La historia oficial : verdades y mentiras

Avec la réédition en version restaurée de La historia oficial (1984), nous disposons désormais, en France, d'une solide filmographie sur l'histoire politique de l'Argentine. Nous rappelons ici que la parution antérieure d'un coffret consacré à Fernando Solanas, et réunissant ses oeuvres les plus marquantes, complétera utilement le tableau. En outre, le DVD sera accompagné - à l'instar des oeuvres de Solanas - d'un livret de 40 pages et d'un entretien avec Luis Puenzo, le réalisateur.

Le film sortit en avril 1985 et obtint un succès public restreint. Sa progression au box-office fut grandement facilité par l'octroi d'un prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes 1985. Norma Aleandro incarnait Alicia, professeure d'un lycée mariée à un homme d'affaires plutôt corrompu.

Situé en mars 1983, le récit - fruit d'une collaboration avec la dramaturge Aida Bortnik, elle-même très impliqué politiquement - conte le désarroi et le réveil d'une petite-bourgeoise. Outre le désastre militaire et économique d'une guerre faussement "nationaliste" - le conflit avec la Grande-Bretagne au sujet des îles Malouines -, Alicia découvre la réalité des atrocités commises par une dictature militaire agonisante,  installée au pouvoir sept ans auparavant. C'est forcément un comble pour une fonctionnaire chargée d'enseigner l'histoire ! Le titre de Luis Puenzo avait donc un côté provocateur.

C'est Ana (Chunchuna Villafañe), une vieille amie qui, rentrant d'exil - le pays compta jusqu'à 1,5 million d'émigrés pour 30 millions d'habitants -, lui révèle l'histoire non officielle, la seule réelle pourtant, pas celle des tortionnaires ou des vainqueurs du moment, mais celle des 30 000 desaparecidos (les disparitions forcées et les sinistres vuelos de la muerte), des 15 000 fusillés et des 500 bébés enlevés à leurs parents légitimes. 

Que l'existence d'Alicia prenne alors un tournant dramatique, quoi de plus logique lorsqu'on sait qu'elle-même a adopté une fille de cinq ans, Gaby (Analia Castro). Son désir d'enquêter se superpose à celui de ses élèves qui ne cessent de la questionner sur une histoire si longue à cicatriser parce que les coupables occupent encore des postes et des situations non négligeables. Pour Alicia, le chemin de croix est dès lors entamé : il lui faut livrer un combat avec ses proches et avec sa propre conscience. C'est également celui d'un pays tout entier qui a besoin de connaître la vérité pour progresser.

En ce sens, doit-on considérer, comme pure coïncidence, le fait que l'équipe du film reçut l'Oscar du meilleur film non-anglophone, un 24 mars 1986 ?  C'est-à-dire, jour pour jour, dix ans après le golpe initié par la junte militaire de Jorge Videla. Pourtant, avant d'aboutir à cette juste consécration, la préparation du film ne fut pas privée d'embûches et de menaces. Certaines parties du tournage furent filmées clandestinement. La présence et l'appui des madres y abuelas de la Place de Mai fut alors déterminante. Luis Puenzo, aidé par sa propre expérience technique et par le talent d'écrivain d'Aida Bortnik - elle adapta, en 1974, le très bon La tregua de Sergio Renán, inspiré d'un roman de Mario Benedetti - donna là une oeuvre qui ne sacrifiait pas la qualité de la narration, au demeurant fort classique, au profit d'un didactisme rédhibitoire. La valeur de l'interprétation - notamment celle de Norma Aleandro et de Héctor Alterio (déjà remarqué dans La tregua) - doit, bien entendu, être signalée.

 

S.M. 

 

 

  • " [...] s'il est sûr qu'en Argentine il y eût une disparition partielle ou totale de certains groupes politiques - certains ont définitivement disparu -,  [...] l'objectif central du Processus de réorganisation nationale [...] fut précisément de transformer le groupe national argentin, de transformer le sens dans lequel se comprend l'autorité, de transformer les relations sociales, la famille, l'éducation, [...] et, en ce sens, il est plus juste de penser que la dictature s'est proposé la transformation du groupe national argentin à travers l'élimination d'une de ses parties [...] la terreur nous a tous traversés et a produit des effets à l'intérieur de chacun d'entre nous."

- Daniel Feirstein, auteur de El genocidio como practica social, 2008. 

 

 


La historia oficial/L'Histoire officielle. Argentine. 114 min. couleur. Réal. Luis Puenzo. Scénario : Aida Bortnik, Luis Puenzo. Prod. Marcelo Pineyro (Historias Cinematograficas). Ph. Félix Monti. Musique : Atilio Stampone. Interprètes : Héctor Alterio, Norma Aleandro, Chunchuna Villafañe, Hugo Arana, Guillermo Battaglia. Sortie initiale en Argentine : 3 avril 1985. Nouvelle sortie en France, en version restaurée : 5 octobre 2016.

 

  • Le coffret consacré à Fernando SOLANAS  :

1968 : L'Heure des brasiers/La hora de los hornos

1975 : Les Fils de Fierro/Los hijos de Fierro

1985 :  Tangos, l'exil de Gardel 

1988 : Le Sud/El sur

1992 : Le Voyage/El viaje

1998 : Le Nuage/El nube

2003 : Mémoire d'un saccage/Memoria del saqueo

2005 : La Dignité du peuple/La dignidad de los nadies