Gilda, No me Arrepiento de este amor (Lorena Muñoz, 2016)


Le destin semble s'être particulièrement acharné sur les étoiles de la scène musicale argentine : Miriam Alejandra Bianchi (1961-1996) alias Gilda, icône de la cumbia, disparaît dans un accident de la route au faîte de sa gloire. Tout comme Rodrigo Bueno ou le mythique Carlos Gardel, morts un 24 juin au cours d'un crash aérien, à soixante-cinq ans d'intervalle. La documentariste Lorena Muñoz (Los próximos pasados, 2006 - Yo no sé qué me han hecho tus ojos, 2003), 45 ans, consacre sa première fiction à cette artiste atypique de la chanson locale. Tout en sauvegardant ses atouts habituels, la réalisatrice tente de pénétrer, avec suffisamment de lyrisme, dans l'univers semé de pièges du biopic. Le film privilégie, en outre, une version plus intimiste de la vie de la chanteuse. Gilda, No me Arrepiento de este amor (Gilda, je ne regrette pas cet amour)  est la reprise d'un des titres les plus célèbres du box office argentin. Gilda n'avait rien d'une future idole des cabarets de Buenos Aires : c'est une situation sociale plutôt défavorable qui, de manière inattendue, l'a projetée en haut de l'affiche. Le décès de son père l'a contrainte à d'autres choix que ceux d'être enseignante en maternelle, métier auquel elle se prédisposait initialement. Elle répond à une annonce pour entrer dans un groupe musical et, après quelques spectacles, elle obtient un succès grandissant. Son nom de scène est un hommage, comme on aura raison de le supposer, à l'incarnation de Rita Hayworth dans l'explosif Gilda, dû à Charles Vidor (1946). On se souviendra également que l'action de ce film se déroulait dans un casino de Buenos Aires.

Outre Angela Torres, en tant qu'adolescente, c'est, surtout, Natalia Oreiro, 40 ans, d'origine uruguayenne, figure connue du monde artistique argentin et que les spectateurs français auront appréciée dans Infancia clandestina (2012) de Benjamin Ávila, qui incarne Gilda. Le choix est parfait : pour des raisons à la fois personnelles et globales, Natalia est l'interprète la plus proche de l'artiste défunte. Sorti sur les écrans argentins, le 15 septembre 2016, c'est-à-dire presque vingt ans après le décès de la reine de la cumbia, le film de Lorena Muñoz a reçu un accueil critique généralement élogieux et un triomphe public retentissant : plus de 225 000 entrées en quatre jours d'exploitation ! 

Le fait observé, au moment de la distribution d' El Clan (2015) de Pablo Trapero, et, dans lequel le cinéma argentin, interceptant un événement sociologique traumatisant et obtenant à la suite un impact à sa mesure, atteint, avec Gilda, No me Arrepiento..., un point culminant. Que ce film soit l'œuvre d'une femme ne surprendra nullement : Gilda, la chanteuse argentine, symbolise exemplairement la lutte d'une femme, face à l'adversité sociale et au machisme particulier, pour son autonomie financière et son intégrité morale. Ensuite, dans un climat marqué par le jésuitisme historiquement récurrent et son alliance contractée avec les élites bourgeoises les plus conservatrices, l'aspiration à une sexualité librement revendiquée est un marqueur sociétal considérable : Gilda en constitue un révélateur éclatant. Gisela Volà, auteure d'un opus photographique sur l'artiste,  traduit le phénomène de cette façon : "À la différence des chanteuses de l'époque en mini-jupe et bottes de cuir, Gilda s'est créé un monde fantastique inspiré de guerrières portant fleurs et capes. C'est ainsi qu'elle est vêtue sur son dernier disque, Corazón valiente, où elle pose sur un cheval, symbole de révolte et de liberté." Gilda s'est donc naturellement imposée comme une icône emblématique des milieux féministes et LGBT.

Nous pouvons penser, par conséquent, qu'une telle réalisation aura, en France et en Europe, une réception plus large que le film de Pablo Trapero. Nous attendons avec curiosité sa diffusion ici pour porter un jugement plus sûr et plus juste.

 

S.M.

 

Gilda, No me Arrepiento de este amor. Argentine/Uruguay (2016).118 minutes. Réalisation : Lorena Muñoz. Scénario : L. Muñoz, Tamara Viñes. Photographie : Daniel Ortega. Musique : Pedro Onetto. Montage : Alejandro Brodersohn, Ernesto Felder. Costumes : Julio Suárez. Production : Pablo Atkins, Habitacion 1520 Producciones, Smilehood, Telefe, UFilms, INCAA. Interprétation : Natalia Oreiro (Gilda), Angela Torres (Gilda adolescente), Lautaro Delgado (Raúl), Javier Drolas (Tobi Giménez), Daniel Melongo (Omar), Susana Pampin (Tita), Roly Serrano (El Tigre Almada).     

Natalia Oreiro/Gilda

No me Arrepiento de este amor