Le Dibbouk ressuscité

 


Les spectateurs du Festival Lumière auront eu l'immense bonheur d'assister à la résurrection du Dybuk de Michal Waszynski, sorti, pour la première fois, à Paris, le 13 mai 1938 et dans une version abrégée (94 minutes). Grâce à l'opiniâtreté de la Société de restauration Lobster Films et de son fondateur, le critique Serge Bromberg - présent lors de la projection du 15 octobre au Cinéma La Fourmi -, ce chef-d'oeuvre du cinéma yiddish nous a été présenté dans son intégralité (121 minutes) et dans une copie restaurée. A vrai dire, le film souffrait, jusqu'alors, d'une bande-son médiocre et d'une image détériorée et uniforme. On peut raisonnablement parler de miracle. Le travail de reconstitution n'a pas été facile et a donc demandé de nombreuses semaines d'efforts patients et persévérants. La nouvelle version nous indique, d'emblée, comment ont été obtenus les résultats d'efforts conjugués entre la Cinémathèque française et les cinémathèques de Tel Aviv et de Jérusalem. A la mi-décembre, sera également diffusé - toujours sous les auspices de Lobster - un coffret consacré au cinéma yiddish rassemblant, outre l'oeuvre de Waszynski, le documentaire romancé d'Aleksander Ford, Mir Kumen On (Nous arrivons) de 1936 et Lang ist der Weg (La Route est longue), datant de 1948 et réalisé conjointement par Herbert B. Fredersdorf et Marek Goldstein.  

Le Dibbouk, comme chacun le sait, est, avant tout, une pièce du répertoire théâtral yiddish immensément célèbre. Régulièrement interprété en Israël, aux Etats-Unis et dans le monde entier, ce drame en trois actes fut initialement écrit en russe par l'écrivain, ethnographe et journaliste Schloyme Zanvl Rappoport, alias Schlomo An-ski (1863-1920).  Après avoir vainement tenté de la faire mettre en scène par le Théâtre d'Art de Moscou dirigé par Constantin Stanislavski, An-ski se tourne vers le théâtre hébraïque Habima, subventionné par le nouveau régime soviétique. Les deux fondateurs de la compagnie sont enthousiastes, mais ils souhaitent qu'elle soit représentée en hébreu. C'est le poète Haïm Bialik qui se charge de cette tâche. Toutefois, nous sommes en pleine guerre civile, et le manuscrit s'égare. Une nouvelle traduction en yiddish est alors publiée en 1919 à Wilna (Lituanie). A ce moment-là, l'oeuvre d'An-ski se heurte à l'indifférence totale du public. An-ski passera, les années suivantes, à essayer, sans succès, de monter sa pièce. Lorsqu'enfin Le Dibbouk est mis en scène, le 9 décembre 1920 à Wilna, son auteur est désormais passé sur l'autre rive depuis plus d'un mois. Le sous-titre de son drame se nomme d'ailleurs Entre deux mondes/Tvishn Tsvey Veltn et donne lieu à plusieurs interprétations possibles et non contradictoires. Le critique Samuel Blumenfeld, auteur d'un ouvrage sur Michal Waszynski (L'Homme qui voulait être prince - les vies imaginaires de Michal Waszynski, Grasset, 2006) et présentateur du film ici même, écrit à ce propos : "De même que la femme hantée vit entre deux mondes, celui des vivants et celui des morts, An-ski oscille entre le présent de la politique moderne et le passé mythique du yiddish, une démarche caractéristique du judaïsme d'Europe de l'Est au début du XXe siècle, partagé entre la préservation de ses traditions et l'attrait de la modernité." L'héroïne, possédée par l'esprit d'un défunt, c'est Lélèyèh/Léah'le, interprétée par Lili Liliana : promise, avant même sa naissance, à Khonèn, le fils de Nisson, elle doit cependant épouser, à l'encontre de ses propres inclinations, un riche prétendant. Non seulement, son père, Sender, trahit un vieux serment d'amitié réciproque, mais il agit aussi à l'encontre du sentiment d'amour authentique. Khonèn (Leon Liebgold) va donc faire appel, à l'encontre des lois du Talmud, aux secrets de la kabala. Ce défi conduira Khonèn à la mort. Avant son mariage forcé, Lélèyèh se rend sur sa tombe. L'âme de Khonèn s'incarne alors en elle sous la forme d'un dybuk, esprit qui pénètre dans le corps d'un vivant, consécutivement à une mauvaise action (dybuk me ruach raa). "Je porterai nos deux âmes", affirme Lélèyèh, éprise de Khonèn. Au cours des noces, elle va donc s'écrier à celui qu'elle épouse sans amour : "Ce n'est pas toi mon fiancé." Ce qui provoque l'affolement et la sortie des invités. On tient là, bien sûr, une déclinaison spécifique d'une des histoires universelles les plus rebattues : l'union improbable de deux amants au seul motif qu'elle transgresse les conventions sociales en vigueur.  

Plus encore que la trame du récit, l'arrière-fond dans lequel se déroule la pièce, et le film, par conséquent, nous paraît extrêmement édifiant :  surgi dans un univers en voie d'extinction - au milieu du XIXe siècle, et, au sein du ghetto juif de Brinitz, une bourgade de l'Empire russe -, le drame amoureux de Khonèn/Lélèyèh rend compte d'un croisement. Celui de deux composantes : celle de la tradition juive orthodoxe et celle, infiniment mystique, du hassidisme. Contradictoires et opposées, elles semblent néanmoins, l'une comme l'autre, menacées. Le Dibbouk est marqué par la volonté de magnifier un patrimoine culturel à l'instant précis où le désir d'assimilation est le plus fort. En outre, "cette revendication passe par l'élaboration d'un théâtre et d'un cinéma, spécifiquement juifs, dont le folklore est suffisamment éloigné dans le temps pour s'attirer les faveurs d'un public non juif. En esthétisant l'univers du hassidisme, Dybuk pose les bases d'un nouvel art juif." (S. Blumenfeld,  in : op. cité).

Le film de Michal Waszinsky intervient, quant à lui, à un point crucial : début 1937, l'une des principales maisons de production polonaises, la Feniks, s'apprête à déposer le bilan. Son directeur, Leon Fenigstein, a cependant une idée de génie. Il propose deux sujets capables d'assurer la survie de la Feniks. Parmi ceux-ci : Le Dibbouk de Schlomo An-ski. Pour la réalisation, il songe tout d'abord à Ernst Lubitsch. Ce dernier a beau être juif, il n'est pourtant pas l'homme de la situation. Issu d'une lignée de Hofjuden berlinois, Lubitsch n'avait aucune disposition pour comprendre et décrire les réalités du shtetl. Le choix définitif de Michal Waszynski fut autrement justifié. Malgré ses mensonges et ses tricheries, Waszynski, auteur d'une trentaine de films parfaitement insignifiants, connaissait mieux que quiconque ce monde-là. Et c'était, en dépit d'une piètre réputation, un réalisateur expérimenté. Michal avait beau se déguiser en aristocrate, il était, tout de même, natif d'une bourgade extraordinairement pauvre et fruste de Volhynie. Bien qu'il se soit largement enrichi avec des oeuvres sans grand intérêt - il tournait au rythme de cinq films par an -, Waszynski conservait toujours une fenêtre ouverte sur le monde d'où il venait. A vrai dire, Le Dibbouk sera la grande affaire de son existence. Il ne cessera pas de le dire.

Comme Ans-ki, Waszynski saisit l'importance d'une telle entreprise. Un des assistants d'Ans-ki, Abraham Rekhtman raconte : "(avec lui) nous parcourions les régions les plus retirées de l'Ukraine, rassemblant en tous lieux les trésors qui subsistaient du passé." Or, et, de manière irremplaçable, le film de Waszynski illustre tout un monde désormais révolu : contes, légendes, histoires de dibboukim, prières et psalmodies, chansons populaires, danses rituelles ou folkloriques, habitations, lieux de culte des tsaddikim, cimetières, objets cérémoniels, bijoux, vêtements constituent le témoignage d'une culture unique en son genre. Au-delà, elles font découvrir la réalité étonnante d'une mystique juive profondément ancrée et, parfois, sous-estimée par la communauté juive elle-même. Le Dibbouk donne l'impression d'être une profonde incantation continue. Le film réunit, de surcroît, les figures artistiques les plus valeureuses du cénacle yiddish : les comédiens Avrom Morevsky, Leon Liebgold, Mojzesz Lipman et Dina Halpern ; l'écrivain Andrzej Marek et la chorégraphe Judith Berg ; l'immense chanteur Gershon Sirota et le compositeur Henekh Kon ; les décorateurs Jacek Rotmil et Stefan Norris...

Tourné, à Varsovie, à partir du printemps 1937, le film précède de quelques mois l'exposition organisée par les autorités nazies, Der Ewige Jude/Le Péril juif. En Pologne, l'antisémitisme bat son plein. Dina Halpern confiera ceci : "Les figurants juifs, jeunes et âgés, devaient quitter le studio à toute vitesse en fin de journée pour échapper aux voyous qui les attendaient avec des couteaux." Dès l'orée du film, le récit est parcouru de sombres pressentiments. Les solennités rituelles -  sukot, shabat ou nisuin (mariage traditionnel) - en sont profondément imprégnées et leurs séquences communiquent un sentiment d'anéantissement à venir ("Seule la charité nous sauvera de la mort"). Mais, l'oeuvre de Waszynski baigne surtout dans une atmosphère d'étrangeté et d'irréalité qui évoque la présence de forces surnaturelles. Des cinéphiles ont établi des similitudes avec le climat expressionniste : il est clair que Waszynski admirait Murnau et qu'il en subissait l'influence, au point qu'il fit croire faussement qu'il avait été son assistant. Nous croyons, pour notre part, que la singularité et la capacité suggestive du film surpasse, en ce cas, tout formalisme et les limites restreintes des genres. Ni film expressionniste, ni film fantastique et encore moins film d'exorcisme, Dybuk (littéralement : attachement) "défie toute tentative de rationalisation. Le surnaturel est seulement invoqué pour expliquer la part d'inexplicable inhérente à notre monde." (S. Blumenfeld, op. cité.) En ce sens, le film de Waszynski aurait quelque affinité spirituelle avec les recherches d'un Carl-Theodor Dreyer, cinéaste profondément chrétien, mais qui avait acquis, pour l'avoir étudié minutieusement, une très grande compréhension du corpus juif. Dybuk se situe autant du côté de Vampyr (1932) que d'Ordet (1955), oeuvres essentielles du cinéaste danois. Dans les scènes cauchemardesques comme dans la diction, la tonalité et la gestuelle des acteurs - les méditations du rabbin de Miropol (Abraham Morewski) et les apparitions du Messager (Isaac Samberg) -, l'interpénétration sensible entre monde visible et monde invisible s'effectue avec un naturel confondant.

Que l'on examine Dybuk d'un strict point de vue anthropologique, qu'on l'envisage comme prémonition d'une catastrophe prochaine ou comme révélation d'une mystique particulière, ou mieux encore, comme fusion providentielle de plusieurs occurrences, cela ne modifie, d'aucune manière, le constat que l'on devra établir : l'oeuvre de Waszynski, au-delà des temps, restera unique et irremplaçable. Poésie et document tout à la fois.

Lyon, le 19 octobre 2016

SPORTISSE Michel

 

Le Dibbouk. Pologne, 1937. 121 minutes. Noir et blanc, format : 1,37. Réalisation : Michal Waszynski. Scénario : Alter Kaczyne, Marek Arnstein, Anatol Stern d'après la pièce de Shalom Anski. Photographie : A. Wyworka. Production : Zygfryd Mayflauer, Ludwig Prywes, Feniks-Film. Acteurs : Avram Morevsky (le rabbin de Miropol), Lili Liliana (Leah), Leon Liebgold (Khonèn), Moyshe Lipman (Sender), G. Lamberger (Nissen), I. Samberg (le Messager). Sortie en Pologne : 29 septembre 1937.