Leonard Cohen : Par mille baisers de fond...


Né le 21 septembre 1934 à Montréal, Eliézer ben Natan ha'Cohen, alias Leonard Cohen, est issu d'une vieille lignée rabbinique - son nom l'indique suffisamment. Ainsi, le grand-père paternel du guitariste, chanteur, poète et romancier ne fut-il pas le premier président du Congrès Juif Canadien ? En 1994, à soixante-ans, l'auteur du Book of Longing se retire sur le Mount Baldy Zen Center, en Californie. Le barde devient moine bouddhiste. J'entendais la parole stupide d'un commentateur s'écrier : "Le Gautama serait-il fils d'Abraham ?" A Di-u, selon Kohen, rien n'est impossible : les voies de la connaissance ne sont nullement réservés aux seuls non-convertis. Dharma n'est pas religion mais science de l'homme. Jikan devenu, Eliézer est resté. Ainsi, n'a-t-il pas - qu'HaShem ait son âme - été enterré, comme il se doit, à la synagogue juive orthodoxe Shaar Hashomayin au Québec, la plus ancienne et la plus prestigieuse d'entre toutes ? Cohen souriez, je vous crois. Dépressif chronique, m'a-t-on souvent dit. Qui ? Vous, Eliézer, pardi ! Vous qui êtes aux cieux. Qu'importe ! Bouddha avait tous les visages et toutes les expressions. Puisqu'il exprimait l'Homme. Qui aurait donc besoin de s'accomplir ? Pas mon chien en tous les cas. Même debout, il ne s'améliorera guère. Il recevra un baiser ou un sucre, point à ligne. Quand ce n'est pas une tape sur sa face. En ce cas, l'individu si peu affectueux, aura sûrement besoin de plusieurs stations de vie pour atteindre un début de progression. Affectueux, vous l'étiez quant à vous, cher Eliézer, normal : Di-u était votre aide, vous êtes né sous le signe du service et votre prénom est un sésame. Ceux qui savent n'ont guère besoin qu'on leur explique. Je le nomme comme vous : Di-u. Parce que je ne suis pas éxègète et que, Misha ou pas, je ne suis pas un saint, ni un prophète : tout juste un homme. Je vois en Di-u la Vérité que je n'ai nulle intention d'élucider : elle me surpasse de Un et zéros qui n'en achèvent jamais leur course !  - mon ignorance est inquantifiable, elle est comme l'univers : infinie ! J'entre en Di-u par la bonté de Di-u. Je le crois partout. Pas celui que l'on nomme. YHWH plutôt : imaginez son souffle, ne le prononcez pas. Il sait ce que vous faites : il lit en vous. Vous cherchez le chemin : cherchez en vous.

L'une de vos lettres :

"J'ai correspondu avec un rabbin célèbre

mais mon maître a aperçu l'une de mes lettres

et m'a imposé le silence.

"Cher Rabbin, lui ai-je écrit pour la dernière fois,

je n'ai ni l'autorité ni l'entendement

pour parler de ces sujets. Je frimais, c'est tout.

Veuillez me pardonner.

Votre frère juif,

Jikan Eliézer."

Bien sûr, Jikan ; à présent, le silence est en vous. Demain, vous serez encore le métèque en terre étrangère, en quelque sorte le juif errant. Pourquoi raconter votre histoire au rabbin ? A quoi bon ? Elohim voit tout. Où est la faute ? Comprendre sa souffrance, aller vers le sentier de la guérison, que sais-je encore, n'est-ce pas se rapprocher de Di-u ? Votre maître le sait : qu'est-ce qu'un rabbin peut donc faire dans votre histoire ? Votre histoire vous appartient, laissez ce rabbin à l'écart. N'oubliez pas cependant qu'il est juif, comme vous l'êtes. Qui comprendra, cher Eliézer, votre histoire ? Personne, ou à peu près tout le monde : qui n'a pas ressenti, à des milliers d'instants de son existence, des fragments d'illuminations qui n'en font qu'Une ? Le TOUT, l'immense TOUT. Comme YHWH. Vous voilà donc Jikan dans un "petit matin à Mont-Baldy" :

"La sonnerie m'a réveillé à deux heures et demie du matin ;

j'ai enfilé mes robes de moine

kimono et hakama

dessinés d'après un costume

d'archer du XIIe siècle ;

par-dessus, le koroma

lourd survêtement

aux manches impossibles de largeur ;

par-dessus, le ruksu

genre de bavoir en patchwork

comprenant un disque d'ivoire ;

et pour finir

la ceinture torsadée d'un mètre vingt de long

attachée par un très gros nœud assez beau

ressemblant à un challah tressé

qui recouvre le bas du ruksu :

en tout pas loin de dix kilos d'habits

que je passe en hâte

à deux heures et demie du matin

par-dessus mon énorme trique"

Voilà où se tient la réalité : Eliézer, il n'y a nulle indécence à nous signaler cela. Vous êtes un moine d'occasion. En cinq années, vous avez appris. N'est-ce pas ? Il vous faut redescendre. A moins que la révélation est plus prosaïque. Maître Rinzaï Roshi a reçu cette confession :

"Cher Roshi,

Je regrette  de ne pouvoir

t'aider aujourd'hui, parce que

j'ai rencontré cette femme.

S'il te plaît pardonne mon égoïsme.

Je t'adresse 

mes vœux d'anniversaire

ma profonde affection et

mes respects.

Jikan 

le moine inutile te salue bien.

Veuillez me pardonner, cher Eliézer, est-il égoïste de vouloir aimer ? Je ne connais nul moine utile. Perturbé à nouveau ? Ou rendu au goût de la vie ?

"Ah ! C'est ça.

C'est ça qui m'a perturbé

tant ce matin :

le désir m'est revenu

et j'ai de nouveau envie de toi.

Je m'en sortais si bien,

j'étais au-dessus de tout ça.

Garçons et filles étaient beaux

et j'étais un vieil homme, qui aime tout le monde.

Et voilà que j'ai de nouveau envie de toi,

j'ai envie de ton attention absolue, de tes dessous roulés en hâte

encore accrochés à l'un de tes pieds et de n'avoir rien à l'esprit

que d'être au-dedans

du seul endroit qui n'a

ni dedans,

ni dehors."

Vous ne pouvez modifier votre cours. Il vous va si bien. Comme un gant. Voyez comme on vous aime. Ce n'est pas sur les cimes du Mont-Baldy que vous serez un arbre vigoureux aux branches généreuses. Les branches sont créées pour étreindre et non seulement pour invoquer le Ciel. Le Ciel vous admire : plus vous étreindrez, plus il sera radieux. Il est temps d'abdiquer : vous étiez en mal d'amour, l'amour vous appelle à nouveau.

 

"Je me suis rasé le crâne

J'ai revêtu une robe

Je dors dans un coin de cabane

à deux mille mètres d'altitude en montagne

C'est lugubre ici

La seule chose dont je peux me passer

c'est un peigne"

Deux saisons plus tard, le départ est imminent. L'expérience est à son terme.

"Je suis descendu de la montagne

après bien des années d'étude

et de pratique rigoureuse.

J'ai laissé mes robes pendues à une patère

dans la vieille cabane

où j'étais resté longtemps assis

et où j'avais si peu dormi.

J'ai fini par comprendre

que je n'avais aucun don

pour les Sujets Spirituels.

"Merci, Mon Adoré",

ai-je entendu un cœur s'écrier

comme j'entrais dans le flot des voitures

sur l'autoroute de Santa Monica,

direction l'ouest de L.A. [...]" 

De votre inaptitude aux sujets spirituels, je n'en crois rien, cher Eliézer. La spiritualité n'est pas un sujet, c'est une force qu'il n'appartient à personne de contester. Elle ne s'explique pas, elle EST. Et, de plus, en vous, elle est si présente et si riche. Vous aviez de qui tenir. Et, du reste, moi, Misha, fils de juif converti au marxisme, petit-fils d'un comptable juif sépharade pratiquant à la lettre de la Tora She-Bi-Khtav, je n'ai nulle leçon à vous enseigner. Je me permets modestement d'échanger avec vous qui êtes aux cieux, et, de grâce, me le permettrez-vous ? Ah, tiens, pour vous prouver que je n'ironise pas à votre endroit, j'irais chercher votre humour là où il pourrait éventuellement me blesser. "En ce temps-là déjà la fête était finie", titriez-vous.

"Quand j'avais dans les quinze ans

j'ai suivi une fille superbe

au Parti Communiste du Canada.

Il y avait des réunions secrètes

et on se faisait engueuler

si on avait une minute de retard.

On étudiait le McCarran Act

voté par les larbins de Washington et la Loi du Cadenas

votée par leurs comparses du Québec colonisé ;

et ils disaient des saloperies

sur ma famille et sur la façon dont on s'était enrichi.

Ils voulaient renverser le pays que j'aimais

(et que je servais, en tant que Scout Marin)

Et même les gens sympas,

ceux qui voulaient changer les choses,

ils les détestaient aussi

et les traitaient de sociaux-fascistes."

Franchement, cher Eliézer, que pensiez-vous qu'ils pourraient être ces P-cocos-Nationaux ? Moi, Misha, fils de RedStals, j'ai en ai mangé à satiété. J'en suis littéralement intoxiqué : je les trouve, ces morts-vivants, immangeables. Ce n'est pas les choses qu'ils veulent modifier, cher Eliézer, ce sont les autres qu'ils veulent changer. L'altérité ne leur sied guère. Ils s'y sont cassés les dents après, mais ils n'en démordent pas. Les voilà, privés d'ivoire, mais le cœur toujours à stipendier. Aveuglés, ils ignorent les sciences naturelles. Vous narrez votre récit jusqu'au bout, et il ne m'étonne point :

"Ils ne m'ont jamais laissé m'approcher de la fille

et la fille ne m'a jamais laissé m'approcher de la fille.

Elle devint de plus en plus belle

et puis un jour elle épousa un avocat

et devint une social-fasciste elle-même

et très probablement une criminelle aussi.

Mais j'admirais ces communistes

pour leur dévouement de têtes de mule

à quelque chose d'absolument faux.

C'était des années avant que je ne trouve

quelque chose de comparable pour moi-même ;

j'ai rejoint un groupuscule de fanatiques à mâchoires d'acier

qui se considéraient

comme les Marines du monde spirituel.

Ce n'est qu'une question de temps ;

Nous ferons accoster ce radeau

sur l'Autre Rive.

Nous prendrons cette plage

sur l'Autre Rive."

Etiez-vous si faible et si démuni qu'il vous fallait nager en pareilles eaux ? L'Autre Rive c'est vous. Aujourd'hui que vous n'êtes plus ici, nous le ressentons plus profondément. Vous nous manquez ? Un peu, beaucoup, passionnément. Rassurez-vous... vous êtes encore là et, peut-être, pour un long moment. En France, c'est une affaire de cœur, n'est-ce pas ?

"Le ciel de Paris

son bleu son éclat

Je veux y voler

de toutes mes forces

Longues sont ses jambes

et noble est son cœur

Solides sont les chaînes

oui mais moi de même"

Les histoires d'amour ne sont jamais simples pourtant. "Pourquoi j'aime la France", dites-le nous donc, Eliézer !

"Ô France, tu as donné ta langue à mes enfants, tes amants et tes champignons à ma femme. Tu as chanté mes chansons. Tu as livré mon oncle et ma tante aux nazis. J'ai connu les poitrines de cuir de la police sur la place de la Bastille. J'ai pris de l'argent aux communistes. J'ai offert mon milieu de vie aux bourgades laiteuses du Lubéron. J'ai fui devant des chiens de ferme sur une route, aux portes du Roussillon. Ma main tremble en terre de France. Je suis venu vers toi avec une philosophie souillée de la sainteté et tu m'as fait asseoir pour une interview. Ô France, où l'on m'a pris tellement au sérieux que j'ai dû revoir ma position. Ô France, chaque petit Messie te remercie pour sa solitude. Je veux être autre part, mais je suis toujours en France. Sois forte, sois nucléaire, ma France. Flirte avec chaque camp, et parle, parle, parle, n'arrête jamais de parler de la manière de vivre sans Di-u."

Cette manière de vivre sans Di-u ne plaisait plus à quelque groupuscule fanatique prêt à s'enflammer en martyrs de ce Di-u qu'ils appellent Allâh. Cher Eliézer, vous étiez encore là en 2015, et Paris s'est embrasée, à deux reprises. Je ne sais pas si Lutèce, cruellement atteinte, fût nucléaire, mais elle fut forte, et vous l'aviez constaté. Tout cela n'appartient pas encore au passé, hélas. 

Ma nuit n'a que trop duré, cher Eliézer, j'oublie que vous êtes là-haut, et moi dans mon sommeil agité. Je n'ai que trop rêvé... pardonnez-moi ! 

"Pardonnez-moi, nobles messieurs et dames,

si je ne me vois pas

comme la maladie.

Pardonnez-moi si je reçois le Saint-Esprit

sans vous en parler.

Pardonnez-moi,

Commissaires de l'Occident,

si vous ne pensez pas

que j'ai assez souffert."

Nous vous avons pardonné comme nous vous avons aimé, et, par mille baisers de fond, cher Eliézer, considérant que Di-u est seul Juge, nous vous saluons pour l'Eternité.

Le 18/12/2016,

 

Misha.

 

 


 

 

L'œuvre poétique de Leonard Cohen et ses deux romans - le diptyque The Favorite Game comprend Jeux de dames et Les Perdants magnifiques - mériteraient d'être (re)publiés. Pour l'heure, Book of Longing est couramment disponible chez Points/Editions du Cherche Midi, édité sous la direction de Jean-Paul Liégeois, dans une traduction française de Jean-Dominique Brierre et Jacques Vassal.

Aime bienVoici un résumé de l'opus poétique du chanteur canadien :

Let Us Compare, Mythologies, 1957 ;

The Spice- Box of Earth, 1961 ; 

Flowers for Hitler, 1964 ;

Parasites of Heaven, 1966 ;

Selected Poems, 1956-1968 - traduction française en 1972 par Anne Rives, Allan Kosko, J. D. Brierre et J. Vassal chez 10-18 ;

The Energy of Slaves/L'Energie des Esclaves, 1972, trad. française de Dashiell Hadeyat en 1974 chez Christian Bourgeois ;

Death of a Lady's Man/Mort d'un séducteur, 1978, trad. française de Serge Grünberg en 1981 chez Christian Bourgeois ;

Book of Mercy/Le Livre de la Miséricorde, 1984, trad. française de J. Vassal en 1985 ;

Stranger Music/Musique d'ailleurs/Etrange Musique étrangère, 1993, trad. française de J. Guiloineau en 1994 chez Chritian Bourgeois ; nouvelle trad. de Michel Garneau en 2005 chez L'Hexagone (Montréal) ; 

Book of Longing/Le Livre du constant désir/Le Livre du désir, 2006, trad. française de M. Garneau en 2007 chez L'Hexagone ; nouvelle trad. de J. D. Brierre et J. Vassal en 2008 chez Cherche Midi.

 


 

Titres

J'ai eu le titre de Poète

et peut-être l'ai je été

pendant un moment

De même le titre de Chanteur

m'a été gentiment accordé

même si

je pouvais à peine venir à bout d'un air

Pendant bien des années

J'ai été connu comme Moine

je me rasais le crâne portais des robes

et me levais de très bonne heure

je détestais tout le monde

mais j'agissais avec générosité

et personne ne m'a démasqué

Ma réputation 

de Séducteur était une plaisanterie

Elle m'a valu de rire amèrement

tout au long des mille nuits

que j'ai passées tout seul

D'une fenêtre du second étage

donnant sur le parc du Portugal

N.B. Le parc du Portugal était l'adresse montréalaise de Leonard Cohen. 

Sur la musique de Philip Glass, Book of Longing de L. Cohen

Le Livre du désir "Je n'arrive pas aux collines/ Le système est flingué/Je vis de pilules/Et j'en remercie Di-u/
J'ai suivi la route/Du chaos jusqu'à l'art/Cheval de l'envie/Carriole de la dépression/
J'ai vogué comme un cygne/J'ai coulé comme un roc/Mais bien loin est le temps/Où l'on se riait de moi/
Trop blanche était ma page/Et trop claire mon encre/Le jour ne voulant inscrire/Ce qu'ébauchait la nuit/
Mon animal rugit/Mon ange est en colère/Mais on ne me permet pas/Un soupçon de regret/
Car on se servira/De ce que je n'ai pu être/Mon cœur sera à elle/Sans rien de personnel/
Elle marchera sur le sentier/Elle comprendra mes paroles/Ma volonté en deux coupée/Et au milieu la liberté/
Pendant une seconde à peine/Nos vies en collision/L'infini en suspension/La porte grand ouverte/
Et puis elle sera née/A quelqu'un comme toi/Et ce que nul n'a fait/Elle le continuera/
Je le sais en chemin/Je sais déjà son regard/Et cela est le désir/Et ceci est le livre

Leonard Cohen : Le dernier empereur


En septembre 2016, deux mois avant de nous dire adieu, et, à l'occasion de la sortie de You Want It Darker, son ultime album, le poète et chanteur canadien répondait à distance à quelques questions de JD Beauvallet et Pierre Stankowski pour Les Inrocks. Extrait :

 

QDans votre vie comme dans votre musique, vous vous êtes débarrassé du superflu, de la vanité...

- Ce sont plutôt eux qui se sont débarrassés de moi ! Je n'ai aucune gloire à en tirer. Quelques-uns des sept péchés capitaux semblent avoir perdu tout intérêt pour ma personne, pour ce corps immobile.

Q : Vous avez chanté "être né avec le don d'une voix en or". Quelle est aujourd'hui votre relation au chant ? 

- Ça a commencé par un mariage très emprunté. Puis les disputes se sont estompées. Et aujourd'hui nous ne parlons plus de divorce. 

Q : Vous avez toujours eu la réputation d'être un bon vivant. Quels sont vos plaisirs désormais ? 

- Prendre le café sur le balcon de mon vieux duplex, le chat à mes pieds, avec quelques biscuits. Et un carnet de notes à portée de main. Et personne pour venir me déranger. 

Q : En 1963, vous avez écrit : "N'importe quelle personne avec des oreilles se rendra compte que j'ai déchiqueté des orchestres pour parvenir à la simplicité de ma ligne mélodique." Vous avez utilisé un orchestre sur You Want It Darker. Mais diriez-vous la même chose aujourd'hui ?

- Qu'est-ce que j'étais chiant ! Je suis beaucoup moins péremptoire aujourd'hui que je ne l'étais à l'époque. Il arrive que de vagues pensées concernant mon travail remontent des profondeurs et flottent à la surface, mais elles deviennent de plus en plus irrécupérables."

(in : Les Inrocks 2, hors série, décembre 2016). 


 

Leonard Cohen : le sculpteur de mots et sa sagesse


 

La religion :

  • "Je n'avais aucun sentiment particulier vis-à-vis de la religion. [...] Rien de très profond, mais peut-être qu'au milieu de tout ça une partie de cette solennité, de cette incantation, de cette dignité m'a touché. Plus tard, j'ai pu sentir qu'il y avait là quelque chose de très beau et de sacré, car ces gens se réunissaient au nom de quelque chose qui se trouvait au-delà de la cupidité ou de l'ambition. Mais je n'étais pas touché de manière consciente."

La poésie : 

  •  "Le premier poète que j'ai aimé fut Federico Garcia Lorca. C'est la première fois que j'ai lu de la poésie qui m'a touché. [...] Ce monde me semblait très familier, le langage très accessible, j'avais le sentiment que c'était là la raison d'être du langage. C'était vivant. Comme de la folk music baignée de clair de lune.

La chanson :

  •  "Je n'ai jamais fait de grande distinction entre ce qu'on appelle la poésie et la chanson. C'était cette sorte d'expression qui s'imposait avec de la beauté, du rythme, de l'autorité, de la vérité. Toutes ces idées étaient implicites. Alors, que ce soit Fats Domino chantant I found my thrill on Blueberry Hill ou que Yeats disant Only God could love you yourself alone and not your yellow hair, je ne faisais aucune distinction entre l'expression populaire et l'expression littéraire. Je savais que The Great Pretender était un très bon poème, je ne faisais pas de hiérarchie."
  • "La création d'une chanson, la création de votre propre vie n'est pas nécessairement de marbre ou d'or. Vous avez affaire au chaos et à la désolation : voilà les matériaux bruts d'une chanson et d'une vie." 
  • "Mes chansons sont meilleures que moi : elles sont bien plus profondes que mes petites pensées quotidiennes, et c'est pourquoi il m'est si difficile d'en faire l'exégèse avec les journalistes."

La contestation :

  •  "J'ai toujours été en faveur d'une armée, même au plus fort de la guerre du Viêtnam. Il devait y avoir une armée, il doit y avoir des hiérarchies, des classes. Les institutions sont OK. Le problème, ce sont les gens dans ces institutions. C'est difficile d'établir des institutions, ça demande beaucoup de temps, et tout particulièrement des institutions démocratiques. La forme n'est pas le problème, le problème, c'est le contenu. [...] Il y a toujours la tentation de penser que vous vivez à la pire époque, que tout doit être révisé. Mon sentiment est que je n'en avais aucune idée, je n'avais pas d'opinion là-dessus. Mon sentiment était que, quelles que soient les révolutions, elles n'étaient pas assez radicales, pas assez profondes, pas assez sacrées, pas assez réfléchies pour pouvoir aboutir à un progrès significatif dans le monde." 

La fraternité :

  •  "La pensée d'une fraternité humaine m'a toujours séduit, celle d'une société compatissante, celle de gens vivant au nom de quelque chose de plus élevé que leur propre cupidité." 

Le bouddhisme zen :

  •   "Rien à chercher, ici, de l'ordre de l'interprétation ou de la doctrine. Pas de place pour le tranchant de la conviction, ou la bêtise d'un catéchisme. Plutôt une bonne grosse histoire d'amour." "Bien que je vive de cette manière à plein temps, je ne me suis jamais considéré comme un bouddhiste. Il y a deux ans, Rôshi m'a dit : "Depuis vingt ans que je te connais, Leonard, je n'ai jamais essayé de te transmettre ma religion. Je me contente de te servir du saké."Sourire

Judaïsme et esprit zen :

  • "La chose qui m'a attiré, en premier lieu, c'est ce vide. C'est un espace où il est très difficile de faire tenir des idées. C'est très proche de certaines formes extrêmes du "judaïsme par le vide." Prenez cette conviction, chez certains orthodoxes, qu'on ne peut pas dire le nom de Dieu, ou cette autre idée selon laquelle on ne peut même pas définir ce qu'est Dieu. C'est une tournure d'esprit qui prédispose peut-être à une compréhension plus claire du zen. J'ai toujours aimé cet aspect des choses dans le judaïsme, le fait que personne ne parle vraiment de Dieu ; il y a cette sorte de vide charitable que j'ai retrouvé ici dans une forme très pure."

 

 (Rencontre avec Gilles Tordjman en 1995). 

 


 

Bird on a Wire (1972, T. Palmer) : On the Road


 

Bird  On The Wire

Like a Bird on the Wire/Like a Drunk in a Midnight Choir/I have tried in my Way to be free

Like a Worm on a Hook/Like a Knight from some old-fashioned Book/I have saved all my ribbons for Thee/If I, if I have been unkind/I hope that you can just let it go by/If I, if I have been untrue/I hope you know it was never to You.

Like a Baby, stillborn,/Like a Beast with his Horn/I have torn everyone who reached out for me./But I swear by this Song/And by all That I have done wrong/I will make it all up to Thee.

I saw a Beggar leaning on this wooden Crutch,/He said to me, "You must not ask for so much."/And a pretty Woman leaning in her darkener door,/She cried to me, "Hey, why not ask for more ?"

Like a Bird on the Wire/Like a Drunk in a Midnight Choir/I have tried in my Way to be free.

 

Tel un oiseau sur le fil/Tel un picoleur à une messe de minuit/J'ai tenté à ma manière d'être libre

Tel un ver au bout d'un hameçon/Tel un chevalier de quelque grimoire suranné/J'ai gardé tous mes rubans pour toi/Si Moi, perfide ai-je été/De rigueur, j'espère, tu ne m'en tiendras point./Si Moi, fourbe ai-je été/J'espère, tu le sais, qu'envers toi ne l'ai jamais été.

Tel un enfant, mort-né/Telle une bête encornée/J'ai meurtri gens qui me tendaient la main./Mais je jure qu'avec cette chanson/Et par toutes mes mauvaises actions/J'accomplirai l'impossible pour toi.

Appuyé sur sa béquille en bois, un mendiant/Me dit, "Tu ne dois pas en demander autant"/Tandis qu'accoudée à sa porte obscure,/Une jolie femme me supplie, "Hé, pourquoi ne pas en réclamer plus ?"

(Trad. S.M.)

 



À partir de mars 1972, Leonard Cohen entamera un périple de concerts à travers toute l'Europe, avec comme point final Jérusalem, ville-symbole pour le chanteur-poète. Alors que la société phonographique, la puissante Columbia, hésite à reconduire son contrat, Leonard Cohen part à la rencontre de son public. C'est une reconnaissance et, dans le même temps, l'affirmation d'une dette morale. Tout au long des cités traversées, le chanteur-poète, en artiste intransigeant, n'admet aucune tricherie. Si le courant ne passe pas ou si l'inspiration lui échappe, alors il lui faut se démettre ou rembourser. À ce titre, certaines séquences du film ont une valeur irremplaçable. Réalisé par Tony Palmer (auteur du 200 Motels pour Frank Zappa), Bird on a Wire - référence à sa célèbre chanson - était longtemps resté dans les archives. Son exhumation est une bénédiction. Le choix d'un tel titre n'est nullement fortuit - lire et comprendre le sens de Bird on the Wire permet forcément de saisir l'itinéraire - autant musical qu'intérieur - du chanteur au cours d'un voyage que beaucoup qualifient, à l'époque, comme celui de l'ultime chance. 

Or, et dès l'abord du film, on sent parfaitement quel état d'esprit anime l'artiste. La colombe de Picasso indique en quoi Leonard Cohen divorce d'avec les tendances générales du monde telles qu'elles se développent. Cette année-là, il publie The Energy of Slaves, une série de 80 poèmes dont le caractère accusateur est indéniable. Ainsi, issu de ce recueil, démarre le film et la récitation du poète : 

"Tout système créé en nous excluant sera anéanti./Nous vous avons prévenu, et tout ce que vous avez construit s'est effondré./Vous avez vos drogues, vos armes, vos pyramides, vos Pentagones./Avec votre herbe et vos balles, vous ne pourrez plus nous chasser./Cet avertissement est tout ce que nous révélerons de nous-mêmes./ Tout ce que vous avez construit s'est écroulé." Méfions-nous cependant : Le poète ne joue pas aux guides, ni aux faux-prophètes. Il les récuse et demeure auprès des siens. Du reste, même l'art devient objet de doutes et de controverses. Leonard Cohen s'interroge : La poésie ? N'est-ce pas aujourd'hui "l'excuse qu'a trouvée le monde d'être si laid" ? Il constate la faillite de la poésie en tant "qu'instrument de survie."  

De cet état des lieux, naissent solitude et pessimisme foncier. Plus tard, sans doute moins vindicatif et moins désespéré, Cohen dira : "Vous savez un pessimiste c'est celui qui regarde le ciel et qui dit : "Il va pleuvoir !" Moi, cela fait longtemps que je suis trempé !" S'il faut vivre, c'est certes seul dans le tumulte où gît, sans décroître, le fanatisme et l'imbécillité, mais jamais quasiment seul. "L'essentiel de mon énergie, de mon attention est consacré à m'accrocher à ce bout de bois et aux autres personnes qui s'accrochent au même bout de bois, envers lesquelles j'ai des responsabilités", confie-t-il. (in : Inrockuptibles n° 30, juillet-août 1991). Ces personnes ce sont, bien sûr, ceux qui croient prioritairement en ses chansons et qu'il ne doit jamais trahir. L'apothéose de Jérusalem en 1972, où Leonard Cohen, bouleversé et épuisé, s'effondre en larmes est, de ce point de vue, significative. Que sur la terre de ses descendants, des hommes et des femmes chantent ses compositions par cœur est un phénomène, à ses yeux, de transcendance ! "Quand ils m'ont dit que j'étais un Kohen, je l'ai cru. Je n'ai pas pris ça pour une information secondaire. J'ai voulu revêtir des habits blancs, pénétrer dans le Saint des Saints et négocier avec les plus profondes ressources de mon âme", affirmait-il en d'autres circonstances. 

Quant à la solitude, l'auteur de So Long, Marianne la croit nécessaire voire hygiénique. "La solitude est un acte politique. Toute chanson qui parle de solitude est une chanson politique. On se sent seul parce que nos vies ne sont pas organisées pour qu'on rencontre les autres", déclare-t-il dans le film de Tony Palmer. Et qui sont les autres, sinon d'autres nous-mêmes ? Et afin que ces autres soient avec nous, encore faut-il qu'ils nous habitent. Et comment peuvent-ils nous habiter s'ils nous évitent ou nous désertent ? Le drame se tient là. Dès lors, on perçoit les réticences du poète face à ce qu'il est convenu d'appeler la révolution. "Mais, je veux voir la vraie révolution, écrivait-il. Je ne veux pas qu'elle soit siphonnée par les mobilisateurs. Elle doit avoir lieu dans chaque pièce. Les révolutionnaires au fond sont excités par la tyrannie qu'ils exercent. Les lignes se dessinent et les gens des deux côtés commencent à se terroriser entre eux. [...] J'ai bien peur que, quand finalement le Pentagone sera pris d'assaut, il le soit par des types en uniformes ressemblant fort à ceux portés par les types qui le défendent." (in : L'Énergie des esclaves, trad. D. Hadeyat, 1972).

Leonard Cohen n'a pourtant rien d'un pacifique absolu. Au-delà d'une chanson, The Partisan, il manifestera une solidarité active aux soldats israéliens lors de la Guerre du Kippour en 1973. Quinze ans plus tard, il exprime tout de même ceci : "Pour moi, c'est une tragédie. Il y a deux frères qui ont le même patrimoine. À qui appartient la ferme ?" (Entretien avec Patrick Poivre d'Arvor). Si, selon lui, "la violence est incompatible avec les valeurs de civilisation et d'humanité sociable que nous voulons préserver" (A. Caffi in : Critica della violenza), il rejoint, en définitive, l'opinion d'Albert Camus pour lequel "la non-violence absolue fonde négativement la servitude et ses violences" tandis que "la violence systématique détruit positivement la communauté vivante et l'être que nous recevons." 

La guerre est une réalité. Nos rapports en sont chargés. Point besoin de champs de bataille pour qu'elle existe et se répande en haines et réprimandes. Les classes sociales s'affrontent, les idéologies se querellent, les religions rivalisent en inutiles controverses et l'amour en est naturellement accablé. Comment ne pas envisager que la guerre ne puisse pas être affaire de sentiments ? Et qu'entre sexe masculin et sexe féminin, puisque c'est ainsi que l'on nous divise, n'existe pas, à l'état latent ou réel, l'éternel pomme de discorde ? À Jérusalem, face à un public impatient, Leonard Cohen - écoutons-le attentivement ! - parle de "l'homme et de la femme qui sont en lui". Puis, il avoue que cet "homme et cette femme qui sont en lui" l'ont, à présent, abandonnés. "Soyez patients avec moi, mes chansons sont des méditations. Parfois quand je ne décolle pas, j'ai l'impression de vous fourvoyer. On ne doit pas mutiler une chanson pour sauver la face", proclame-t-il franchement. L'intégrité artistique l'exige, mais c'est aussi d'un contrat avec soi-même dont il s'agit et qui engage toute une vie. 

La séparation est une réalité, tout aussi cruelle : l'homme éprouve, face à elle, une incoercible souffrance. Sa solitude ne s'apaise dès lors jamais. Or, l'amour, celui qui ne veut rien céder à la monotonie ou au conformisme des conventions, enjoint l'éloignement et l'absence. Dans le manque s'alimente, par mille feux tourmentés, la passion indestructible. Marcel Proust, prospecteur d'un temps perdu, nous l'a suffisamment répété. Ici, se tient aussi ce qui déchire : l'homme ne parvient guère à soigner sa blessure. De quelle femme rêvait-il ? Léonard Cohen nous confie son désarroi et, par le chant ou l'écrit, fait de son cœur atteint une offrande à tous ceux qui, comme lui, émettent la plainte universelle des amours brisés ou impossibles. "Yours Letters they all you're beside me now./Then Why do I feel alone ?" (So Long, Marianne). Lucide, le chanteur-poète nous livre, par ailleurs, une explication plus prosaïque : "Les gens sont esseulés, et leurs tentatives d'amour, quels que soient les termes dans lesquels il les ont inscrites, ont échoué. Et alors, les gens ne veulent plus se faire "blouser" ; ils se mettent sur la défensive et deviennent durs, rusés et soupçonneux. Et, bien sûr, ils ne peuvent jamais être amoureux en de telles circonstances." "Pour tomber amoureux, ajoute-t-il, il faut être seulement capable de renoncer, pour un instant, à son point de vue particulier, à la transe de sa propre subjectivité. Et à faire place à quelqu'un d'autre. La situation entre les hommes et les femmes est irrécupérable." (Interview avec M. Gilmore). 

La fraternité n'a heureusement pas disparu. Des millions de voix ont répondu. La magie a fonctionné. Leonard Cohen la sollicite sans calcul et sans affectation. Son "camarades" n'a pourtant rien de commun avec celui, poings levés, d'un André Marty ou d'une Dolores Ibarruri. Plutôt celui d'un Charles Chaplin brandissant, en toute innocence, le drapeau rouge dans The Modern Times ou celle d'un Gustav Mahler, qui se retrouvant sans le vouloir, au sein d'une manifestation ouvrière à Vienne, s'écrie ceci : "Ce sont mes frères !"  Comme ces derniers, l'auteur d'Hallelujah est, avant tout, solidaire dans la souffrance. 

Qu'à Tel Aviv, en septembre 2009, devant un public en état de grâce, Leonard Cohen prononce le birkat cohanim participe forcément de cette fratrie si rare qu'on puisse l'invoquer. On la jauge déjà, illustrée dans le film de Tony Palmer, à Jérusalem en 1972. Si le poète-chanteur n'oublie jamais la Terre Promise, il n'a pourtant rien renié du Montréal qui l'a vu naître. Et la judaïté n'a de sens que si elle constitue, selon lui, le précieux grain de sel qui confère une saveur spécifique au monde de paix et d'amitié qu'il nous faudrait bâtir. Où le barde Cohen a-t-il appris cela ? Il nous le dit lui-même : "À Montréal, tout le monde se sent une minorité. Les Français parce qu'ils sont une minorité au Canada, les Anglais parce qu'ils sont une minorité au Québec, et les Juifs parce qu'ils sont une minorité partout." De cette aliénation identitaire, Gustav Mahler nous en entretenait, en des termes assez proches, à la fin du XIXe siècle¹. Peut-on raisonnablement espérer une délivrance ? La geste extatique de Leonard Cohen l'implore à la mesure de son désespoir. 

Le 23/10/2017.

 misha.


 

1. Mahler écrivit : "Je suis trois fois apatride. Comme natif de Bohême en Autriche, comme autrichien en Allemagne, comme juif dans le monde entier."