Dix mille soleils (1967, Kósa Ferenc) : "Au-dessus des plaies hongroises"


"Peindre en rose est désarmant et trahit un véritable désespoir. Un roman ou un film ne sont pas des études scientifiques ayant pour but de déclarer voilà ce qui était mal, voici ce qui serait bon. Une œuvre qui apaise désarme ; par contre, celle qui galvanise, qui fait affronter la cruauté et l'inhumanité, celle-ci est optimiste." (Jancsó Miklós).

"Nos plaies ont eu pouvoir de se rouvrir cent fois/Ainsi l'a loti la Vie :/Chaque fois bien au-dessus des plaies hongroises/Des abcès plus enflammés ont surgi/Et nous n'avons personne, nous sommes dans la poussière des gangrenés. (Ady Endre). 

 

Au début des années 1960, bénéficiant de la création du studio Béla Balázs, une nouvelle génération de réalisateurs magyars apparaît progressivement. Ceux-ci affrontent désormais, avec détermination et une grande liberté de ton, les thèmes récurrents de la réalité nationale. Citons quelques-uns d'entre eux : Gaál István (Remous, 1963 ; Les Vertes années, 1965 ; Les Faucons 1970) ; Szabó István (L'Âge des illusions, 1965 ; Père, 1966) ; Kovács András (Jours glacés, 1966) ou Bacsó Péter (Le Témoin, 1969, longtemps censuré). Les plus anciens se joignent, eux aussi, à ce mouvement en traitant les sujets de l'Histoire hongroise avec vigueur et franchise. C'est le cas, notamment, de Herskó János (Dialogue, 1963) ou de Fábri Zoltán, très en pointe parce qu'il soumet à la question le récent passé communiste de la Hongrie dans son crucial Vingt heures (1964). Couronnement de cette effervescence créatrice, Jancsó Miklós (1921-2014), telle une conscience visionnaire au-dessus du ciel cinématographique hongrois, livre une œuvre rude et personnelle d'une rare cohérence : Les Sans-Espoir (1965), Rouges et Blancs (1967) et Silence et Cri (1968) crépitent comme autant de titres symboliques. Que dans cette richesse, nous puissions en oublier, voilà qui montre à quel point le cinéma magyar écrivît, à cette époque, ses plus glorieuses pages. Il faut naturellement féliciter les éditeurs Malavida et Clavis Films pour l'effort conjoint qu'ils ont entrepris afin de nous rendre, dans les meilleures conditions possibles, les trésors filmiques de ces années-là.

Parmi ceux-ci, Dix mille soleils/Tízezer nap - sorti en Hongrie le 27 avril 1967 - brille d'un éclat éternel : magnifié par les textes du poète Csoóri Sándor et les plans larges de l'aride nature ou des champs magyars du grand opérateur Sára Sándor, également réalisateur de La Pierre lancée (1969) réédité chez Malavida, le film demeurera le fait d'armes de Kósa Ferenc. Ici, le cinéaste donne une des œuvres les plus formellement accomplies du cinéma hongrois. Natif de Nyíregyhaza, dans l'Est du pays, commune située à égale distance de la Roumanie, de l'Ukraine et de la Slovaquie, Kósa, âgé de quatre-vingts ans à présent, est, tout à la fois, un homme sensible aux mutations sociologiques et aux dilemmes ethniques de la Hongrie. Tízezer nap est un projet ambitieux échafaudé dans le cadre du studio Béla Balázs. "Tout le monde, parmi l'ensemble des membres du studio, s'est mis à recueillir pour ce film la documentation nécessaire. Nous n'avons esquissé son thème que dans les grandes lignes : il s'agissait de dresser une sorte de bilan de ces trente dernières années à travers l'histoire d'un jeune homme d'origine paysanne, ou plus exactement de celle de sa famille. [...] Nous avons donc tenté, pour réaliser ce film, d'appliquer une méthode qui peut être comparé à celle que Béla Bartók et Zoltán Kodály avaient utilisé pour collecter le folklore musical", explique Kósa. (in : Entretien avec István Szugán pour Hungarofilm). Le scénario définitif est mis en forme par ce dernier, en collaboration étroite avec Gyöngyössi Imre et Csoóri. Il se structure à partir de la vie de deux ruraux, István Széles et Fülöp Bano, dans un laps chronologique de 30 ans (dix mille jours, dix mille soleils), depuis les années où le paysan devait se vendre sur le "marché aux hommes" pour trouver un travail, jusqu'à 1956, année tragique de l'insurrection de Budapest, en passant par les périodes de guerre et celles de la collectivisation forcée des terres.

Trois ans plus tôt, Fabri traitait, à travers Vingt heures/Húsz óra, d'identiques problématiques sous l'angle du raccourci politique "à chaud". Là où Fabri, interrogeant le passé avec les yeux du présent, réalise un film pour les temps qui courent, Kósa s'enracine plus profondément dans l'histoire et la mentalité d'un peuple. Il chante, dans un espace et dans une durée plus significative, la complainte d'une nation paysanne, asservie par la pauvreté, l'étroitesse de ses conditions de vie et l'oppression étrangère. Dix mille soleils rassemble les éléments fondamentaux d'une psychologie collective populaire, qui se nourrit autant de son histoire que des ses coutumes et de sa culture ancestrales. Si la démarche procède visuellement et musicalement de l'ethnographie, elle est aussi microcosme : elle fait vivre des personnages et une poésie de l'intime. L'environnement - instruments aratoires, outils agricoles, habitats et bêtes d'élevage ou de trait -, le rythme du travail aux champs, les fêtes ponctuelles et les cérémonies mortuaires sont, spontanément, langage et reflet d'un peuple. Pour lequel chaque élément est sacré : l'animal à qui l'on ôte la paille mérite qu'on s'en excuse ("le cochon aime qu'on lui parle, c'est une créature de Dieu", clame un des protagonistes). Le film de Kósa rappelle que si le monde paysan est à l'agonie, que ce soit sous le socialisme ou sous le régime de la propriété privée des moyens de production, sa disparition entraînera immanquablement la perte de valeurs irremplaçables. De ce simple point de vue, le film de Kósa démontre, une fois encore, que la culture universelle ne prend son sens qu'à partir des cultures particulières, qu'il faut absolument faire vivre. Mira et Antonin Liehm, dans leur ouvrage consacré aux cinémas de l'Est européen, écrivaient pour leur part : "Dix mille soleils est un drame vigoureux [...] où l'on se défend de la pauvreté par la beauté de l'expression. En même temps, le film était un hommage lyrique, et un adieu, aux croyances séculaires de la Hongrie paysanne." 

Au-delà, transparaît "le sentiment de la terre et ses corollaires : le sens du travail bien fait, le courage et la patience du paysan." (Jean-Antoine Gili in : Note sur la psychologie collective hongroise, Études cinématographiques, 73/77, 1969). Que faut-il comprendre, en effet, lorsque la femme d'István Széles (Tibor Molnár) confie ceci à son fils : "Quand tu es né, il y avait beaucoup de neige blanche. Nous ne t'avions même pas baigné que ta grand-mère courait chercher la houe pour que tu en touches le manche à seule fin de te rendre courageux au travail" ? Comment faut-il en outre saisir l'exergue au film, "Vivre est la seule voie et le seul refuge", citation due à Paul Éluard ? Courage requis face aux vicissitudes de la nature, mais aussi face à celles de l'Histoire. Quelle que soit la nature de la malédiction, encore et toujours présente, le peuple hongrois, "petit peuple qui nourrit des nostalgies irrationnelles et des rêves fantasques" (M. Jancsó), se construit une sourde espérance en des jours meilleurs ("Jadis, je me suis promis que le jour où je te verrai heureux, je saurai compter les étoiles", dit l'oncle Imre à István.) En dépit de successifs désastres : le joug ottoman et les millions de morts qu'il provoqua ; l'inféodation à l'Empire habsbourgeois et les insurrections avortées de Lajos Kossuth et de Sándor Rózsa ; le régime autoritaire de l'amiral Horthy succédant à la révolution manquée du prolétarien Béla Kun ; le catastrophique Traité de Trianon (4 juin 1920), réduisant le pays des deux tiers ; la domination soviétique et le soulèvement réprimé d'octobre 1956. Le peuple hongrois, toujours plus solidaire, a survécu. D'où la sagesse de Bánó, prononçant calmement ceci : "Tu ne peux dire au fleuve de s'écouler plus vite ou plus doucement qu'il ne coule, au soleil de suivre un autre chemin. Laisse faire le temps, le reste viendra..."

Le peuple de ce pays se forge donc une philosophie de la vie malgré une prédisposition au désespoir. "Les Hongrois ont toujours eu l'impression d'être prisonniers d'un espace immense", affirme Jancsó. Impression accrue par la désertique puszta. Et qu'à nouveau Dix mille soleils définit autant conceptuellement qu'artistiquement parlant. Il ne faut, cependant, voir nulle fatalité : le film de Kósa n'a rien, aujourd'hui, d'un rêve sans fondement. Ici, le passé a plutôt tendance à rassurer : Les Hongrois vivent et se développent fort heureusement. "Le spectateur (hongrois) est ainsi conduit à prendre conscience des liens qui l'unissent à son passé et qui lui permettent de se définir en fonction de celui-ci", note encore Jean-A. Gili. (in : op. cité.)

On a parfois comparé Dix mille soleils aux films d'Aleksandr Dovjenko (Zemlia, 1930). C'est en partie justifié si l'on veut bien retenir que le film du Hongrois contient cette part de lyrisme, cet hymne à la foi du paysan et cet attachement viscéral à la terre que l'on retrouve chez l'Ukrainien. Pourtant, les différences sont importantes et nous préférons regarder du côté de l'histoire du cinéma hongrois. Dix mille soleils n'aurait, peut-être, jamais existé de la même manière, sans l'infinie beauté des Hommes de la montagne/Emberek a havason (1942) d'István Szöts (1912-1998), cinéaste précurseur, primé à Venise et salué par les futurs néoréalistes italiens. Szöts, à qui l'on refusa l'adaptation du roman de F. Morá, La Chanson des champs de blé, censurée en 1947, fut considéré comme le père du cinéma hongrois. Précisément, l'histoire mouvementée et contradictoire de la nation magyare interrompit une carrière prometteuse. Peut-on voir dans l'actualité, toujours florissante, du cinéma hongrois, l'heureuse revanche d'István et celle d'un peuple dont les dispositions, en de nombreux domaines, ne sont plus à louer ?

S.M. 

 

Dix mille soleils/Tízezer nap. Hongrie, 1967. 103 minutes. Noir et blanc. Réalisation : Kósa Ferenc. Scénario : Gyöngyössi Imre, Csoóri Sándor, Kósa. Photographie : Sára Sándor. Musique : Szölösy Andras. Montage : Szécsényi Ferencné. Décors : Rómvári József, Molnár Károly. Interprètes : Molnár Tibor (Széles), Bürös Gyöngyi (Juli), Koltai János (Fulop Bánó), Rajz János (Balogh), Görbe János (Bócza József). 

 

  

Ferenc Kósa et Miklós Jancsó