Se permettete parliamo di donne (1964, E. Scola) : Parlons femmes


L'Institut Lumière rend hommage à Ettore Scola : Fabrice Calzonetti donnera une conférence sur son cinéma, jeudi 23 février à 14h 30. Plus tard (16h 30), sera projeté son premier long métrage, Se permettete parliamo di donne/Parlons femmes (1964), distribué en France à la mi-juin 1966. Le film restait encore peu connu. Or, depuis le décès du réalisateur, intervenu en janvier 2016, les spectateurs français le (re)découvrent.

Le parcours d'Ettore Scola, né à Trevico, dans la province d'Avellino (Campanie), en 1931 - commune qu'il évoque d'ailleurs dans un film militant Trevico-Torino, Viaggio nel Fiat-nam (1973) - se divise professionnellement en trois phases qu'il est conseillé de ne pas cloisonner. Scola débute au Marc' Aurelio comme dessinateur satirique. Progressivement, il devient aussi écrivain et rédacteur. Enfin, il entre, au cours des années 47-48, à la radio. Là, il va rencontrer des personnalités liées au monde du cinéma : des comédiens comme Aldo Fabrizi, Nino Manfredi, Alberto Sordi ou des auteurs comme Ruggero Maccari avec lequel il va désormais s'associer, en tant que scénariste, de 1949 à 1963. Enfin, aspect primordial s'il en est, le contenu de son activité au Marc' Aurelio mérite examen. Nous laisserons le réalisateur s'exprimer, à son sujet : "Je dirais que mon travail se situait au niveau de la satire. Par exemple, le Marc' Aurelio n'était pas un journal humoristique, c'était un journal satirique, un peu l'équivalent de ce que peut être en France Le Canard enchaîné (ndlr : l'entretien date d'octobre 1976)", affirmait-il alors. Plus loin, il précisait ceci : "(Nous faisions) allusion aux faits du jour, à la politique du moment. [...] Il s'agissait donc d'une satire politique même si elle était - je dois ajouter cela avec le recul du temps - un peu qualunquiste." De fait, Ettore Scola - en tant que réalisateur et scénariste - conservera, tout à la fois, les qualités du caricaturiste mordant et de l'observateur acerbe de la vie politique. Il a néanmoins conscience - en collaborant avec Maccari - qu'il lui faut franchir un palier supplémentaire. Le jugement qu'il effectue sur son travail au Marc' Aurelio montre qu'il n'est pas dupe : toute critique élaborée à partir de l'opinion de l'homme de la rue ou de l'uomo qualunque n'offre, en réalité, qu'une réflexion limitée sur la société, les institutions politiques et les mœurs italiennes. Ce n'est un secret pour personne : Scola, nettement influencé par les idées marxistes, prend ses distances d'avec le qualunquismo d'un Guglielmo Giannini (1891-1960). Réalisateur de quatre films au cours de l'année 1943, ce journaliste et député, originaire de Pozzuoli (Campanie), fustigeait la représentation politique d'une façon générale et prétendait exprimer ainsi l'avis du citoyen ordinaire. Qualunquismo apparu, dès 1944, et qui semble renaître, aujourd'hui, sous les traits du Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo. C'est forcément, pour une part, l'évolution politique d'Ettore Scola qui détermine sa progression artistique, le besoin de passer à la réalisation. En outre, celui-ci pressent, comme tant d'autres, "dans chaque scénariste, même de manière latente, une projection dans la mise en scène." L'occasion se présente bientôt pour un film avec Vittorio Gassman. Une longue amitié le liait au protagoniste d'Il cavaliere misterioso (1948) avec lequel, entre autres, il avait travaillé pour le symbolique Il sorpasso/Le Fanfaron (1962) de Dino Risi. Gassman confirme : "Ettore Scola ? Ma troisième rencontre positive, après Monicelli et Risi [...] J'admire surtout chez lui son étonnant métier, sa rigueur et, plus encore, ce sens de l'humour qui le sauve (presque toujours) d'une tendance larvée au didactisme idéologique." (in : V. Gassman : Un grande avvenire dietro le spalle, Longanesi, 1981). En bref, Scola aurait atteint, là où tant d'autres échouent, un bel équilibre.

Se permettete parliamo di donne c'est donc, à l'origine, un scénario sans réalisateur, et le film à produire aurait pu s'appeler Femmes en quête d'auteur, rappel d'une pièce célèbre de Luigi Pirandello. Cet auteur va pourtant se déclarer : ce sera Ettore Scola lui-même, nous l'avions deviné. Quant au producteur, Mario Cecchi Gori, il était déjà à l'œuvre pour La marcia su Roma et Il sorpasso, films scénarisés par le couple Scola-Maccari. Pour ces portraits de femmes, localisées en divers milieux et selon différents récits - neuf au total -, il y faut à chaque fois le même acteur, mais jamais le même homme. À qui donc penser, sinon à l'intarissable Vittorio Gassman, pour incarner l'ensemble de ces protagonistes masculins ? C'est, en outre, les titres, italien et français, d'un de ses films avec Risi, Il mattatore/L'Homme aux cent visages (1960) et le sous-titre de son livre autobiographique, Vie, amours et prouesses d'un m'as-tu vu, racontées par lui-même (op. cité), qui y ramènent sans détours. L'homme, et l'acteur en est souvent le reflet, avait plusieurs facettes. Côté femmes, il s'adaptait. Du coup, il en eut conséquemment. Sa force provenait aussi de son intelligence et de sa lucidité : il jouait un rôle mais pas au point d'en perdre le contrôle. Il pouvait être fanfaron, menteur et quelque peu couard. Mais, il ne manquait jamais une occasion de gêner ou de se faire remarquer. Ainsi, la lettre adressée à Romy Schneider, rencontrée dans un night-club : "Chère Mademoiselle Schneider,/Je profite de cette occasion pour vous dire avec tout le respect qui vous est dû que vous me cassez les couilles depuis des années./ Je vous prie de ne pas prendre ces quelques lignes pour des avances, car - bien que vous trouvant objectivement fascinante - je ne suis nullement séduit par l'idée de coucher avec vous. Cordialement." Réflexe d'Italien encore hanté par le défunt oppresseur habsbourgeois ou désir d'épater la galerie ? Quoi qu'il en soit, Romy ne lui en voudra jamais. Gassman, en tous les cas, ne se moquait de personne. En vérité, il se moquait de tout ! On peut parler d'ironie. Au sens, où, à travers ce que l'on déclare, on dit le contraire de ce que l'on veut faire comprendre. À l'entendre parler des femmes, Vittorio Gassman nous paraît puéril. De quoi être gentiment congédié par celles-ci ! Écoutez-le jauger "ses" dames : "J'esquisse la synthèse idéale des femmes avec lesquelles j'ai vécu. Pour les seins, pas de doute : Elvy (Sylva Koscina, présente au générique de Parlons femmes) ; les yeux : Juliette ; les mains de Nora ; Annamaria pour le sex appeal ; Annette pour la peau. Quant aux jambes, je dirais celles de Diletta. Ou bien est-elle hors-concours ? Oui, sous quel angle parlerai-je de Diletta ?" Là est la question. Diletta lui échappe : il ressent avec Diletta quelque chose qu'il ne ressent pas avec les autres. Va-t-il nous le dire haut et fort ? Certes pas. Nous supposerons, en notre âme secourable, qu'il fût, entre plastique et grâce féminines, autant touché par l'une que par l'autre. Et, qu'à la fin des fins, d'amour, il en fût toutefois question !

Vittorio Gassman sera, par conséquent, l'acteur rêvé pour Parlons femmes. Néanmoins, les femmes n'en sont pas les comparses. Scola le rappelle dûment : il place son film dans le prolongement du travail effectué auprès d'Antonio Pietrangeli, découvert au Festival Lumière 2016. "Parmi les réalisateurs italiens, il a toujours été - avec un discours commencé bien avant que le thème ne devienne à la mode - attentif à la problématique féminine. Ses choix d'auteur l'ont porté à faire presque exclusivement des portraits de femme. Comme scénariste, j'ai collaboré à tous les films de Pietrangeli, sauf le premier, Il sole negli occhi et le dernier, Come, quando e perché", rappelait Ettore Scola. Tout le monde aura compris : le sexe masculin n'est pas épargné. Même si ce sont encore des hommes qui parlent de femmes ! Le choix des actrices est suffisamment éloquent : Maria Fiore (Due soldi di speranza, 1951), Antonella Lualdi (Cronache di poveri amanti, 1954), Giovanna Ralli (Il bigamo, 1956), Eleonora Rossi Drago (Le amiche, 1955), Sylva Koscina (Il sicario, 1961) et Jeanne Valérie. La réalisatrice Lina Wertmüller, en bons termes avec Scola, en fera, à son tour, une réplique malicieuse avec Questa volta parliamo di uomini (1965), son deuxième film, et dans lequel, cette-fois là, elle emploiera, en guise de contradiction, un acteur au profil sensiblement différent, le grand Saturnino Manfredi.

 

S.M.    

 

Parlons femmes (Se permettete parliamo di donne). Italie. 1964. 108 minutes. Noir et blanc. Réalisation : Ettore Scola. Scénario : Scola, R. Maccari. Photographie : Alessandro D'Eva. Musique : Armando Trovajoli. Montage : M. Malvestito. Production : M. Cecchi Gori/Concordia Film Company. Int. Vittorio Gassman, M. Fiore, S. Koscina, A. Lualdi, G. Ralli, E. Rossi Drago, J. Valérie, Walter Chiari, Gigi Proietti, Umberto D'Orsi.     

V. Gassman, S. Koscina