Vincent : L'Énigme de l'oreille coupée


Avec une pensée pour Guido Pajetta,

 

Arte diffuse, ce 14 janvier 2016, le documentaire de Jack MacInnes, Van Gogh, l'énigme de l'oreille coupée, inspiré de l'enquête menée par la chercheuse irlandaise Bernadette Murphy (Van Gogh's Ear : The True Story, Chatto & Windus, 2016). 

 

Dans la nuit du 23 décembre 1888, le célèbre peintre Vincent Van Gogh, à la suite d'une violente dispute avec son confrère Paul Gauguin, est retrouvé sur son lit, le lobe de l'oreille gauche tranché. Installé, depuis le mois de février, à Arles (Bouches-du-Rhône), sur les conseils de Toulouse-Lautrec, et, pour y contempler une autre lumière ("voir ce soleil plus fort"), Van Gogh nourrissait aussi le désir d'établir ici une communauté artistique conforme à son idéal. La venue de Gauguin, en ce pays, entre en correspondance avec cette aspiration. Mais, après l'enthousiasme estival ("...je crois que la vie ici est quelque chose de plus heureux qu'en maint autre lieu de la terre... Ce qui frappe ici, et ce qui fait que la peinture ici est pour moi attrayante, c'est la transparence de l'air", écrit-il à sa sœur.), la solitude se fit également plus pesante. Afin de briser cet isolement, l'artiste néerlandais eut l'idée de pratiquer avec Gauguin et Emile Bernard, qui vivaient à Pont-Aven, un échange de portraits. Enfin, quand l'auteur de Vairumati réclama un soutien financier à son frère Théo, Vincent émit l'idée de le faire venir à Arles afin que les dépenses y soient partagées à deux. Paul débarqua, en porte de Camargue, fin octobre 1888, curieux, comme l'était Vincent, de découvrir les belles Arlésiennes. Vincent attendit que Paul soit là pour en saisir le portrait. "Sa venue me changera dans ma façon de peindre et j'y gagnerai...", affirmait-il. Quoi qu'il en soit, l'année en cours fut une des plus prolifiques de l'existence de Van Gogh.... et la Maison jaune, place Lamartine, fut réaménagée pour l'occasion. Vincent appréciait et estimait Paul ; cependant, outre quelques divergences de vues, primait l'incompatibilité de caractères. Vincent en était malheureux : il craignait de perdre son précieux collègue et de voir, par là-même, s'envoler de grandes espérances. À la veille des fêtes de Noël, Vincent, après avoir menacé Paul avec un rasoir, finit par s'entailler l'oreille gauche. Il emballa ensuite celle-ci dans un morceau de chiffon, se rendit vers une maison de tolérance tenue par une certaine Mme Chabaud et là, est-il précisé, il offrit cette oreille à une jeune femme que l'on assimile, ordinairement, à une prostituée. "L'auto-mutilation la plus célèbre de l'art", écrit Hélène Rochette pour Télérama. La plus étrange aussi. Les signes avant-coureurs, les causes profondes voire les circonstances du drame demeurent obscures. Or, Bernadette Murphy reprend la piste de la soi-disant péripatéticienne, récipiendaire de cet inhabituel présent. Après une rigoureuse étude sur le milieu et les caractéristiques de la prostitution de l'époque, elle découvre que Rachel/Gabrielle, la jeune Arlésienne, mariée et mère d'un enfant, était, en réalité, une femme de chambre. Et qu'ensuite, "elle avait une terrible cicatrice sur le bras due à une morsure de chien". "Je pense qu'il (Vincent Van Gogh) a voulu lui faire don de sa chair", explique la chercheuse irlandaise. Enfin, l'enquête menée par celle-ci, semble confirmer la thèse, déjà ébauchée par l'écrivain Irving Stone - dont l'ouvrage a servi de base au film La Vie passionnée de Vincent Van Gogh (1956) de Minnelli avec Kirk Douglas -, d'une incision de l'oreille plus radicale. Retrouvé dans les archives américaines, l'ordonnance du Dr Rey - celui qui a soigné le peintre - indique que l'organe a été entièrement sectionné. On a d'ailleurs pu voir, et, pour la première fois, le document médical lors de l'exposition Au bord de la folie, proposée par le Musée Van Gogh d'Amsterdam, au mois de juillet dernier. Le dérèglement mental de l'artiste est indubitable, mais il n'est pas inintéressant de constater qu'il s'effectue l'avant-veille d'une fête qui commémore la naissance de Jésus de Nazareth. En outre, le geste sacrificiel suivi de propos rappelant les Saintes Écritures ("Ceci est mon corps, qui est rompu; faites ceci en mémoire de moi." Corinthiens, 1:11/ "Ensuite il prit du pain : et après avoir rendu grâces, il le rompt, et le leur donne, en disant : Ceci est mon corps, qui est donné pour vous; faites ceci en mémoire de moi." Luc, 22:19) prouve l'état d'extrême agitation compassionnelle d'un homme qui a toujours été profondément croyant et mystique. Et, pour qui les gens humbles - comme l'était Rachel/Gabrielle - était, sans nul doute, le "sel de la terre."

Est-il incongru de rappeler ici pour quelle raison la vocation picturale de Vincent fût-elle tardive ? En réalité, il la refoula jusqu'à ses vingt-huit ans. Il avait préalablement fait ce choix : devenir évangéliste, c'est-à-dire enseigner les pauvres et leur apprendre à lire la Bible. Cependant, son excès de ferveur et son engagement auprès des miséreux furent, d'emblée, sanctionnés : ainsi, au bout de six mois, sa mission lui fut retirée. Pierre Descargues souligne : "Vincent a planté sa foi dans la terre la plus froide, parmi les êtres les plus démunis, fixés au sillon, destinés à la mine, sans espoir d'autres horizons que le mur de briques qui clôt le jardinet noyé de pluie. Comment sort-on d'une telle plongée ? Meurtri sans doute. Comment l'évangéliste a-t-il cédé la place à l'artiste ?" (in : Van Gogh, Éditions Cercle d'Art, 1990). Le documentaire de Jack McInnes n'a, de ce point de vue, nullement pour intention de répondre à cette question. Mais, en suivant les pas de l'enquête de Bernadette Murphy, elle instruit forcément. Le cours en est passionnant, bien sûr, mais encore fragile : ne dissimulons point ici la foule des contradicteurs de la thèse avancée par Mme Murphy. 

S.M

V. Van Gogh, La Mousmé, Arles. juillet 1888 /huile sur toile, 74x60 / Washington, National Gallery of Art.
"Je viens de terminer un portrait de jeune fille de 12 ans, yeux bruns, sourcils et cheveux noirs, chair gris-jaune, le fond blanc teinté fortement de Véronèse, jaquette rouge-sang, rayée de violet, jupe bleu à gros pointillés orangés, dans la mignonne petite main une fleur laurier rose. J'en suis éreinté, tellement que je n'ai guère la tête aux écritures." (Vincent, lettre à Emile Bernard).
"Maintenant si tu sais ce qu'est une "mousmé" (tu le sauras lorsque tu auras lu "Madame Chrysanthème de Loti), je viens d'en peindre une. (lettre à Théo Van Gogh).

"La Chambre de Vincent", St-Rémy, sept. 1889.

"Portrait du Dr Rey", 1889.

"Lust for Life", avec Kirk Douglas.

"Van Gogh" (1991) Jacques Dutronc.