Il boom (1963, V. De Sica) : Scusa per l'occhio, Giovanni !


L'Institut Lumière projette, ce moi-ci, Il boom de Vittorio De Sica en version restaurée. Il faut s'en féliciter bien sûr parce que le film sera également réédité en DVD et distribué en salles. Au demeurant, il s'agissait d'une œuvre longtemps ignoré en France : sorti en Italie à l'automne 1963, Il boom avait juste connu une diffusion DVD pour StudioCanal en 2007. 

Pour certains d'entre nous, un tel mystère (?) restera grand. En 1963, après avoir donné les plus beaux films italiens des années d'après-guerre, De Sica connaissait de beaux succès commerciaux avec L'Or de Naples (1954), La ciociaria (1960) et Hier, aujourd'hui et demain. Cependant, côté critiques, l'engouement avait nettement fait place à une forme de dédain. De Sica, lui-même, tenait, plus tard, des propos amers sur l'évolution de son œuvre : évidemment, on ne pouvait oublier les réactions des milieux politiques à l'endroit d'Umberto D (1952), dernier grand opus néo-réaliste. Lucide, Henri Agel écrivait : "Ces dix dernières années (1954-1964) semblent avoir marqué à la fois le déclin de De Sica comme metteur en scène et sa défaveur croissante dans l'esprit de la jeune critique. [...] Au cours de cette décade, un secteur important de la presse cinématographique reconsidérait avec sévérité l'ensemble de l'oeuvre, se mettait à détester Miracle à Milan, à faire la moue devant Le Voleur de bicyclette, à opposer en toutes circonstances De Sica à Rossellini. Le manque d'originalité de La ciociaria, la médiocrité du Jugement dernier et des Séquestrés d'Altona - deux films indéfendables - semblèrent confirmer cette sévérité."¹ Or, ni Henri Agel qui cherchait à plaider la cause du réalisateur, ni les détracteurs de celui-ci n'eurent, à cette époque, l'occasion de découvrir Il boom qui renouait incontestablement avec l'esprit le plus critique du tandem Zavattini/De Sica. Henri Agel n'en faisait d'ailleurs nulle mention dans son ouvrage. Du coup,  Il boom - est-ce pur hasard ? - connut ce qu'Umberto D avait déjà affronté : la traversée du désert. 

Le titre du film est assez éloquent : il traite d'une période de l'histoire italienne, approximativement placée entre 1950 et 1970, que l'on a associée au miracle économique ou boom. C'est dans ce pays que le terme a été pour la première fois employé. Zavattini a découvert son sujet à partir d'un fait divers authentique. Il va le transformer pour écrire une fable grinçante sur les "coulisses désolantes du boom économique." (J. Lourcelles). De Sica, le compère fidèle, aborde, quant à lui, et, pour l'unique fois, le genre de la comédie discordante à la Monicelli ou Dino Risi. Alberto Sordi en est l'interprète d'élection. Il vient précisément de composer, avec génie, dans Mafioso (1962) d'Alberto Lattuada, un protagoniste d'Italien moyen capable de commettre, en parfaite impunité, un meurtre au profit de la mafia. Comme Lattuada, De Sica montre combien le phénomène de corruption des mœurs et des esprits a gagné la société transalpine tout entière. Outre que le miracle économique s'effectue également au détriment d'équilibres nationaux fondamentaux, il permet un enrichissement spéculatif aussi mesquin qu'aléatoire. Giovanni Alberti (Alberto Sordi), citoyen ordinaire, mange pourtant de ce pain-là : après avoir épousé Silvia, la fille d'un général (Gianna Maria Canale), il abandonne son poste de fonctionnaire pour devenir agent immobilier. Il vit d'emblée au-dessus de ses moyens : appartement luxueux, réceptions mondaines, restaurants huppés, coupé Alfa Romeo pour monsieur et Fiat 500 pour madame etc. Le film de De Sica épingle ainsi des séquences très suggestives sur les mutations du mode de vie de la petite-bourgeoisie péninsulaire. Armando Nannuzzi, le directeur de la photographie, élabore, avec sa virtuosité coutumière, des panoramas suggestifs d'une capitale métamorphosée, de nuit comme de jour - les enseignes lumineuses à la gloire des sociétés italiennes et étrangères, les ensembles d'immeubles à peine bâtis ou en voie de construction, les courts de tennis, les encombrements de la circulation -, et dans laquelle les couches sociales et les milieux professionnels les plus hétérogènes se croisent dans l'indifférence mutuelle la plus complète.

Il boom nous rappelle fortement l'analyse de l'économiste Luciano Segreto qui écrit : "A force de rejeter tout ce qui ressemblait à de l'étatisme, à des contrôles rigides et bureaucratiques, à une culture économique et administrative héritière d'un régime fasciste, l'Italie courait, à toute vitesse, vers la modernisation, vers une société de consommation, vers une diffusion massive de la voiture, sans aucun sens des responsabilités et sans aucun objectif si ce n'est celui d'accumuler de plus en de plus en plus de richesses. Le pays évoquait un cheval débridé, libre de galoper en tous sens, de commettre des écarts de droite à gauche, de ralentir puis de repartir."²  

Zavattini met d'ailleurs dans la bouche d'un de ses protagonistes - le commandatore Carlo Bausetti (Ettore Geri), roi de l'immobilier - une réflexion extraordinairement révélatrice : "Le  boom vous fait perdre la tête, jeune homme - il s'adresse à Giovanni Alberti  : vous cherchez à gagner  en un an ce que j'ai gagné en cinquante ans !" L'épouse intrigante du même Bausetti - borgne de son état - va donc se livrer à un marché invraisemblable : acheter l'œil sain de Giovanni/Sordi et le sortir d'une situation critique. Car, Alberti est insolvable et personne ne lui fait plus confiance. Pas même son épouse - qu'il adore au-delà du raisonnable - et son beau-père. Seule, sa mère - pour laquelle il a un respect sacro-saint - demeure, avec tendresse et bienveillance, à ses côtés, lui offrant ses économies durement acquises. Cette fable cruelle agit, bien entendu, comme une parabole visionnaire sur l'Italie d'hier et d'aujourd'hui. Une nation qui se situe, à présent, parmi les pays les plus endettés d'Europe (132,7 %). On voudra bien rapprocher le tableau offert par Il boom de la métaphore tout aussi éclairante que sera Lo scopone scientifico/L'Argent de la vieille (1972) de Comencini. Et dans lequel évolue, à nouveau, l'incontournable Alberto Sordi. Résumons : Les Italiens seraient-ils prêts à vendre leur âme et leur intégrité afin de conserver leur train de vie ?  

Bien sûr, il y a toujours cette faculté propre à l'Italien : rebondir. Cela peut devenir également un défaut lorsqu'elle se résume à ce que l'on nomme ici transformisme. Giovanni Alberti ment à sa mère et à lui-même lorsqu'il prononce cette phrase : "La mia vita cambia, da cosi a cosi !" ("Ma vie a changé du tout au tout !") Il n'est plus, en vérité, le maître de son destin. L'Italie ne l'est-elle plus aussi ? On saisit en quoi Il boom nous interpelle plus encore aujourd'hui qu'hier.

Quoi qu'il en soit, Vittorio De Sica se démarque sensiblement des maîtres de la comédie à l'italienne. Il évite tout ce qui pourrait relever du croquis, aussi mordant qu'il puisse être. Il cherche, de préférence, à nous faire entrer dans l'âme du héros : sensibiliser, en quelque sorte, le spectateur suivant un processus d'auto-identification. De ce point de vue, le concours d'Alberto Sordi est inestimable. Dans sa médiocrité, sa lâcheté, son hypocrisie, sa naïveté, sa puérilité, ses doutes et ses angoisses, Sordi n'est au fond qu'une juste image de l'humanité. Il n'est donc jamais tout à fait monstrueux. Comment pourrait-il l'être, lui qui chérit, par dessus-tout, sa mère et son épouse ? Plus Italien que Giovanni Alberti, tu meurs ! Plus sérieusement, Sordi - nous l'avons déjà écrit ailleurs - aura incarné des portraits acerbes et pénétrants de l'homme et du contexte italien d'après-guerre. Longtemps méconnu en France, l'acteur romain pâtissait, au surplus, de l'ignorance dans laquelle les carences de la distribution nous avait laissés. Des films comme Il boom et, avant lui, I magliari (1959, F. Rosi), Una vita difficile (1961, D. Risi), Mafioso (1962) ou Il commissario (1962, L. Comencini) n'ont eu droit qu'à une diffusion tardive pour ne pas dire inexistante. Nous ferons remarquer que, dans tous les cas, les films en question n'offrent pas une vision complaisante de la société italienne.

Ceci explique-t-il cela ?

S. M.  

 

Il boom. Italie, 1963. 88 minutes. Noir et blanc. Prod. : Dino de Laurentiis. Réalisation : Vittorio De Sica. Scénario : Cesare Zavattini. Phot. : Armando Nannuzzi. Musique : Piero Piccioni. Interprètes : Alberto Sordi (Giovanni Alberti), Gianna Maria Canale (sa femme Silvia), Elena Nicolai (signora Bausetti), Silvio Battistini (Riccardo), Ettore Geri (Bausetti), Mariolina Bovo (signora Faravalli), Antonio Mambretti (Faravalli).  Sortie en Italie : 24/9/1963. Soortie en France : 2/11/2016.

      

Institut Lumière. Mercredi 15 nov. 2016, 19 h.

Ciné Caluire. Vendredi 18 nov. 14 h 30 et 18 h. - dans le cadre du 3e Festival du cinéma italien.


 1. H. Agel : De Sica, Éditions Universitaires, Paris, 1964.

2. L. Segreto : Miracles et défaillances de l'économie italienne.

Vue panoramique de L'EUR (jadis l'E 42), où habitent le couple d' Il boom (Giovanni/Sordi-Silvia/Canale). Ce complexe urbain et architectural fut conçu en 1935 et bâti à partir de 1937, sous le régime fasciste, afin d'abriter l'Exposition Universelle de Rome en 1942 et de promouvoir, par là-même, l'image du régime. Cependant, l'exposition n'eut jamais lieu : la construction prit du retard et l'Italie bascula dans la guerre. Le projet a été redéfini et poursuivi au cours de la décennie suivante.