Kirk DOUGLAS : le siècle d'un indompté


Né à Amsterdam (Etat de New York), sous un signe de feu, Kirk Douglas en a les qualités annoncées : énergie, obstination, acharnement et confiance en soi. Ce combattant, amoureux de la vie et épris de liberté, est aussi un rêveur. Regardez ses films : à divers moments et de façon extrêmement nuancée, ils projettent l'image d'un homme qui ne renonce jamais à sa part d'idéal. Issu d'une famille juive biélorusse d'origine modeste - son père était chiffonnier -, Issur Daniélovitch Demsky va donc atteindre les cent ans, ce 9 décembre 2016. Qu'il puisse être encore parmi nous n'est, au demeurant, pas si surprenant : dès son plus jeune âge, il apprit à se battre contre l'adversité. Celle-ci pouvait prendre de nombreux aspects : la misère, le racisme, la maladie et les coups du sort. Kirk Douglas les affronta sans témérité déplacée mais avec une volonté farouche. Son incroyable force de caractère lui permit ainsi de mener une longue carrière artistique au sommet et, plus tard, de survivre à un grave accident d'hélicoptère au-dessus de l'aéroport de Santa Paula (Californie) et, en 1996, de surmonter une attaque cérébrale.

C'est en exerçant différents petits boulots et surtout son talent de lutteur qu'il parvient à  payer des études à St. Lawrence University puis à l'American Academy of Dramatic Art. De fait, il pourra se produire à Broadway dès 1941. Au cours de ces années, il fait la connaissance de la future Lauren Bacall. L'intervention de celle-ci, auprès de Hal B. Wallis, producteur à la Warner, lui ouvre les portes de Hollywood. Il apparaît, avec succès, comme quatrième rôle de Lewis Milestone dans The Strange Love of Martha Ivers/L'Emprise du crime (1946). "Sous une façade assurée et brillante, le politicien alcoolique qu'il interprète dissimule une fragilité névrotique et une tendance masochiste à l'autodestruction", écrit Jean-Pierre Berthomieu. En effet, la volonté obsessionnelle de réussite sociale et l'instinct de mort sont des thèmes récurrents chez l'acteur. De ce point de vue, Champion (1949) de Mark Robson, son huitième film, en est son premier grand reflet. Kirk Douglas, acteur principal, incarne un boxeur qui trahit femme et amis pour satisfaire ses ambitions démesurées. Toutefois, comme s'il eût déjà conscience du danger d'enfermement dans un stéréotype, Kirk Douglas incarne, à la même époque, l'instituteur George Phipps qui, dans A Letter to Three Wives/Chaînes conjugales de Joseph L. Mankiewicz, critique l'influence bêtifiante de la radio et de la publicité et le fait que les véritables éducateurs d'une nation sont médiocrement rémunérés. Un an plus tard, aux côtés de Lauren Bacall (un symbole !), il devient le pauvre orphelin Rick Martin, Young Man with a Horn, largement inspiré par la vie du météore musical que fut le trompettiste Bix Beiderbecke. Là, le jeune homme blanc découvre, grâce à sa passion musicale, l'immense beauté intérieure d'un peuple afro-américain enchaîné à une dépendance innommable. Rien d'étonnant à cela : si l'acteur cultive une philosophie de type individualiste, celle-ci se démarque nettement de celle qu'on peut répandre communément dans les milieux d'affaires ou dans l'establishment politique. Par ailleurs, si l'acteur accepte de jouer des rôles d'hommes avides de pouvoir et de sensationnel (The Big Carnival/Le Gouffre aux chimères, 1951 ou The Bad and the Beautiful/Les Ensorcelés, 1952), encore s'inscrit-il dans la vision peu complaisante d'un Billy Wilder ou d'un Vincente Minnelli en l'occurrence. 

Parfaitement convaincu que, pour un comédien, "le Mal est plus fascinant que le Bien", Kirk Douglas reste donc acteur de composition. John Wayne, avec lequel il tourna In Harm's Way (1965) et The War Wagon (1967) notamment, ne comprenait pas qu'il fût un peintre psychiquement déséquilibré dans Lust for Life/La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (1956) de Minnelli et dont l'idée première appartient au "fils du chiffonnier" lui-même ! L'acteur du Reptile (1970) répond, quant à lui, de cette façon : "J'ai toujours travaillé à partir de la théorie qui veut que, quand je joue un être faible, il me faut lui trouver un moment où il est fort et, inversement, quand je joue un personnage fort, je cherche un moment où il est faible." (in : K. Douglas, The Ragman's Son. An Autobiography, New York : Simon and Schuster, 1988). 

La carrière de Kirk Douglas se fonde sur cette ambivalence : les victoires ont parfois un goût amer et les perdants peuvent être magnifiques. L'acteur ne baisse, de son côté, jamais les bras : déterminé mais clairvoyant, il livre bataille, même si l'échec est au bout. C'est ce qui rend ses interprétations pathétiques et grandioses même lorsque la mort (ou l'échec) en est l'issue certaine et logique (Paths of Glory, 1957 ; Les Vikings, 1958 ; Spartacus, 1960 ; The Last Sunset/El Perdido, 1961). C'est, à ce moment de l'Histoire, qu'on peut aussi évaluer à sa juste mesure l'homme : Kirk Douglas, devenant producteur, finance des films aux sujets politiquement ambitieux. Paths of Glory demeurera longtemps censuré en France parce qu'il dénonce les fusillés pour l'exemple de la Guerre 14-18 et Spartacus adapte un roman de l'écrivain marxiste Howard Fast, scénarisé par Dalton Trumbo, lui aussi black listé en raison de ses affinités communistes. L'acteur réemploiera celui-ci pour deux très bons films, The Last Sunset, réalisé par Robert Aldrich, et surtout Lonely are the Brave en 1962. 

Réalisé par David Miller, Seuls sont les indomptés/Lonely are the Brave prolonge, avec moins de bonheur certes, la réflexion du superbe Man Without a Star/L'Homme qui n'a pas d'étoile (1955) de King Vidor. A vrai dire, Kirk Douglas est "ici un peu plus que l'acteur de son rôle et semble aussi [...] être l'auteur de son personnage." (J. Lourcelles). Ces deux films ne peuvent donc être omis par ceux qui admirent l'artiste ou cherchent plus simplement à le connaître. On saisira, dans toute sa profondeur, la conception de l'individualisme chère à l'acteur : Dempsey Rae, l'homme qui n'a pas d'étoile, et Jack Burns (Seuls sont les indomptés), le héros secourant son ami, injustement emprisonné pour avoir aidé des migrants mexicains, ont ceci en commun de détester les frontières, les barrières et les propriétés privées. S'ils sont individualistes, c'est surtout parce qu'ils aspirent à vivre librement, suivant leurs choix. Ils aiment la nature, le grand air et l'errance : la civilisation urbaine et industrielle ne leur convient pas. Leur individualisme s'oppose, en tous points, à celui des possédants qui ne veulent rien céder des terrains et des valeurs immobilières qu'ils se sont octroyés indûment et, souvent, au prix de la violence. Rae comme Burns, et, dont Kirk Douglas se sent intimement solidaire, sont évidemment des perdants : ils l'assument totalement, refusant d'être les gagnants de ce monde qu'ils abhorrent. Les deux films sont d'authentiques westerns crépusculaires qui évoquent un univers désespérément perdu.

On comprendra aisément pourquoi The Arrangement (1969) d'Elia Kazan et There Was a Crooked Man/Le Reptile (1970) de Mankiewicz sont les deux derniers grands films de l'acteur parce qu'ils nous parlent encore de cette Amérique que nous aimons tant et... vilipendons, sans cesse, tout à la fois. En même temps, Kirk Douglas croit, comme le Paris Pitman du Reptile, que gît, au fond de chaque âme, même la plus grande, une part de mauvais. Ce pessimisme raisonné lui vaut pourtant l'estime de ses contemporains. Sans doute, parce que l'artiste n'a jamais manqué de générosité et de courage à des périodes cruciales de l'Histoire américaine. En préface au livre I'm Spartacus de Kirk Douglas, l'acteur George Clooney, auteur d'un beau film sur le maccarthisme (Good Night, and Good Luck, 2005), écrivait : "Il existe un critère imparable pour définir la vraie personnalité de quelqu'un. Observer son comportement, non pas lorsque tout est facile, mais quand la situation se durcit. [...] Le métal de Kirk Douglas est du genre bien trempé. Son ascension vers la gloire rappelle plutôt des personnages comme Atticus Finch dans Du silence et des ombres/To Kill a Mockingbird (ndlr : film réalisé par Robert Mulligan en 1962). [...] Il n'a pas cherché la bagarre ; elle est venue à lui." Et... il ne s'y est pas dérobé, ajouterions-nous. Un tel homme mérite forcément hommage et reconnaissance.

SPORTISSE Michel.  

 

 


 

 

Filmographie conseillée :

 

1947 : Out of the Past/La Griffe du passé (J. Tourneur)

1949 : A Letter to Three Wives/Chaînes conjugales (J. Mankiewicz)

1949 : Champion (M. Robson)

1950 : Young Man with a Horn/La Femme aux chimères (M. Curtiz)

1951 : Ace in the Hole/The Big Carnival/Le Gouffre aux chimères (B. Wilder)

1952 : The Bad and the Beautiful/Les Ensorcelés (V. Minnelli)

1952 : The Big Sky/La Captive aux yeux clairs (H. Hawks)

1954 : Vingt-mille lieues sous les mers (R. Fleischer)

1955 : The Indian Fighter/La Rivière de nos amours (A. De Toth)

1955 : L'Homme qui n'a pas d'étoile (K.Vidor)

1956 : La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (V. Minnelli)

1957 : Règlements de comptes à OK Corral (J. Sturges)

1957 : Paths of Glory/Les Sentiers de la gloire (S. Kubrick)

1958 : Les Vikings (R. Fleischer)

1959 : Le Dernier Train de Gun Hill (J. Sturges)

1960 : Strangers when we Meet/Liaisons secrètes (R. Quine)

1960 : Spartacus (S. Kubrick)

1961 : Town Without Pity (G. Reinhardt)

1961 : The Last Sunset/El Perdido (R. Aldrich)

1962 : Lonely are the Brave (D. Miller)

1962 : Two Weeks in Another Town/Quinze jours ailleurs (V. Minnelli)

1963 : The List of Adrian Messenger/Le Dernier de la liste (J. Huston)

1964 : Sept jours en mai (J. Frankenheimer)

1965 : In Harm's Way/Première Victoire (O. Preminger)

1969 : L'Arrangement (E. Kazan)

1970 : There Was a Crooked Man/Le Reptile (J. Mankiewicz)

1975 : Posse/La Brigade du Texas (K. Douglas)

 



CourA voir ! L
a Cinémathèque de Toulouse sous le titre "Kirk Douglas a 100 ans" organise une rétro du 4 au 18 décembre 2016. www.lacinemathequedetoulouse.com.    

CoolLire également article de Michel Cieutat dans Positif du mois de décembre, "Le triomphe de l'exigence", pages 70 à 72. 

1947 Out of the Past, R. Mitchum, J. Greer

1949 A Letter to Three Wives, A. Sothern

1949 Champion, P. Stewart

1950 Young Man With a Horn, L. Bacall

1951 The Big Carnival/Le Gouffre aux chimères

1952 The Big Sky, E. Threatt

1952 The Bad and the Beautiful/Les Ensorcelés

1955 Man Without a Star, J. Crain

1956 Lust for Life/La Vie passionnée de V. Van Gogh

1957 Paths of Glory (S. Kubrick)

1960 Spartacus, W. Strode

1961 The Last Sunset/El Perdido, D. Malone

1962 Lonely are the Brave, G. Rowlands

1964 Seven Days in May, B. Lancaster

1969 The Arrangement, F. Dunaway

1960 Strangers When We Meet, Kim Novak

1961 Town Without Pity

1962 Two Weeks in Another Town, C. Charisse

1963 The List of Adrian Messenger

1975 La Brigade du Texas

L'acteur avec son épouse, Anne Buydens (1962).