Hommage à Mikio Naruse (1905-1969)


Le cinéaste japonais Mikio Naruse, auteur de 89 films, réalisés entre 1930 et 1967, a longtemps souffert d'être sous-évalué en Europe. Exemple illustratif : voici ce qu'écrivait, à son sujet, Georges Sadoul, dans son illustre Dictionnaire des cinéastes paru en 1965, "bon réalisateur japonais. Sans égaler Mizoguchi, Ozu, Gosho, Kinoshita ou Kurosawa, il possède un sens profond de la vie quotidienne, de la famille prise dans son contexte social, des sentiments et des gestes de tous les jours, toutes qualités qui ont fait la valeur de son meilleur film, Okasan/La Mère (1952)". Dernier enfant d'une famille dont le père était un pauvre artisan, Naruse fut certes un observateur lucide de l'univers des quartiers modestes, mais sa stature de créateur ne saurait se résumer à des formes de néo-réalisme à la japonaise. Deuxième remarque : comment Sadoul pouvait-il, à cette époque, jauger Naruse, alors que Okasan demeurait, en France, l'un de ses rares films connus, film qu'il décrète, au passage, comme étant le meilleur (sic) ? Enfin, les synopsis sont suffisamment parlants, si Mizoguchi serait le peintre de la femme japonaise dans la société médiévale, quelle serait, alors, la place d'un Naruse qui, d'un film à l'autre, a mis en perspective des héroïnes au tempérament extrêmement trempé et d'un caractère obstiné - un de ses films, datant de 1957, ne se nomme-t-il pas Une femme indomptée, et dans lequel on retrouve Hideko Takamine, l'actrice idoine du cinéaste ? Naruse entretenait d'ailleurs un lien de proximité - même s'ils ne se sont jamais vraiment fréquentés - avec la romancière féministe Fumiko Hayashi. Il avait d'ailleurs choisi l'actrice pour incarner l'auteure de Nuages flottants dans l'autobiographique Chronique de mon vagabondage (1962).

Depuis, les choses ont favorablement évolué : la présentation à Paris par la Cinémathèque française, début 2001, de 37 des réalisations de Naruse, aura permis non seulement une réévaluation mais une consécration. À la suite de celle de Yasujiro Ozu, à qui elle fut, à tort ou à raison, souvent comparée, l'œuvre de Naruse n'a, alors, plus cessé d'être recherchée et découverte progressivement. Jean Narboni, critique et ex-rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, publiait son remarquable ouvrage Mikio Naruse, les temps incertains (2006) qui battait en brèche un grand nombre d'idées reçues sur le réalisateur. 

L'Institut Lumière de Lyon prend donc, en ce mois de février 2017, l'heureuse initiative, en association avec  le distributeur Les Acacias, d'une projection exceptionnelle de quelques-uns des derniers grands films de Naruse. Cinq d'entre eux - pour l'essentiel des inédits - ont fait l'objet d'une restauration. Si Le Repas (1951), Nuages flottants (1955) et Nuages d'été (1958) ont déjà fait l'objet d'une édition plus ancienne chez Wild Side, les autres films ont été récemment rendus. On doit, en particulier, se féliciter de la projection du fameux Grondement de la montagne (1954) inspiré du roman de Yasunari Kawabata, et dans lequel brille la grande Setsuko Hara. À vrai dire, aucun film ne mérite d'être sous-estimé, tous relèvent du grand art.  

 


 Programmation :

Soirée spéciale : L'Âge d'or du cinéma japonais, mercredi 8 février.

19h : Conférence avec Pascal-Alex Vincent puis à 20h 30, projection Quand une femme monte l'escalier (1960, 110 min.), avec Hideko Takamine et Masayuki Mori. (Rediff. V 10/2, 21h ; D 12/2, 14h 30). 

Keiko Yashiro est hôtesse d'un bar de Ginza. Malgré son métier, elle reste fidèle au souvenir de son époux, décédé cinq ans auparavant. "J'ai toujours eu horreur de monter les escaliers. Autrefois, arrivée en haut, je priais, puis je m'efforçais de changer de visage et de prendre un air gai", dira-t-elle. Pourtant, elle va faire la rencontre d'un homme qu'elle va finir par aimer... 

 

Le Repas (1951, 97 min.), avec Ken Uehara et Setsuko Hara, d'après un roman de Fumiko Hayachi. 

Exergue : "Ces actes splendidement pitoyables des hommes perdus dans l'immensité infinie de l'univers, je les aime irrésistiblement." (F. Hayashi). Une voix décrit un quartier d'Osaka, avec ses ruelles et ses marchands. Au seuil de sa porte, Michiyo (S. Hara) appelle son chat. Alors qu'elle prépare le déjeuner, elle constate, avec amertume, les espoirs envolés depuis son mariage contracté il y a cinq ans à présent... Elle se plaint de la routine, des tâches domestiques éreintantes, d'un sentiment d'étouffement...

Ma 22/2, 21h ; V 24/2, 19h ; S 25/2, 16h 30. 

 

Le Grondement de la montagne/Yama no oto (1954, 96 min.), avec S. Hara, K. Uehara, S. Yamamura,  d'après un roman de Yasunari Kawabata.

À Kamakura, une vieille ville côtière proche de Tôkyô, Kikuko vit avec son époux chez ses beaux-parents. Le mari de la jeune femme la trompe... En même temps, le beau-père prodigue une affection illimitée pour sa bru. La séquence conclusive est magnifique : dans le jardin impérial de la capitale, Shingo annonce à sa bru qu'il a décidé de se retirer dans sa maison de campagne pour y attendre la mort. Bouleversée, Kikuko éclate en sanglots. Shingo menace de la quitter si elle continue de pleurer. La belle-fille s'apaise et celui-ci, désormais plus détendu, marque son étonnement face à un parc qu'il perçoit beaucoup plus vaste que jamais. "Quand la vista est bien conçue, c'est toujours ainsi", répond la bru. "La vista ?". "La perspective", traduit-elle. On veut voir ici le symbole d'une œuvre toute construite à la juste dimension. Sans excès et sans froideur non plus. 

Me 1e/2, 19h ; D 5/2, 14h 30.

 

Nuages flottants/Ukigumo (1955, 124 min.), avec Hideko Takamine et Masayuki Mori, d'après Fumiko Hayashi. 

Novembre 1945. Des civils japonais sont rapatriés dans leur pays après la défaite. Une jeune femme défaite et fatiguée, Yukiko, marche dans les ruelles d'un quartier pauvre. Elle s'arrête face à une demeure où est inscrit le nom de Tomioka. Là, soumise au regard méfiant de l'épouse, Yukiko prétend vouloir remettre un message au maître de maison. L'homme, peu satisfait de cette visite, lui demande de l'attendre plus loin. C'est alors qu'apparaissent, en images claires et ensoleillées, les instants qu'ils ont passés ensemble dans les forêts d'Indochine durant la guerre. Tomioka était ingénieur forestier, tandis qu'elle était affectée, comme secrétaire, au Ministère de l'Agriculture. Malgré de premiers contacts difficiles, ils s'étaient épris l'un de l'autre... Yukiko lui rappelle la promesse faite là-bas de l'épouser dès la fin du conflit. Tomioka lui rétorque que les temps ont changé et qu'il n'est désormais plus question de l'épouser. Elle proteste et l'insulte... Néanmoins, Tomioka, en situation critique, la retrouvera, plus tard, alors qu'elle est devenue la maîtresse d'un soldat américain. "Le film déroule, dans un lancinant mouvement sans progrès, le fil d'une relation qui sans cesse se renoue pour se défaire, avec cette coloration d'amertume du "ni avec toi ni sans toi" de la passion invivable définie par François Truffaut à propos de son propre film La Femme d'à côté." (J. Narboni) 

Me 15/2, 21h ; V 17/2, 21h ; D 19/2, 18h 45.

 

Au gré du courant (1956, 117 min.), avec Kinuyo Tanaka, Isuzu Yamada, Hideko Takamine, Mariko Okada.

La maison de geishas de Tsutayako à Tôkyô, après avoir été florissante, est en plein déclin... Envoyée par une agence de placement, Rika, qui vient de perdre son mari et son enfant, est prête à tout pour être engagée, y compris celui de changer son nom en celui d'Oharu. On remarquera que le rôle principal est tenu par celle qui incarna, quatre ans plus tôt, La Vie d'O-Haru, femme galante de Kenji Mizoguchi, à savoir Kinuyo Tanaka, entourée d'une pléiade de très grandes actrices nippones. 

V 17/2, 18h 45 ; S 18/2, 18h 30.

 

Nuages d'été/Washigumo (1958, 123 min. Couleurs), avec Chikage Awashima, Michiyo Arayama. 

Okawa, correspondant d'un journal à Tôkyô, entreprend un reportage sur les paysans de la région d'Atsugi. Il rencontre Yae, une jeune veuve de guerre accablée par le travail qu'elle doit accomplir pour assurer l'existence d'un fils et d'une belle-mère grincheuse. Au-delà, ce sont les transformations économiques en cours qui y sont abordées : la désagrégation de la propriété familiale et l'aspiration des jeunes générations à vivre en ville. Yae affronte cette réalité avec courage : malgré la fatigue, elle s'essuie le visage et laboure seule dans les champs. "Le vent du changement s'est levé, il faut tenter de vivre", nous dit le réalisateur.

J 9/2, 21h ; S 11/2, 18h 15. 

 

Une femme dans la tourmente/Midareru (1964, 98 min.), avec Hideko Takamine. 

Reiko Morita, qui a été envoyée pendant la guerre dans la ville provinciale de Shimizu, gère l'épicerie de sa belle-famille suite au décès de son époux, tué sur le front dès le début du conflit. Le beau-frère de Reiko, Koji, âgé de 23 ans, traîne dans les bars et n'assume aucunement ses responsabilités. En outre, Reiko doit faire face à l'adversité économique : le succès grandissant d'un supermarché voisin... Une des grandes découvertes de l'année 2015 : une œuvre forte, épurée et implacable. 

S 4/2, 18h 15 ; Ma 7/2, 21h. 

 

Nuages épars/Midaregumo (1967, 108 min. Couleurs), avec Yuzo Kayama et Yoko Tsukasa. 

Le bonheur d'un couple - la femme attend un enfant et le mari vient d'être nommé à un poste de confiance à Washington - est soudainement brisé lorsque l'époux est mortellement renversé par une voiture... Le film est un inédit en France et c'est aussi le dernier de Mikio Naruse. On remarquera que les deux dernières œuvres du cinéaste mettent en scène des accidents de la circulation : dans Délit de fuite (1966) - rappelant le Mort d'un cycliste de Bardem - l'épouse d'un riche dirigeant d'entreprise, en compagnie de son amant, tue involontairement le fils d'une veuve ; dans Nuages épars, c'est un haut fonctionnaire qui est, à son tour, la victime de ce qu'il faut effectivement considérer comme un signe des temps qui changent.

Ma 22/2, 19h ; J 23/2, 21h ; D 26/2, 14h 30.  

 

 

 

 

Le Grondement de la montagne (1954) S. Hara

Quand une femme monte l'escalier (1960), H. Takamine

Nuages flottants (1955) H. Takamine, M. Mori.

Une femme dans la tourmente