LUDWIG : LE CRÉPUSCULE DES DIEUX (1972, L. Visconti)

 

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Arte, dimanche 15/12/2019 20h 55

https://www.arte.tv/fr/videos/009412-000-A/ludwig-le-crepuscule-des-dieux/

 

Contrairement à ce qu’annonce la chaîne, nous avons droit à la version que chaque acheteur possède en DVD. La version longue ou complète dure 285 minutes, autrement dit 4 h 45 minutes.

À l’origine, le film s’intitulait simplement « Le Crépuscule des dieux ». La référence à Richard Wagner et à son opéra éponyme était claire. Cependant, le personnage principal n’était pas le compositeur allemand, mais le roi Louis II de Bavière. En outre, « Les Damnés » (1969), le film précédent du maestro, avait pour titre original, « La caduta degli dei ». Afin d’éviter toute confusion, le film prit donc le titre qu’on lui connaît à présent. Cependant, le vrai problème se situait ailleurs. Lors de sa première sortie, le film de Visconti fut considérablement mutilé. La production exigea une version de 2 heures environ. Dans son « Autoportrait de l’artiste en despote d’un autre siècle », le réalisateur Olivier Assayas évoque le souvenir de cette première version. « Une chose me reste pourtant, écrit-il : le récit débutait par l’arrestation de Ludwig à Neuchwanstein. Sans doute cela servait-il à raffermir l’emploi tout au long du film de multiples narrateurs […] Certaines séquences manquaient et la plupart étaient mutilées, leur durée réelle sabotée. » Le travail de Ruggero Mastroianni et de la scénariste Suso Cecchi d’Amico consista à respecter, en dépit de tout, l’ordre chronologique désiré par Visconti et de rendre à chaque mouvement son tempo initial. Assayas insistait, quant à lui, sur le fait que Visconti avait choisi de ne pas s’inscrire dans le cadre d’une dramaturgie classique. « Une construction selon d’amples tableaux à la fascination hypnotique », voilà ce qui pouvait aider à l’intime compréhension d’un personnage. « Visconti colle à son personnage, le suit pas à pas. De chaque scène, patiemment, il extrait une parcelle de vérité. »

Or, lorsque le film ressort en 1983 dans sa version non abrégée – c’est de ma part un euphémisme -, le cinéaste lombard n’est plus de ce monde. Mis aux enchères en 1980, la première version avait été rachetée par la famille Visconti et les proches de l’œuvre : Suso Cecchi d’Amico, Mario Garbuglia, Enrico Medioli, Piero Tosi, Franco Mannino…) Le film est recomposé dans sa version complète à partir de la récupération des séquences coupées retrouvées. Il a fallu néanmoins opérer des choix dans la manière de rendre le film dans son intégralité. Il semblerait que l’avis de Suso Cecchi d’Amico ait prévalu avant toute chose. Selon celle-ci, Visconti aurait sûrement opté pour une linéarité du récit. Ce qui l’a conduit à supprimer, par exemple, le plan sur Elisabeth d’Autriche morte. La dimension de fatalité tragique prévue et voulue par Visconti est ainsi considérablement atténuée. Laurence Schifano, auteure d’un ouvrage consacré à Visconti, s’interroge : « Il en ressort une nouvelle version dite intégrale : mais est-ce bien la version définitive, et celle qu’aurait voulue Visconti ? »

Renata Franceschi, responsable du script, donne effectivement un autre éclairage : « Je ne crois pas, affirme-t-elle, que la version voulue par Suso Cecchi d’Amico, c’est-à-dire la linéarité de l’histoire de Ludwig, aurait eu l’adhésion de Visconti. Je me souviens très bien combien il était important pour lui de montrer le personnage à partir de sa phase de désagrégation. Par ailleurs, je crois que tout connaisseur de Visconti sait bien que la simplification ne faisait pas partie de son mode de récit. » (in : Lettre inédite du 19/10/2008).

De cet inachèvement et de cette imperfection surgissent la grandeur et le mystère de « Ludwig : Le Crépuscule des dieux ». « Pourquoi, questionne encore Laurence Schifano, pour ceux qui en ont accompagné la gestation sans pouvoir en voir vraiment la naissance, et pour beaucoup de spectateurs d’aujourd’hui, ce film reste-t-il le plus beau, alors même qu’il est le plus lacéré, le plus tourmenté, le plus déformé peut-être ? » Ludwig, rejeton atypique de la maison des Wittelsbach, revendiquait ardemment une liberté que l'exercice du pouvoir et les contingences historiques n'auraient jamais pu lui accorder. Il oubliait qu’il était le descendant d’une famille de monarques. Sa folie résidait-là : « bâtir sur du sable les rêves d'une vie d'impossible harmonie » (E. Breton). La faiblesse ou la décadence, selon Nietzsche (« Crépuscule des idoles »), c'est surtout ne pas accepter la réalité. Ludwig était de sa classe : ses songes de «grandeur» -  qu'il serait plus juste de qualifier de mégalomanie -  demeuraient ceux de sa classe. Les grandes valeurs européennes sont alors déterminées par des âmes et des corps maladifs : elles ne reposent que sur un amas de fausses vérités morales ou philosophiques. En êtres d'exception, Richard Wagner, Louis II de Bavière et Elizabeth d'Autriche sont le reflet grandiose et déchirant de cette dégénérescence-là. Sur le marchepied d'une civilisation condamnée, ils tentent de se hisser à des sommets. La chute sera naturellement plus abyssale. Conformément à la vision nietzchéenne, Visconti n'a pas séparé la physiologie et l'esprit. La décrépitude se lit dans les corps et les visages : ceux de Louis II et d'Elizabeth - les visages d'Helmut Berger et Romy Schneider en correspondance étroite, dans la sublimité et l'agonie tout autant. La beauté déchue demeure un thème viscontien ; elle s'observe chez l'Aschenbach de « Mort à Venise », chez l'écrivain Gianni (Jean Sorel) de « Sandra » ou le boxeur Rocco (Alain Delon), gravement atteint à la face. Le cinéaste recueille ici, à travers cette dégradation, et, de la même manière que Marcel Proust l'avait décrite dans son œuvre, les signes d'une fragilité et d'une infirmité dissimulées.  

   

 


 

 

Titolo originale Ludwig
Paese di produzione ItaliaFranciaGermania Ovest
Anno 1972
Durata  227 min 
Dati tecnici Technicolor
Genere storico
Regia Luchino Visconti
Soggetto Suso Cecchi d'AmicoEnrico Medioli e Luchino Visconti
Sceneggiatura Suso Cecchi d'Amico, Enrico Medioli e Luchino Visconti
Produttore Robert Gordon EdwardsDieter Geissler e Ugo Santalucia
Fotografia Armando Nannuzzi
Montaggio Ruggero Mastroianni
Musiche Robert SchumannJacques Offenbach e Richard Wagner
Scenografia Mario Chiari
Costumi Piero Tosi
Interpreti e personaggi