Hollywood, la Cité des femmes (A. Sire) : femmes d'abord, stars ensuite


 Après les avoir mises à l'honneur, au cours du Festival d'octobre, Lyon et l'Institut Lumière accueille, ces 13 et 14 décembre, Antoine Sire, auteur de l'ouvrage Hollywood, la Cité des femmes, paru à l'automne 2016.

Le travail d'Antoine Sire mérite notre approbation pour de nombreuses raisons : parce qu'il s'impose, d'évidence, comme la première histoire globale et rigoureusement documentée sur les actrices des studios de l'âge d'or américain (1930-1955) - les témoignages de seconde ou de troisième main y sont sévèrement chassés ! -, et parce qu'ensuite, il s'efforce d'être une réflexion critique sur la construction du mythe hollywoodien à travers la représentation qu'il offre du genre féminin. Enfin, le livre d'Antoine Sire offre l'originalité de pouvoir être consulté, à tout moment et selon nos choix subjectifs : telle une encyclopédie, lorsqu'il s'agit de mieux connaître une actrice que l'on aimerait particulièrement (ou dont on vient de (re)voir un film), ou comme un roman significatif, jamais désinscrit de son contexte artistique, social voire politique et devenant, par là-même, histoire(s) dans l'Histoire. Ajoutons à ces vertus celles d'une iconographie et d'une qualité éditoriale remarquables et le tour de force est donc joué. Dernière satisfaction - très personnelle - : Antoine Sire consacre un chapitre, le dix-huitième, à ces pionnières qui œuvrèrent de l'autre côté de la caméra, Dorothy Arzner (1897-1979) puis ensuite Ida Lupino (1918-1995), grande comédienne qui réalisa six films remarqués. Il évoque, tout autant, des scénaristes de grand talent (parfois actrices également) comme Ruth Gordon (1896-1985), Frances Goodrich (1890-1984), Frances Marion (1888-1973), Leigh Brackett (1915-1978) ou Lilian Hellman (1905-1984). Signe que l'on ne saurait voir les femmes là seulement où la subjectivité masculine les y projetterait ; signe, tout autant précurseur, des temps futurs, dans lequels la femme, désormais libérée du carcan des préjugés, pourrait instiller sa propre façon d'affronter la réalité. Mais, avant même l'arrivée d'une pépinière de cinéastes féminines, les actrices ne furent-elles qu'idoles soumises aux caprices des dieux mâles ? Nous n'en croyons plutôt rien et nous envisageons mal des femmes aussi trempées que Barbara Stanwyck - la préférée du cinéaste William A. Wellman, bagarreur et casse-cou notoire -, Katharine Hepburn ou Bette Davis qui, à l'instar de Kirk Douglas, considérait les incarnations antipathiques comme psychologiquement les plus intéressantes, dans le rôle d'interprètes passives et obéissantes ?

Du reste, comme il fallait s'y attendre, le programme proposé les 13 et 14 décembre, illustre, à merveille, la démarche d'Hollywood, la Cité des femmes selon Antoine Sire. Trois stars suffisamment dissemblables aux prénoms identiques pourtant : Joan respectivement Crawford (1905-1977), Fontaine (1917-2013) et Bennett (1910-1990) ;  trois films de légende : Johnny Guitare (1954) de Nicholas Ray, Rebecca (1940) d'Alfred Hitchcock et The Scarlet Street/La Rue Rouge (1946) de Fritz Lang.

Pour les cinéphiles avertis, Johnny Guitare ne peut plus être présenté : c'est tout simplement l'un des plus flamboyants et des plus incroyables westerns de l'histoire du cinéma américain. Scénarisé par l'excellent Phil Yordan, le film recouvre certes l'ensemble des thèmes chers à Nicholas Ray, mais ce qui le rend totalement original c'est l'antagonisme qui oppose, de manière farouche et obsessionnelle, l'héroïne principale, Vienna, tenancière d'un saloon (Joan Crawford), et une propriétaire de bétail, Emma Small (Mercedes McCambridge). Ces deux femmes sont, en réalité, les protagonistes les plus agissants et les plus déterminants de l'intrigue, au point que les interprètes masculins du film, passablement effacés, finissent par douter d'eux-mêmes. Un film de l'Ouest absolument féminin, au point que l'on s'interroge parfois sur le titre choisi : pourquoi Johnny Guitare, l'amant de Vienna, joué par Sterling Hayden, lui qui se retrouve, en maintes occasions, neutralisé ?  A (re)voir absolument bien sûr. Par ailleurs, Antoine Sire tiendra une conférence préliminaire consacrée à ce film et à la place qu'il occupe dans le long parcours hollywoodien de Joan Crawford qui aura traversé "au moins cinq carrières" et dont les yeux immenses auront constamment dévoré l'écran.

Que Rebecca soit un film de femmes est, sans aucun doute, moins surprenant, puisqu'il revêt les allures d'un conte de fées et qu'il est aussi une adaptation de l'œuvre de  Daphne du Maurier, dont, un an auparavant, Hitchcock avait aussi repris Jamaïca Inn. Bien que l'idée originale soit celle du producteur américain David O. Selznick, Hitchcock considérait qu'il s'agissait encore d'un film anglais. Il dira cependant : "[...] comment serait Rebecca tourné en Angleterre avec la même distribution ? [...] Il y a forcément une grande influence américaine dans ce film, d'abord à travers son producteur, puis à travers l'auteur de théâtre Robert Sherwood, qui a écrit le scénario d'un point de vue moins étroit que celui que nous aurions eu en Angleterre." (in : Hitchcock-Truffaut, Editions Ramsay, 1983 ). Sir Alfred affirmera, en outre, que cette réalisation ne lui ressemblait pas : ni thriller, ni film à suspense et, de surcroît, œuvre dépourvue d'humour. Quoi qu'il en soit, et, en dépit de son caractère parfois inaccompli, Rebecca aura ouvert le chemin à tant d'autres films du maître anglais, plus adroitement nourri d'un matériel psychologique complexifié. Trois protagonistes féminins habitent l'espace d'un quatrième personnage, le manoir de Manderley. L'absente, désormais disparue et qui donne son nom au film, hante la vaste demeure. A un point tel que la nouvelle Mrs. de Winter (Joan Fontaine) éprouve un constant sentiment d'infériorité. Cet état d'esprit est accru par la présence quasi hypnotique de la gouvernante Mrs. Danvers (inoubliable Judith Anderson) qui ne cesse de louer les qualités de son ancienne maîtresse. Dans ce rôle de femme fragile, complexée et introvertie, Joan Fontaine - comme le pressent sir Alfred - est l'actrice idoine. "Au début de Rebecca, je trouvais qu'elle était peu consciente d'elle-même comme actrice, mais je percevais en elle les possibilités d'un jeu contrôlé et je l'estimais capable de figurer le personnage d'une façon tranquille et timide", affirmera Hitchcock. Le film remportera effectivement deux oscars et sera le grand film de l'année 1940 à Hollywood. Grâce à Hitchcock, la carrière de Joan Fontaine était lancée. Elle venait de précéder, contre toute attente, sa sœur aînée, Olivia de Havilland (Gone with the Wind, V. Fleming, 1939), "trop longtemps cantonnée par la Warner dans des personnages d'épouses modèles qui bridaient ses dons d'actrice." (A. Sire). Entre les deux sœurs, une sourde rivalité avait toujours prévalu. Joan dira : "Je me suis mariée la première, j'ai gagné l'oscar avant Olivia, et si je meurs la première, elle sera certainement livide d'être encore battue ! " Joan est décédée le 15 décembre 2013 tandis qu'Olivia est, depuis le 1e juillet dernier, centenaire. Joan a donc gagné son pari.  

De sœurs, il en est encore question avec Joan Bennett qui descendait d'une dynastie de comédiens. De six ans plus âgée, l'aînée, Constance, avait été une des grandes stars des années 30. Sa silhouette fine et sophistiquée, ses cheveux blonds et ses yeux clairs, son rang social - elle avait vécu l'existence des soirées chics à Monte Carlo ou à Saint-Moritz -, tout la prédisposait à être la créature rêvée des romans de Francis Scott Fitzgerald. Longtemps inédit en France, What Price Hollywood ? (1932) de George Cukor, produit par David O. Selznick et la RKO, fut peut-être son film le plus symbolique, mais aussi le plus justement vrai sur la vie hollywoodienne, préfigurant ainsi le monumental A Star Is Born de 1954. Face à une telle adversité, Joan, physiquement beaucoup plus ronde, peinait à se frayer un chemin vers la gloire. Or, après son départ de la Fox, un film de George Cukor, Little Women/Les Quatre filles du docteur March (1933), lui permet d'être remarquée par le producteur Walter Wanger, qui devient dès lors son époux. C'est, en 1938, que se produit la métamorphose avec Trade Winds/La Femme aux cigarettes blondes de l'excellent Tay Garnett : teinte en brune, l'actrice projette une image plus affirmée d'elle-même. Cole Porter ira même jusqu'à écrire, dans une chanson composée en 1941 (Let's Not Talk About Love) : "Parlons de Lamarr, cette Hedy si belle, pourquoi laisse-t-elle Joan Bennett porter tous ses vieux cheveux ?" C'est, à cette période, au printemps de la même année, que l'actrice tourne son premier film avec Fritz Lang, qui, ayant fui le nazisme, est installé aux Etats-Unis depuis juin 1934. De son côté, Joan Bennett est très impliquée dans le combat contre les persécutions des juifs en Allemagne. Elle tourne ainsi, en 1940, The Man I Married, un film-réquisitoire contre le régime du Führer, réalisé par Irving Pichel avant d'être l'actrice principale, aux côtés de Walter Pidgeon, de Man Hunt/Chasse à l'homme de Lang. Avec ce dernier, Joan vivra une histoire d'amour et de confiance réciproques, clandestinement vécues puisqu'il y avait... Walter Wanger ! Parmi les trois films suivants qu'elle jouera sous la direction de Fritz Lang (La Femme au portrait, 1944 - Le Secret derrière la porte, 1948), Scarlet Street/La Rue Rouge, remake de La Chienne de Renoir, lui-même inspiré par Georges de La Fouchardière, est incontestablement le plus osé qu'il soit. Joan, infiniment reconnaissante, dira :  "J'ai été meilleure sous sa direction qu'à tout autre moment de ma carrière". Beaucoup ont voulu voir en Edward G. Robinson, présent au générique des deux réalisations jumelles, La Femme au portrait/La Rue rouge, un autoportrait du cinéaste. Dans un essai dévolu à Fritz Lang, le réalisateur Benoît Jacquot écrivait, pour sa part : "Pour en revenir aux femmes, une seule me semble échapper au sort des autres, Joan Bennett avec qui Lang  a tourné [...] plus qu'avec aucune. Ces quatre films sont aussi langiens que les autres, plus peut-être, et pourtant les seuls, je crois, où les femmes sont des personnes douées d'un charme vif, investies d'une tendresse un peu mélancolique, quels que soient les personnages figurés par Joan Bennett, et je veux dire que pour un temps, nécessairement passager mais vécu pour toujours, cet homme voué au négatif a renoncé et consenti, tel le maharadjah de son Tombeau."

Quant à nous, spectateurs et lecteurs, nous voulons bien consentir quelques soirées pour redécouvrir l'histoire d'Hollywood et de ses actrices, sans glamour et sans maquillage, grâce à l'érudition d'Antoine Sire.

S.M. 

 

Mardi 13 décembre. Conférence d'Antoine Sire + Film Johnny Guitare, 19h et 20h 30 ;

Mercredi 14 décembre. 18h 45La Rue Rouge ; 21h : Rebecca.