Jean-Louis Trintignant : Une histoire italienne


"Ton mec, c'est le monde du silence, il a un Cousteau entre les dents !" (Michel Drach et Jean Babilée à Nadine Marquand-Trintignant)

 

À la fin 1958, Jean-Louis Trintignant, célèbre pour avoir été l'époux de Brigitte Bardot dans Et Dieu... créa la femme (1956), achève son service national. L'ancien infirmier militaire remonte alors sur les planches mais, excepté Les Liaisons dangereuses 1960 dans lequel il retrouve Roger Vadim, le cinéma français ne lui offre, de son côté, pratiquement rien. Début 1959, il rencontre, à Paris, un réalisateur italien encore inconnu - Valerio Zurlini - avec lequel, d'emblée, le charme opère. La personnalité de l'acteur convainc, à son tour, le cinéaste. Celui-ci recherche, en effet, un interprète capable d'incarner le protagoniste d'une œuvre qui lui tient à cœur. La filmographie italienne de Jean-Louis Trintignant va donc débuter tôt - Estate violenta sera son cinquième rôle à l'écran. Situé dans le cadre estival d'une commune balnéaire de l'Adriatique - Riccione (Émilie-Romagne) -, le film de Zurlini n'a cependant qu'une vague ressemblance avec celui de Vadim. L'acteur joue ici le rôle de Carlo, un jeune bourgeois, fils d'un dignitaire fasciste, qui s'éprend de Roberta, une femme plus âgée, veuve d'un officier de marine, tué au combat. Face à l'excellente Eleonora Rossi Drago, la prestation de Jean-Louis, intériorisée et pudique, touche précisément par son accent de vérité et de sincérité. Dans ce personnage découvrant simultanément les réalités de la guerre, l'Italie des gens du peuple et l'amour, il y a, sans aucun doute, une part du réalisateur lui-même. Estate violenta est le premier film dans lequel Jean-Louis Trintignant montre l'étendue de son talent. Celui qui travaille à composer des caractères dans leur vérité et leur profondeur. Une expérience plus essentielle que le Michel Tardieu de Roger Vadim ! Avec Zurlini s'établira, en conséquence, une complicité naturelle. Tourné dans des conditions d'indigence matérielle, Estate violenta fut sauvé de l'indifférence par la séquence du bombardement final dans laquelle Goffredo Lombardo, le producteur, décida de jeter la totalité des moyens dont on pouvait disposer à l'époque. Le film enclencha des réactions chez de nombreux spectateurs qui se reconnurent spontanément dans ces scènes. D'où le succès public du film : 2 700 000 spectateurs pour la saison 1959-60. "Avec le portrait du milieu analysé dans Estate violenta, j'avais essayé non de faire un examen critique mais de me souvenir de certaines impressions visuelles que j'avais eu au cours de cet été 1943. Je cherchais à retrouver le vide intellectuel, culturel, un vide de confiance, d'absence d'attente vis-à-vis du futur", expliquera le réalisateur. Concernant ce film, Jean-Louis ne pouvait pas ne pas comprendre Valerio qui déclara également : "J'ai eu l'intuition que la chute de Mussolini le 25 juillet serait suivie de l'armistice du 8 septembre et que cela conduirait à l'occupation de l'Italie par les Allemands. Quelqu'un qui avait dix-sept ans ou dix-huit ans à cette époque-là devait réagir." (in : Jean A. Gili : Le cinéma italien, UGE, 1978). Né dans un village proche de Pont-Saint-Esprit, dans le Gard, Jean-Louis Trintignant était, à cette époque, un adolescent âgé de treize ans. D'abord comprise dans la zone libre, cette commune subira, en novembre 1942, avec le débarquement allié d'Afrique du Nord, l'occupation des Italiens puis surtout celle des Allemands, particulièrement féroces. Face à une telle situation, le père de l'acteur rejoindra la Résistance. Il est bientôt dénoncé et doit rallier les maquis de l'Ardèche. Il sera néanmoins arrêté le 22 mai 1944 et emprisonné jusqu'à la Libération. La ville de Pont-Saint-Esprit sera marquée, quant à elle, par les pénuries, les exactions, les exécutions sommaires et les bombardements. Enfin, la mère de Jean-Louis s'éprendra de son geôlier allemand !  Elle connaîtra le destin d'Elle de Nevers, celle d'Hiroshima mon amour, incarnée par feu-Emmanuelle Riva, avec laquelle Jean-Louis livre un puissant Amour en 2012. Dans un couple déchiré par l'animosité puis, ensuite, précipité dans la nécessité, Jean-Louis, taiseux, fera néanmoins son chemin. L'acteur est déjà, dans Estate violenta, en terrain éprouvé : la souffrance le connaît ! "Je crois qu'on est fait de douleurs aussi, c'est ce qui nous prédestine à une vraie sensibilité artistique", dira plus tard Jean-Louis Trintignant. (in : V. Quivy, Jean-Louis Trintignant, l'inconformiste, Éditions du Seuil, 2015). L'adversité lui aura enseigné aussi la nécessité de la lutte. En dépit d'une timidité maladive et d'une sensibilité à fleur de peau, Jean-Louis ne renoncera jamais à son idéal, celui d'être comédien.

Pourtant lorsqu'il retrouve l'Italie, à l'été 1962, Trintignant est loin d'avoir acquis le statut d'un Belmondo ou d'un Delon. Il tourne régulièrement certes, mais les rôles proposés demeurent modestes. C'est donc avec un bonheur immense qu'il accepte la proposition de Dino Risi d'être aux côtés de Vittorio Gassman pour Il sorpasso. "Le scénario était vraiment une merveille. [...] J'en ai rarement lu d'aussi beau", assure-t-il. (in : op. cité.) Longtemps mis en concurrence avec Jacques Perrin - les deux comédiens avaient travaillé pour Zurlini et paraissaient, à tort, interchangeables -, Trintignant finit, non sans quelque hésitation, par convaincre le réalisateur de Poveri ma belli. Ce fut encore son sourire - si charmeur et nettement plus ambigu qu'on pourrait le soupçonner ! - qui emporta l'adhésion. À l'époque, dans le cinéma transalpin, nous l'avons écrit ailleurs, l'emploi d'un acteur (rice) français(e) constituait la garantie sûre d'avoir un film équilibré. "On a bénéficié du complexe français", rappelle l'interprète d'Un homme et une femme. Catherine Spaak, alors âgée de dix-sept ans, incarnait, pour sa part, la fille du Fanfaron (V. Gassman) ; elle aussi fera un beau parcours artistique en Italie et retrouvera Jean-Louis pour La matriarca (1968) de Festa-Campanile. Elle conserve de lui un excellent souvenir : "Trintignant était un seigneur, bien élevé, doux, ironique." Néanmoins, Jean-Louis jugera, a posteriori, son rôle assez réducteur et surtout écrasé par l'omniprésence de Vittorio Gassman. Ses préférences iront vers d'autres metteurs en scène : Zurlini, bien sûr, et bientôt Bernardo Bertolucci.   

 

 


 

Films italiens :

1959 : Estate violenta (V. Zurlini)

1962 : Il sorpasso (D. Risi)

1963 : Il successo (M. Morassi)

1965 : Io uccido, tu uccidi (G. Puccini)

1967 : Col cuore in gola (T. Brass)

1968 : La morte ha fatto l'uovo (G. Questi)

1968 : Il grande silenzio (S. Corbucci)

1968 : La matriarca (P. Festa-Campanile)

1969 : Metti, una sera a cena (G. Patroni-Griffi)

1969 : Cosi dolce... cosi perversa (U. Lenzi)

1970 : Il conformista (B. Bertolucci)

1976 : Il deserto dei Tartari (V. Zurlini)

1980 : La terrazza (E. Scola)

1981 : Passione d'amore (E. Scola)

1982 : La Nuit de Varennes (E. Scola)

1983 : Colpire al cuore (G. Amelio)

    

1959. Estate violenta (avec E. Rossi Drago)

1962. Il sorpasso (avec V. Gassman)

1968. Il grande silenzio (S. Corbucci)

1968. La matriarca (P. Festa-Campanile, avec C. Spaak)

1970. Il conformista (B. Bertolucci)