Yannick Bellon : repères biographiques


Née Marie-Annick Bellon, un 6 avril 1924, à Biarritz (Pyrénées-Atlantique), la cinéaste fut initialement monteuse. Elle continua d'exercer ce métier même lorsqu'elle se mit à réaliser ses propres films. Après un an d'études à l'IDHEC (même promotion qu'Alain Resnais), elle donne un premier court métrage Goémons (20 minutes, 1948) qui, en dépit de faibles moyens et de la censure exercée à son encontre, obtient le Grand prix international du documentaire au Festival de Venise. Il s'agit d'un témoignage rare et poignant sur le travail exténuant et les rudes conditions de vie des cueilleurs de goémons - espèce d'algues marines arrachées par la tempête et rejetées sur le rivage - sur l'île de Béniguet (archipel de Molène), dans le Finistère. On se souviendra, bien entendu, du troublant Finis terrae (1928) de Jean Epstein, un des grands muets du cinéma hexagonal. Auréolée par cette récompense, Yannick Bellon peut poursuivre son activité avec régularité. Colette (1950), à présent restauré par le CNC, est encore une œuvre irremplaçable puisqu'elle filme une interview et la visite des demeures de la célèbre romancière, décédée en 1954. De surcroît, le texte du documentaire est écrit par l'auteure du Blé en herbe elle-même. Varsovie...quand même (1955), est une précieuse description d'une ville détruite par la guerre et qu'il faut désormais rebâtir. Le commentaire, lu par l'actrice Maria Casarès, est dû à Henry Magnan, reporter au Monde puis à Combat et que la réalisatrice venait d'épouser en 1953. Avec Henry Magnan, précisément, elle travaille à la réalisation de ses courts métrages suivants : Un matin comme les autres (1956) qui réunit le couple Montand-Signoret et sa sœur, l'excellente dramaturge et comédienne de théâtre, Loleh Bellon, la Marie du Point du jour (1949) de Louis Daquin ; Le Second souffle (1959) et Le Bureau des mariages (1962) d'après Hervé Bazin. Elle adapte également un sujet pour l'enfance, situé en Tunisie, et dont l'inspirateur est l'écrivain Claude Roy, Zaa le petit chameau blanc (28 mn, 1960). Elle assure, tout autant, le montage de quelques-uns des premiers longs métrages de Pierre Kast entre 1960 et 1963 (Le Bel Âge et La Morte-saison des amours notamment) et son activité s'exerce aussi à la télévision : on retiendra surtout son Baudelaire, la plaie et le couteau (1967), brillamment interprété, dans le rôle du poète, par Jacques Roubaud, entouré d'une exceptionnelle pléiade de très grands acteurs : Loleh Bellon, à nouveau, Jean-François Adam, Michel Bouquet, Charles Denner, Serge Reggiani, Michel Simon, Laurent Terzieff... "La réalisation de Yannick Bellon est remarquable parce qu'elle est la poésie mise en images. La solitude aussi. C'est un grand film sur la déambulation nocturne du piéton dandy, dont le portrait obsessionnel comme celui d'un témoin à charge aimante notre attention", s'extasie, à ce propos, Jean-Paul Clébert pour Les Nouvelles littéraires. (14/12/1967). 

Lorsqu'au début des années 1970, Yannick Bellon entreprend la réalisation de sa première grande fiction, Quelque part quelqu'un - le film sort, le 18 octobre 1972, dans une seule salle (La Pagode) à Paris -, elle n'est déjà plus une novice, sa maîtrise et son talent sont incontestables. Elle éprouve cependant de réelles difficultés à matérialiser ses projets. C'est pourquoi, elle crée, dans le même élan, sa maison de production, Les Films de l'Équinoxe, qu'elle défendra avec une obstination continue, même dans les instants les plus critiques. Dès ses débuts, et, comme dans ce long métrage inaugural, Yannick Bellon fait la démonstration d'une culture et d'une intelligence multiformes. À ces qualités très personnelles, il ne faut y attribuer nul secret : la cinéaste est la fille de Denise Hulmann-Bellon (1902-1999), prestigieuse photographe proche du mouvement surréaliste, à laquelle d'ailleurs elle consacrera un documentaire remarquable, co-réalisé avec Chris Marker, Le Souvenir d'un avenir (42 mn, 2001). Son père est le magistrat Jacques Bellon, autrefois procureur de Lorient (Morbihan). Un autre homme a, sans doute, joué un rôle important dans l'éclosion de sa personnalité créatrice : son oncle Jacques Brunius (1906-1967), artiste aux dispositions éclectiques, ami proche de Jean Renoir - il fut l'audacieux canotier d'Une partie de campagne (1936) - et des frères Prévert, lui aussi lié aux surréalistes. Sans sous-estimer l'apport d'autres influences, celles-ci peuvent expliquer l'existence heureuse chez Yannick Bellon de facultés mêlant, tout à la fois, réalisme et audace de l'observation sociologique, intimisme psychologique et inspiration poétique. Quelque part quelqu'un - réminiscence d'un poème d'Henri Michaux, Quelqu'un, zut pour les autres/Quelqu'un, zut pour moi... - est un regard lucide sur un Paris en voie de transformation, dans laquelle des individus - vous, moi, n'importe qui - qui se croisent et qui s'ignorent, dilapident, dans un sentiment de solitude impuissante, le temps et leurs énergies. Loleh, la sœur de la réalisatrice, en est l'actrice principale aux côtés de Roland Dubillard. Son époux, l'écrivain Claude Roy, écrira : "Le film halète comme un coureur, et le spectateur est pris dans son triple mouvement, celui de l'avancée, celui de l'horizontale des rues et de places, et soudain, la fragilité de quelques personnages, leur solitude, leur malheur, ou leur rire, sur fond de métropole et de la constellation finale du film, l'immense galaxie d'êtres, serrés et débordants, le Niagara de la vie." Jamais plus toujours (1976), situé cette-fois ci dans l'univers clos et mystérieux de la salle des ventes de l'Hôtel Drouot à Paris, haut-lieu des enchères, est la mise en scène, à travers la quête d'objets signifiants (un album-photo ou un paravent à miroirs, allusion à l'esprit du théâtre...), de deux générations d'amants. Aux pressentiments et incertitudes des plus jeunes  (Bernard Giraudeau et Marianne Épin) répondent, comme en écho, les méditations plus graves de celle de la maturité (Bulle Ogier et Jean-Marc Bory, en duo parfaitement complice). La performance tient au fait que la réalisatrice a su rendre la magie d'un lieu - "j'ai tourné, dit-elle, à la façon d'un documentaire" - sans compromettre, pour autant, la logique et la force secrète des récits particuliers. Comme pour Quelque part quelqu'un, la fiction se meut au sein du documentaire. L'anthropologue Claude Lévi-Strauss - il fait une apparition extrêmement fugace dans le film - affirmera avoir été profondément touché par le "charme mélancolique et le raffinement très subtil de ce poème en images", servi encore une fois par la musique de Georges Delerue. Dernier constat - et non des moindres : Yannick Bellon - à charge contre ceux qui l'auront étiqueté sottement comme réalisatrice féministe (quel regard ou quelle écriture émanant d'une femme ne serait pas inévitablement féministe dans un univers essentiellement machiste ?) - a, très souvent, composé des portraits d'hommes tendrement compréhensifs. En réalité, la réalisatrice questionne - ici, en filigrane ; ailleurs, de façon plus affirmée - le rapport amoureux :  n'est-ce pas, avant tout et, surtout, amitié supérieure et sublimée ? Ainsi, entre le couple Claire (Bulle Ogier, admirablement sobre et discrète) et Agathe disparue (Loleh Bellon, tragédienne inoubliable) et le couple Mathieu, le professeur d'histoire (Jean-Marc Bory) et Claire, quelle différence faudrait-il établir ? Semblable désintéressement, semblable complicité et semblable fidélité président à ces affinités électives. Le poète a donc toujours raison : l'homme doit imaginer son rôle autrement parce que "la femme est la couleur de son âme, sa rumeur et son bruit. Sans Elle, il n'est que blasphème." (L. Aragon). Du reste, qu'importe le genre de celui (ou de celle) qu'on aime, du moment qu'on l'aime ! 

Placé chronologiquement entre les deux réalisations précitées, La Femme de Jean (1974) marque un souci d'ancrage réaliste qui constituera, désormais, la réputation de Yannick Bellon. On ne reviendra pas sur ce film - commenté plus bas -; il est simplement recommandé de voir, à travers L'Amour violé (1978), le prolongement d'une réflexion plus aiguë, plus dramatique sur la liberté des femmes, liberté d'être soi-même, de vivre, de dire non" (Y. Bellon) Ici, l'acte commis - un viol collectif perpétré contre une jeune femme - est l'indicateur le plus terrible, le plus atroce et le plus sinistre d'une société qui fait du mâle un prédateur incorrigible et de la femme une victime potentielle. À fortiori, la réalisatrice ramène à sa juste place la mise en scène douteuse ou la théâtralisation du viol opérées par les meilleurs cinéastes masculins. "La femme est le terrain privilégié où s'exerce la violence des hommes", affirme avec véhémence Yannick Bellon. Quoi qu'il en soit, le film obtient un retentissement à la mesure de cet événement qu'est le premier regard entièrement féminin sur un viol. En outre, ce sont prioritairement les conséquences d'un traumatisme qui y sont examinées : l'être, maltraité et sali dans son intégrité la plus personnelle, affronte l'incompréhension de ses proches qui interprètent les faits en tant que catastrophe et non comme épreuve à franchir. La solitude à vaincre et la nécessité de se reconstruire sont encore au cœur de L'Amour nu (1981), le film suivant. Au corps avili (l'amour violé) succède le corps mutilé (l'amour nu). Claire, traductrice-interprète de son état (Marlène Jobert), éprise de Simon, océanographe et défenseur des espèces marines (l'aquarelliste Jean-Michel Folon), découvre qu'elle est atteinte d'un cancer du sein. C'est encore l'image de la femme et le sens profond d'amour - "l'amour plus fort que le handicap physique et que les apparences", dira Marlène Jobert - qui y sont questionnés. L'interprète principale dira aussi qu'elle signait ici un de ses plus beaux rôles et que la réalisatrice conçut le film "en respirant avec ses propres poumons". De fait, certaines séquences semblent être le fruit de l'actrice elle-même - nous n'en avons pas la preuve absolue - parce qu'elles correspondent, de façon confondante, à l'expression de son tempérament passionné.

Premier regard féminin sur le viol (L'Amour violé), Yannick Bellon le fut aussi pour l'homosexualité masculine. La Triche (1984) est, en réalité, plus audacieux qu'on pourrait le croire : oserions-nous affirmer que la réalisatrice traite, ici, de l'ambivalence de chacun d'entre nous ?  Comme il aurait fallu s'y attendre, Yannick Bellon, avec quelques longueurs d'avance, fait la démonstration que ce qui gêne la société ce n'est pas tant l'homosexualité, du moment qu'elle est traitée à la marge, que le trouble dans les genres. Comment concevoir que Michel Verta (Victor Lanoux), inspecteur de police à Bordeaux, époux honorable et père d'un enfant, puisse s'éprendre d'un jeune musicien homosexuel, pratiquant le rugby (Xavier Deluc) ? Au passage, Yannick Bellon épingle, sans vaine cruauté cependant, les préjugés : Michel aime son épouse (Anny Duperey) qui, de son côté, n'a pas à se plaindre de ses performances sexuelles ; enfin, concernant la conception qu'elles nourrissent à l'égard de l'homosexualité, les femmes ne paraissent guère plus ouvertes et indulgentes que les mâles. Nathalie, l'épouse de Michel, irait même jusqu'à tolérer les amantes de celui-ci, de préférence au seul amant qu'il puisse avoir ! De quoi provoquer d'utiles réflexions. Retenons, à propos du film, une des plus belles séquences d'érotisme homosexuel, accompagnée d'O Solitude de Katherine Philips et Henry Purcell, et louons le choix de Xavier Deluc, expression la plus parfaite de l'équivoque, entre douceur charmeuse et  fougueuse virilité.

Ce sont encore la solitude et la détresse psychologique, thèmes centraux chez la cinéaste, qui habitent les Enfants du désordre (1989), récit d'adolescents à la dérive d'un centre d'éducation surveillée et qu'elle dédie à son père. Ici, le Théâtre du Fil, créé en 1981, tente une expérience unique. La cinéaste l'avait filmée pour Évasion, un documentaire diffusée à la télévision et qui forme la matière de cette fiction dans laquelle Emmanuelle Béart crédibilise, de manière étonnante, un personnage de fille-mère, prostituée et droguée du lumpenprolétariat parisien. Et pour laquelle, le théâtre et Robert Hossein (dans un rôle qui pourrait être le sien) ne sont pas qu'une planche de salut, mais un chemin de guérison possible. "Je souhaitais consacrer un long métrage au théâtre, mais je n'avais pas d'idée précise. La transformation de ces jeunes par le théâtre m'a fascinée. J'ai foncé au Château de Montlieu (ndlr : le lieu du centre d'éducation surveillée, situé dans les Yvelines). Il me semblait tenir mon sujet", dira Yannick Bellon.

Hymne à la beauté d'une région et de la nature, L'Affût (1992) serait-il, fort involontairement, chant du cygne ? Épilogue imprévisible dans une carrière toute vouée à un cinéma de l'effusion délicate et de la régénération ? Tourné vers Châtillon-sur-Chalaronne, dans le plateau des Dombes, au sein des étangs et d'une faune exceptionnelle, le film engage un pari inhabituel : filmer une contrée, de l'hiver à l'automne, au fil des quatre saisons. Jean Vergier (Tchéky Karyo), instituteur-ornithologue, protecteur fervent des espèces, veut créer une réserve afin de lutter contre ceux qui les massacrent pour s'enrichir. Face à l'adversité - des chasseurs masculins aux vues étroites -, il rencontre une alliée et une compagne, Isabelle Morigny (Dominique Blanc) qui, comme l'actrice qui l'incarne, est de retour au bercail. Jean, ancien légionnaire devenu alcoolique, et Isabelle, mère délaissée, sont, comme les oiseaux et mammifères rares que l'on exécute sans pitié, des cabossés de l'existence. Le combat qu'ils livrent pour le respect de l'environnement est, en même temps, celui qu'ils mènent pour redonner, ensemble, un sens à leur vie. L'Affût est un appel vibrant à une autre façon de concevoir notre rapport aux êtres et au monde. Ce fut un projet pour lequel Yannick Bellon y "fut engagé et en danger sur tous les fronts" (Dominique Blanc) et, dans lequel une connivence régna à chaque stade de sa réalisation, même s'il faut rendre un hommage tout particulier à la photographie d'un des meilleurs opérateurs français, Pierre-William Glenn. Le film connut, hélas, une distribution malheureuse ("Le film est mort", dira la réalisatrice) : blessée au plus profond d'elle-même, Yannick Bellon ne s'en remit jamais. Nous voulons croire, néanmoins, que ce film intense, sincère et moderne sera, comme l'indique un des titres de Yannick, le souvenir d'un avenir. Tel le pygargue aux pattes meurtries et qui, par la grâce et les soins attentifs de Jean (Tchéky Karyo), reprend son envol, il est légitime d'espérer que l'œuvre de Yannick Bellon vivra semblable renaissance. 

SPORTISSE Michel.    

 


 

Filmographie (longs métrages) :

1972 : Quelque part quelqu'un

1974 : La Femme de Jean

1976 : Jamais plus toujours

1978 : L'Amour violé

1981 : L'Amour nu

1984 : La Triche

1989 : Les Enfants du désordre

1992 : L'Affût

 

   


           

La Femme de Jean (1974, Yannick Bellon)


 

Après avoir excellé dans de nombreux courts métrages (Goémons, 1948, Grand Prix à Venise ; Colette, 1950), Yannick Bellon réalise huit fictions, en l'espace de trente-cinq ans. C'est peu, mais néanmoins suffisant pour valider un talent remarquable. Abordant prioritairement des faits de société, elle opte pour une démarche sobre et soucieuse d'exactitude psychologique. En cela, elle rappelle l'Américaine Ida Lupino.

Son deuxième film en est un exemple émouvant. La Femme de Jean (1974) c'est Nadine (France Lambiotte), apprenant, après dix-huit ans de vie commune, que son mari (Claude Rich) désire la quitter. On ne voit pas, de suite, les époux l'un en face de l'autre. C'est d'abord Jean, visitant une grotte en compagnie d'une ravissante jeune femme, qui apparaît à l'écran. Plus loin, celle-ci lui demande s'il parviendra à dire la vérité à son épouse. Image suivante : celle d'une dame plus âgée avec son chat, une voisine sans doute. Enfin, une femme méconnaissable, effondrée, à l'encoignure d'un mur, face à son lit, qui ne cesse de se tordre, de gémir, de sangloter. On comprend la situation. Cette même femme, debout, prostrée, les traits défaits, dans un autobus. Assise, une autre femme, attendrie, l'a prise en sympathie. La voici, la femme décomposée et encore belle pourtant, déambulant, à présent, dans un Paris auquel elle ne prête plus guère attention. Nadine ne sombrera pas, n'est-ce pas ?

Oui, la musique de Georges Delerue indique un chemin de survie : le dynamisme et la joie existent. Ils sont dans les traits d'un jeune homme, Rémi (Hippolyte Girardot), le fils de Nadine. Un sourire s'esquisse, Nadine s'éclaire. L'espoir c'est Rémi qui revient d'Angleterre. Nadine est pourtant fatiguée, elle s'isole dans sa chambre. Là, encore, les souvenirs affleurent : Jean remontant l'escalier à la fin d'une journée de travail, quelques photos de jeunesse avec lui, un bijou... Des nuées de tendresse et d'amour évanouies. Nadine s'écroule en larmes. L'amertume la gagne à nouveau. La caméra demeure attentive mais se fige à distance, respectant l'émotion de l'héroïne.

Nadine va cependant faire face. "Je ne sais rien faire. J'ai ronronné pendant quinze ans", confesse-t-elle. Elle va réapprendre à vivre. Tout simplement. Ne plus être l'ombre de Jean, ne plus se contenter d'être la femme de Jean. Elle débute modestement dans un emploi de subordonnée dans un cabinet de notaire. Mais, il y a l'amitié réconfortante d'une collègue. Et le soutien de Rémi, ce fils si précieux. "Pourquoi ne pas envisager de reprendre des études d'astrophysique" jadis délaissées ?, lui propose-t-il. "Tu n'y songes pas", s'exclame-t-elle, peu sûre d'elle-même.

Pour Nadine, l'existence fut effectivement une grotte. Mais pas un gouffre. On peut donc en sortir. Les amants qui s'y étaient réfugiés, Jean et sa neuve compagne, ne l'y ont pas définitivement précipité. Nadine est encore jeune et l'avenir est là qui lui ouvre ses bras. L'avenir, c'est David (James Mitchell) qui ne cesse de voyager, de prendre la vie à-bras-le-corps et dont elle s'éprend... Et qui lui insuffle énergie et confiance ! La voici reprenant des cours et, bientôt, travaillant dans un laboratoire. Nadine est maintenant plus épanouie : elle est bien dans sa peau, se sent libre et a des projets. Le film parvient, en de sensibles détails, à reproduire la métamorphose : Nadine n'est plus guindée, timide et raide ; son corps paraît s'être assoupli, sa démarche est plus assurée et son visage détendu, parfois même rayonnant. Ses vêtements ont également un aspect radicalement opposé. J'allais dire : jadis, femme des années 60, Nadine s'est transformée en femme de la décennie suivante. On peut saisir là un symbole, mais Yannick Bellon ne relâche, en aucune manière, l'observation méticuleuse des faits, gestes et sentiments vécus. Afin que l'on ne puisse l'accuser de simplifier pour démontrer. 

La réalisatrice évite, d'autre part, et, nous lui en savons gré, le recours au pamphlet féministe. Les êtres, femmes ou hommes, sont observés, d'égale façon, avec humanité. Jean a beau être inconséquent, il n'est pas dépourvu d'âme non plus. Toutefois, lorsqu'il redemande la main de Nadine parce qu'il croit découvrir, en celle-ci, une autre femme, il se leurre. Cette femme existait déjà, mais il l'avait enfouie, par égoïsme et par paresse,  dans le labyrinthe étouffant du couple traditionnel. Son fils l'avait cependant préalablement prévenu et désarçonné : la séparation n'a pas entamé Nadine. Elle en a parfaitement analysé les raisons et a pu ainsi surmonter le choc. À présent, elle est "plus vivante, plus belle et elle s'intéresse à des tas de trucs", affirme Rémi.

C'est, au bout, Jean qui est fragilisé. Claude Rich exprime, avec justesse, la faiblesse de cet époux au point de rupture, ponctuellement prévenant et délicat, mais parfaitement incapable de comprendre l'essence des choses. La tristesse a changé de côté. Quoi de plus logique ! Le monde et les temps évoluent : les femmes ne sont plus destinées à la fatalité des perdantes de Puccini. "C'est fini Jean, essaye de comprendre : je suis quelqu'un d'autre. Ne m'en veux pas", lui rétorque Nadine. Le regard de cette dernière se charge enfin d'une douce détermination et d'une fermeté admirable. Sans perdre une once de respect et de dignité, Nadine nous dit ce que femme est et ce que femme veut. La vision de Yannick Bellon rappelle, de façon moins hautaine et plus quotidienne, le Gertrud de Carl-Theodor Dreyer. C'est semblablement respectable.

 

S.M.   

 

La Femme de Jean. France, 1974. 105 minutes. Réalisation et scénario : Yannick Bellon. Photographie : Georges Barsky, Pierre-William Glenn. Musique : G. Delerue. Montage : Janine See. Interprétation : France Lambiotte (Nadine), Claude Rich (Jean), Hippolyte Girardot (Rémi), James Mitchell (David), Tatiana Moukhine (Christine).

 


 

France Lambiotte et Claude Rich.

Goémons (20 mn, 1948)

Affiche L'Amour violé (Jean-Michel Folon)

Quelque part quelqu'un (1972) L. Bellon, R. Dubillard

L'Amour nu (1981) J.-M. Folon, M. Jobert