George Stevens (1904-1975) : Filmer les camps

George Stevens (au premier plan) dans la guerre.


La revue Positif, coéditée par l'Institut Lumière et Actes Sud, rend un juste hommage, en février (n° 672), au réalisateur américain George Stevens. Longtemps porté aux nues par une partie de la critique, Stevens fut, ensuite, dédaigné et l'on considéra - à l'instar d'un William Wyler par exemple - qu'il avait été surestimé. Quoi qu'il en soit, l'auteur d'un des plus beaux westerns de l'histoire du cinéma (Shane/L'Homme des vallées perdues, 1953), brilla dans tous les genres en quarante ans de carrière (1930-1970). N'oublions pas non plus qu'il fut, à l'origine, un excellent directeur de la photographie et qu'il fit donc ses débuts à Hollywood en 1923. Néanmoins, nous pensons que ce sont A Place in the Sun/Une place au soleil (1951) et Géant (1956) qui auront propulsé George Stevens sur des cimes éternelles. On n'oubliera effectivement pas la présence, au générique des deux films, d'Elizabeth Taylor, et celle de Montgomery Clift dans le premier et de James Dean dans le second, tous élèves de l'Actors Studio de Cheryl Crawford et Elia Kazan. 

L'Institut Lumière programme, de son côté, sept films du réalisateur : Swing Time/Sur les Ailes de la danse (1936, comédie musicale avec F. Astaire et G. Rogers), A Damsel in Distress/Demoiselle en détresse (1937, id. avec Astaire, à nouveau, et J. Fontaine débutante), Vivacious Lady (1938, avec J. Stewart et G. Rogers), Woman of the Year/La Femme de l'année (1942, avec le couple légendaire Katharine Hepburn/Spencer Tracy), A Place in the Sun, Shane et Géant, les trois derniers cités plus haut. Une soirée spéciale (mardi 21 février, 19h) sera présentée par Michel Ciment, directeur de Positif.

Ce qui avive notre curiosité, cependant, c'est le recrutement du cinéaste auprès de l'US Army,  au cours de la Seconde Guerre mondiale. À partir de février 1943, au sein du Signal Corps, service de communication de l'armée américaine, George Stevens couvre la campagne en Afrique du nord. À Londres, le général Eisenhower lui demande de réunir une équipe de 45 professionnels pour préparer le filmage des opérations de débarquement en Normandie. Le réalisateur dirige une unité spéciale de cameramen, la Special Coverage Unit (SPECOU) qui, placée sous l'autorité du Supreme Headquarters Allied Expeditionary Force (SHAEF), associe des écrivains, des opérateurs, des preneurs de son et des assistants de réalisation. Laetitia Mikles écrit : "On les appelait les Hollywood Irregulars ou encore les Stevens' Irregulars, les Rebelles d'Hollywood, parce qu'on comptait dans leurs rangs des pacifistes (comme le dramaturge d'origine arménienne William Saroyan), des communistes (comme Irwin Shaw, alors scénariste de pièces radiophoniques) ou simplement quelques grandes gueules des studios hollywoodiens. Ces professionnels du cinéma s'étaient tous portés volontaires et enrôlés par conviction, alors que leur âge ou leur situation familiale auraient pu éviter à certains le front." (in : Positif, février 2017, n° 672). 

Stevens ne fut pourtant pas le seul : les services de l'US Army avaient déjà recruté d'autres cinéastes de renom. Frank Capra dirigea la série de documentaires de propagande Why We Fight ; John Huston, engagé dans l'aviation, laissa un témoignage sur les traumatismes de la guerre longtemps inconnu (Let There Be Light) et John Ford avait instruit une soixantaine de militaires à la prise de vues et réalisé, par exemple, The Battle of Midway (1942). À vrai dire, on attendait bien plus des Stevens' Irregulars : "il fallait constituer des preuves filmées en vue d'un procès à venir exceptionnel." (L. Mikles, art. cité). La SPECOU ira donc filmer la libération des camps. L'historien Chritian Delage, auteur de George Stevens, De Hollywood à Dachau (J.-M. Place, Paris, 2014), relate comment cet organisme s'était vu confier des instructions très précises et très rigoureuses sur la façon de filmer les événements. Le responsable de chaque unité devait établir un rapport de prises de vues et un bilan de l'activité du jour. Les images prises allaient former d'authentiques pièces à conviction. De manière totalement inédite dans l'histoire du droit international, le film devenait aussi une preuve juridique.

La qualité et le type de matériel choisi, afin de filmer la guerre et ses conséquences, revêtait donc une importance cruciale. "À côté des caméras 35 mm et de leur pellicule en noir et blanc embarquées par son équipe, Stevens, lui, prit la liberté de fourrer dans son paquetage une petite caméra Bell & Howell, non professionnelle, une de ces caméras portatives qui filmaient en couleur et qui annonçaient celles qu'utiliseraient les bons père de famille pour immortaliser les événements marquants de la sphère intime." (L. Mikles). Sauf, qu'en l'occurrence, le réalisateur américain ne filma jamais pour lui, mais toujours pour la grande histoire. Face à l'exceptionnalité de ce qu'il vivait, il expurgea tout ce qui pouvait alimenter une quelconque subjectivité.

Il n'en reste pas moins vrai que la petite portative de Stevens avait ceci d'original qu'elle se chargeait de bobines Kodachrome de 1935 qui, par un procédé de teintures des trois couleurs primaires ajoutées à la phase du développement, conférait à l'image des particularités étonnantes. C'est avec celle-ci que Stevens filma les camps. Et c'était une première ! Or, "ces images en couleur de la terreur dégagent une puissance étrange et suffocante. Leur Kodacolor pastel et séduisant dérange les habitués au noir et blanc historique. Elles possèdent une pureté brute, celle des Américains qui découvrent l'horreur et témoignent par la prise de vue l'existence de ce qu'ils voient, avec l'intouché d'une première fois." (P. Berthomieu : A Rock Is a Rock, p. 92, Positif, n° 672). Le paradoxe tient en ceci : "la couleur donne à ces images une contemporanéité, une proximité d'autant plus insoutenables que le Kodachrome est associé dans notre mémoire collective à l'intimité insouciante du film de famille. Ce télescopage trouble et bouleverse", écrit, de son côté, Laetitia Mikles, quelques pages plus loin. 

On imagine donc aisément le séisme intérieur que la réalité concentrationnaire provoqua chez George Stevens. Du coup, son œuvre prit un cours plus grave et moins sentimental : le réalisateur s'efforçait, à présent, d'observer les comportements humains suivant un angle plus réaliste. En attendant, celui-ci rangea secrètement ces images. Retourné à Dachau, avec son père, qui tournait à Amsterdam le célèbre Journal d'Anne Frank (1958), Georges Stevens Jr ignorait, quant à lui, l'existence de ces bobines. Il en fit la découverte au moment de la disparition de son paternel, en mars 1975.  Quelques années après, il monta ces témoignages rarissimes dans deux documentaires - A filmmaker's journey (1984) et D-Day to Berlin (1994). 

 

Afin de compléter ce rappel historique, il est absolument recommandé de lire l'entretien du cinéaste avec Robert Hughes (in : Every time you turn a corner, G. Stevens, interview by R. Hughes, 1967), dont nous extrayons ce passage : "Après avoir vu les camps, j'ai été quelqu'un de totalement différent. Je sais que la guerre est brutale et que les SS étaient des salauds, mais la destruction des gens à ce point, c'était au-delà du compréhensible. C'est là que j'ai vraiment appris la vie. 

[...] Quand on découvre le pire, il est étrange que ce qui est le plus important à filmer, vous ne puissiez pas le filmer comme vous devriez. On s'était débarrassé des Allemands et maintenant voilà d'autres salauds qui viennent planter leur caméra sous le nez de ces gens. Il y a certainement des choses que j'aurais dû filmer et que je n'ai pas filmées. Nous sommes allés  vers ce qui ressemblait à des bûches empilées près du crematorium et les bûches étaient des humains ! Je me souviens, il y avait toute une section pour les Yougoslaves. Je savais que c'étaient des Yougoslaves parce qu'ils portaient à la veste un insigne ou une marque au crayon gras sur leur poitrine. Il y avait une table de dissection dans le crematorium où les gens étaient dépecés avant qu'on les mette dedans. 

[...] Nous sommes arrivés à Dachau, et c'était un carnage. Nous étions dans ces uniformes ajustés et dans un coin, il y avait un de ces pauvres diables, abattu, debout, tremblant de peur et de froid. Je porte un uniforme et il s'imagine que je vais perpétrer quelque vilénie à son égard. Nous avons enlevé nos casques et essayé de ressembler le moins possible à des soldats, mais ils se tenaient au garde-à-vous et saluaient. On est entré dans un baraquement et nous avons traversé l'allée centrale : tous étaient grouillants de poux, et nous ne pouvions nous empêcher d'être révulsés. On aurait voulu se défouler, on aurait voulu crier "Halte ! n'avancez pas". Ils suppliaient : "S'il vous plaît, de l'eau, des cigarettes, Américain, donne-moi, donne-moi". Et on les haïssait. On regardait ces gens avec mépris. Ce sentiment, c'était quelque chose de primitif. On cherchait à s'enfuir, à se dégager d'eux, on ne voulait pas attraper leur vermine. Le fait d'appartenir à la race humaine nous dérangeait. [...] Presque tous nous étions choqués. Il n'y avait personne là avec qui j'aurais pu communiquer. Le troisième jour, un Irlandais, un sergent dans mon unité, est venu vers moi et m'a dit : "Colonel, j'ai découvert la chose la plus ahurissante. Il y a tout un baraquement de femmes. Elles sont toutes là-bas, cachées. [...] Elles veulent un service religieux. Aux PC, ils ont un rabbin. Faites leur savoir la chose : le rabbin viendra peut-être et organisera un service pour les femmes. " Le rabbin a accepté de venir le matin à 10 heures. Plus tard, dans l'après-midi, un de mes hommes est venu me dire que le chef du camp, un gars nommé par les anciens prisonniers, voulait me voir. C'était un homme politique, un Albanais. Il a dit : "Colonel, ce qui est prévu pour demain est impossible. [...] Les gars du camp n'accepteront pas. [...] Qui fera le service d'ordre ?" Le matin suivant, le rabbin est arrivé, et les juifs sont sortis des baraquements. Je pense qu'il y avait environ trois mille personnes, parmi ceux qui étaient capables d'être présents."

Qu'ajouter de plus à un tel témoignage ? 

 

Misha.

George Stevens : la libération des camps.

Le Journal d'Anne Frank

Le Journal d'Anne Frank (1959).

G. Stevens avec A. Ladd et V. Heflin pour Shane (1953).

29 avril 1945 : les troupes US libèrent Dachau...