Bella e perduta : Il bufalo del pastore e Pulcinella


D'une ruralité qui s'estompe et d'une péninsule en désordre ("La Camorra est honnête/L'Etat c'est du vol !", s'exclament des campagnards en colère), Pietro Marcello en retient l'ultime et souveraine magnificence... Comme ses héros, le réalisateur surmonte les désespoirs inutiles : Enzo, le gangster sicilien qui a passé la moitié de sa vie en prison et qui ne reconnaît plus la Gênes de sa jeunesse, rêve, à présent, de "vivre à la campagne, avec des chiens, des canards, un étang" et la femme de sa vie (La bocca del lupo, 2009), et Tommaso Cestrone, se bat pour préserver Carditello, somptueux manoir qui, faute de successeurs, menace de tomber en ruines. Entre fatalité et rédemption, c'est à travers Caserte et la Campanie, sa propre région natale, toute l'Italie qui y est invoquée. Sera-t-elle désespérément belle et néanmoins perdue (bella e perduta) ? Toute la question est là. 

Le cinéma, selon Marcello, ne se définit pas aisément : ses cadres sont bousculés. En réalité, le film est lui-même organisme vivant : son destin particulier est imprévisible. A l'origine, il y a bien la vérité des lieux, des situations et des personnages, script préétabli et scénario possible, mais, à la fin des fins, éclot un récit inattendu où poésie et féérie enchantent et bouleversent le spectateur. D'histoires simples et modestes s'édifie une fable singulière aux résonances fondamentales. Car, ce qui constitue denrée précieuse, c'est justement cet amour et cette abnégation qui transfigurent en miracle ce qui est dans l'ordre des choses. La péninsule serait-elle si contaminée qu'elle serait incapable de reconnaître en Cestrone, le berger vigoureux et doux, le visage radieux de l'homme naturellement bon selon l'acception rousseauiste ? Entre l'ange de Carditello et Enzo, le voyou assagi, seul les casiers judiciaires respectifs les séparent nettement. L'amante d'Enzo ne le voit-elle pas "sous son masque d'homme fort, comme une âme tendre et sensible" qui "aurait la douceur d'un enfant dans un corps de géant" ?  A vrai dire, le portrait ne jurerait pas s'il était appliqué à Tommaso Cestrone. En outre, on comprendra peut-être ceci : rangez au placard votre image du citoyen transalpin ordinaire. Enzo et Tommaso ne ressemblent qu'à eux-mêmes. Une part de marginalité les habite incontestablement. Tout comme l'art de la narration chez Pietro Marcello, souple, mouvant et innocemment insensible aux classifications.

En second lieu, la vie surprendra toujours. Notre protagoniste, l'humble et dévoué Tommaso Cestrone, décède d'un infarctus l'avant-veille de Noël 2013. Privé de sa figure de proue, le film doit suivre un cours nouveau. Au départ, l'esprit prenait racine du côté des choses vues par Guido Piovene (1907-1974) dans son Voyage en Italie, rédigé entre 1953 et 1956. L'ouvrage relatait les vertigineux déséquilibres d'un pays soumis aux caprices d'une urbanisation et d'une industrialisation médiocrement maîtrisées. Indro Montanelli (1909-2001), un des plus brillants journalistes italiens, considérait ce texte comme devant être obligatoirement diffusé dans les écoles italiennes.  Selon lui, Viaggio in Italia serait le "reflet profond et clair des distorsions et des plaies vécues (nelle pieghe e nelle piaghe) par notre pays." (in : Corriere della Sera, juillet 1998). Piovene écrivait, pour sa part, ceci : "Pendant que je parcourais l'Italie et, après avoir décrit chaque étape, la situation se transformait à mon insu... Des industries se fermaient alors que d'autres ouvraient, préfectures et mairies déchoyaient tandis que s'érigeaient de nouvelles provinces." ("Mentre percorrevo l'Italia, e scrivevo dopo ogni tappa quello che avevo appena visto, la situazione mi si cambiava in parte alle spalle... Industrie si chiudevano, altre si aprivano ; decadevano prefetti e sindaci, nascevano nuove province.")  Avec Bella e perduta, Marcello entend donc poursuivre la méditation qui traverse déjà son premier long métrage. 

Le berger disparu, il faudra faire revivre son âme et ses idéaux. Entrent donc en scène deux messagers : le bufflon causeur, Sarchiapone, et le batelier mythologique des défunts, protagoniste intemporel de la Commedia dell'Arte, le facétieux Pulcinella/Polichinelle. Le trajet devient, de fait, microcosme. Comment imaginer notre ruminant, si lent et si lourd, aux confins de la botte ou sur la côte ligure ? Quant à Pulcinella, l'homme au masque (maschera) en bec de corbin, n'est-il pas, avant tout, profondément ancré dans la culture locale, celle de la Terra dei Fuochi,  éternellement tourmentée par les crachats du Vésuve ? Du reste, l'animal Sarchiapone ne l'est-il pas tout autant ? Il apparaît chez l'écrivain Giambattista Basile (1634-36), qui, le premier, introduisit le conte de fées en tant qu'expression d'un inconscient populaire. Cinquante ans plus tard, ou presque, le librettiste religieux, Andrea Perrucci (1651-1704), l'utilise, à nouveau, comme personnage principal pour son œuvre lyrique, Il vero lume tra le ombre ou La Cantata dei pastori. Plus récemment encore, dans un de ses poèmes, le grand Antonio de Curtis, alias Totò, acteur napolitain par excellence, nommait, de cette façon, un cheval pur-sang qui, l'âge venu, devenait, aux yeux des hommes, une charge encombrante. Enfin, en 1958, pour l'émission télévisée de la Rai, La via del successo, Walter Chiari et Carlo Campanini, découvrant le vocable ("le sifflet Sarchiapone") sur une plage de Fregene, station balnéaire de la mer Tyrrhénienne, remettait l'animal imaginaire au goût du jour. Quoi qu'il en soit, le Sarchiapone de Pietro Marcello s'appuie sur ces diverses et variables considérations : le buffle est têtu et capable de rébellion. A cet intant, il peut revêtir l'aspect de l'animal effrayant et incompréhensible, irascible et torturé par la cruauté des hommes. Mais, il peut aussi aimer les hommes, avec un attachement et une fidélité illimitée, à condition qu'ils se débarrassent de leur égocentrisme et qu'ils perçoivent, dans son souffle harassé et ses mugissements douloureux, autre chose que les manifestations primaires d'instincts viscéraux. La bête ne sert plus à rien ("à quoi bon la faire vivre puisqu'on ne peut rien en traire ?") : qu'on l'abatte !  En ce cas, Sarchiapone réagit normalement : il chérit son maître, l'humble et généreux Tommaso, et maudit ces hommes qui devraient "en créatures ailées" quitter, en masse, la noble terre, dit-il, et nous la léguer en héritage. 

La grandiose humanité (peut-on, sans ironie, user d'un tel concept ?) de Bella e perduta se définit simplement en ce fait : "Tommaso élevait des bovins : les buffles, sauvés de l'abattoir, sont amenés dans les prés du Palais pour les faire croître. La réalité a fusionné avec le conte féérique et nous avons donc décidé de donner la parole à un bufflon pour narrer le récit de la mort et de la résurrection de Tommaso Cestrone, l'ange de Carditello", affirme le cinéaste. De la voix du berger que reste-t-il ? Sinon que Sarchiapone en est le dépositaire amoureux. Qu'exprime-t-elle clairement ? Ce que devrait être l'Italie. Et, bien sûr, la terre toute entière devrait l'être. Il n'y a pas de film italien, il y un film tout court. Certes, la beauté lumineuse de la nature, la musique - la clarinette bucolique et affectueuse du concertino de Gaetano Donizetti, les violons éperdument mélancoliques de l'adagio pastorale d'Antonio Casimir Cartellieri  -, la quiétude sereine du paysan Tommaso, tête penchée sur un tronc d'arbre, la splendeur du Palais des Bourbons, eux seuls sont de cette contrée, si riche encore et si fascinante, que l'on ose toujours croire en une renaissance future. Sarchiapone, le buffle penseur, est, quant à lui, lucide : le masque de Pulcinella ôté, comment pourrait-il, à présent, dialoguer avec les vivants ? La larme à l'œil, il lui faut renoncer à la vie avec le souvenir de "l'odeur et du léger sourire dédaigneux de Tommaso" et de son ineffable terrain de San Tammaro. "Clapotis, piétinement, doux bruits,/Ah ! Pourquoi ne serais-je pas, là-haut, avec mon berger ?" ("Isciacquìo, calpestìo, dolci romori,/Ah perché non son io co'mio pastore ?"), aurait pu reprendre, en paraphrasant la terminaison d'I pastori de Gabriele D'Annunzio, le nostalgique Sarchiapone. Pour l'heure, les visiteurs ont retrouvé le château, racheté par l'Etat, et la victoire de Tommaso Cestrone rassure. Au-delà, l'angoisse n'est jamais plus éteinte, tant que "la relation entre l'homme et la nature" ne redeviendra pas "le thème universel de notre époque." (P. Marcello).

 

S.M.

 

Bella e perduta. Italie (2015). 87 minutes. Couleurs. Réalisation : Pietro Marcello. Scén. : P. Marcello, Maurizio Braucci. Photographie : P. Marcello, Salvatore Landi. Montage : Sara Fgaier. Musique : Marco Messina, Sasha Ricci et musique du répertoire. Prod; : S. Fgaier, P. Marcello pour Avventurosa, Rai Cinema. Interprétation : Tommaso Cestrone, Sergio Vitolo (Pulcinella), Gesuino Pittalis (le berger poète), Teresa Montesarchio (Teresa), Elio Germano (la voix du buffle Sarchiapone). 

Dans les extrêmes et plus lumineuses terres du sud/Il existe un ministère caché/Pour la défense de la nature contre les êtres humains/Un génie maternel à la puissance illimitée/Aux soins jaloux et perpétuels de qui est confié le sommeil où dorment ces populations./Si, en un seul instant, cette défense se relâchait,/Si les voix douces et froides de la raison humaine pouvaient pénétrer cette nature,/elle en serait foudroyée. (in : script de Maurizio Braucci pour "Bella e perduta")