Dino Risi, entre comique et pathétique


L'Institut Lumière rend hommage, du 28 février au 25 avril 2017, à Dino Risi (1916-2008), un des maîtres de la commedia all'italiana. En quinze films, une rétrospective composée de classiques et de raretés rendue possible grâce à l'Istituto Luce de Cinecittà. 

Contemporain de Mario Monicelli (Le Pigeon) et de Luigi Comencini (L'Argent de la vieille), Risi est, comme la plupart des réalisateurs italiens, marqué par le contexte de l'après-guerre. Ainsi, ses premiers courts-métrages documentaires sont influencés par la démarche néoréaliste : Barboni (1946) ou Buio in sala (1950), par exemple, retiennent l'attention du public et constituent de précieuses images sur une Italie des bas-fonds. Psychiatre de formation, Dino Risi peint également une chronique de curieuses expériences médicales dans Seduta spiritica (1949) et Il serio della verità (1951). En réalité, dès le début des années 1940, c'est-à-dire sous le fascisme, Risi semble attiré par le cinéma au point de renoncer à sa vocation initiale. Il se lie, au sein du mouvement des jeunes intellectuels milanais, à Comencini et Lattuada. Il rejoint celui-ci pour le tournage de deux œuvres majeures du calligraphisme - courant artistique au demeurant extrêmement fugace -Piccolo mondo antico/Le Mariage de minuit (1941), réalisé par Mario Soldati et que l'on vient de rééditer dans la série des Grands classiques du cinéma italien, puis Giacomo l'idealista (1942). Ces deux films, issus de la littérature italienne du XIXe siècle (Antonio Fogazzaro ; Emilio De Marchi), exprimaient, semble-t-il, une hostilité passive à l'égard d'un régime qui prohibait toute expression discordante. Ils signalaient aussi l'imprégnation d'un héritage culturel, classique et raffiné, auquel Dino Risi ne fut jamais étranger.  

Après avoir emprunté la veine populiste et bon enfant d'un Comencini (le néoréalisme rose) qui lui vaudront quelques succès publics retentissants (Pane, amore e... et Poveri ma belli, entre 1956 et 1957, sont les premiers films transalpins au box-office), Dino Risi bifurque, ensuite, vers un cours nettement plus satirique. Celui-ci s'explique indubitablement par la neuve collaboration des équipes scénaristiques Age-Scarpelli / Scola-Maccari et par la présence au premier plan d'acteurs à la personnalité plus affirmée comme Vittorio Gassman, Alberto Sordi, Ugo Tognazzi ou Nino Manfredi. Il mattatore/L'Homme aux cent visages (1960, V. Gassman) comme Il vedovo/Le Veuf (1959, A. Sordi) mettent en relief, avec une virulence humoristique mâtinée de cruauté, des personnages d'escrocs médiocres. Deux films qui annoncent, en bien des endroits, les croquis mordants des sketches d'I mostri (1963) et d'I nuovi mostri (1977). 

Una vita difficile (1961, A. Sordi, L. Massari), sur un scénario de Rodolfo Sonego, indique, avec une netteté plus conséquente, l'enracinement du réalisateur dans la réalité politico-sociologique locale. Comme l'avait fait Monicelli dans La grande guerra, Risi traite, sur le mode comique, mais, avec le plus grand sérieux, de l'histoire italienne. Cette chronique de vingt ans dans la vie d'un couple  - anticipation du Ceravamo tanto amati (1974) de Scola - interpelle toujours autant. Ce film ne sera pas projeté. S'il nous faut le signaler, c'est parce qu'il augure d'une période exceptionnelle dans la carrière du cinéaste. Ainsi, en 1962, Gassman donne sa pleine mesure dans La marcia su Roma et surtout dans Il sorpasso/Le Fanfaron. Là où le premier film n'est qu'une parodie brillante mais univoque sur l'irruption du fascisme ; le second est, en revanche, la géniale synthèse du comique et du pathétique chez Risi. C'est, de plus, une métaphore, naturelle et non appuyée, sur une époque et un état d'esprit : Risi n'oublie, à aucun moment, qu'Il sorpasso (littéralement : le dépassement) est d'abord le récit de deux jours exceptionnels - les 15 et 16 août dans une Rome et ses environs quasi déserts - pour deux protagonistes aux caractères antinomiques, l'extraverti Bruno Cortona (V. Gassman) et le timide étudiant Roberto Mariani (J.-L. Trintignant). Peut-être faudrait-il constater aussi l'introduction d'une forme de modernité - l'invocation critique à Antonioni - dans la commedia all'italiana et qui, vraisemblablement, donne à ce film un aspect fondateur. Jacques Lourcelles écrit notamment : "Les deux personnages sont caractéristiques de leur environnement : une société amorale, superficielle, qui en est au début de sa surconsommation, qui ne tardera pas à être déçue et qui est déjà déséquilibrée." En écho à cette réflexion, Dino Risi juge Bruno Cortona de cette manière : "Gassman est quelqu'un qui détruit parce qu'il n'a pas su construire, c'est un Italien typique, superficiel, fasciste. [...] Son pouvoir tient tout entier dans sa présence physique, une force de choc mais sans qualité profonde, ni morale." Ce que sont, à n'en pas douter, le Duce lui-même et Il Cavaliere, sa réplique opportuniste, désormais convertie aux lois du marché.

Deux ans plus tard, Il giovedi/Le Jeudi (1964) surprend agréablement : un scénario ténu inspire un film d'une grande tendresse sur les rapports d'un père avec son enfant naturel. Walter Chiari, valeureux comédien, malheureusement méconnu en France, incarne sans excès un personnage quelconque, paresseux et endetté, qui croit pouvoir s'acquitter de ses devoirs en mentant à son fils. On aurait pu imaginer Comencini réaliser, aussi justement, un film qui conduit un drame sur le ton de la comédie la plus subtile et la moins caricaturale possible. Il giovedi est longtemps demeuré inédit en France : il n'a été diffusé ici qu'en octobre 2011. On note cependant certaines parentés structurelles avec Il sorpasso : la mise en relief de protagonistes diamétralement éloignés et que les circonstances rapprochent en un lieu et un temps circonscrits. Risi reprendra, sous diverses formes, ce type de narration. Il nous faut, bien entendu, espérer revoir un jour Il gaucho (1964, Nino Manfredi et V. Gassman) et Un amore a Roma/L'Inassouvie (1960, P. Baldwin, M. Demongeot) - scénarisé, contre toute attente, par Ennio Flaiano et Ercole Patti - parce que ces deux films nous renseigneraient utilement sur l'évolution ultérieure du cinéaste.  Nous rappellerons ces propos de Dino Risi : "Si Un amore a Roma avait eu du succès, j'aurais sans doute fait un autre genre de carrière... Le triomphe de Poveri ma belli m'a fait glisser vers la comédie, genre qui n'était pas le mien, du moins à l'origine. J'aurais préféré réalisé des films "sérieux"..." (in : Dictionnaire du cinéma italien, Nouveau Monde, 2014). Quoi qu'il en soit, il serait injuste de négliger Il segno di Venere/Sous le signe de Vénus (1955), emmené avec une grande maestria par une distribution extraordinaire (Sophia Loren, Vittorio De Sica, Alberto Sordi, Raf Vallone, Peppino De Filippo, Franca Valeri), écrit sous le sceau de Cesare Zavattini et l'influence du premier Fellini, celui des Vitelloni et d'Il bidone. On y voit défiler, en de multiples quiproquos pittoresques, une galerie d'artistes désœuvrés et d'aigrefins à la petite semaine. Plus encore, Il segno di venere est une grinçante réflexion sur les préjugés masculins à l'endroit des femmes. Venezia, la luna e tu (1958, A. Sordi, M. Allasio), deuxième film en couleurs du cinéaste, est aujourd'hui oublié en France : scénarisé par le couple Pasquale Festa-Campanile-Massimo Franciosa (Poveri ma belli, Belle ma povere) et photographié par Tonino Delli Colli, cette réalisation pourrait se situer du côté de la comédie galante très chère au XVIIIe siècle. Nous ne connaissons pas cette œuvre et elle constitue l'une des heureuses surprises de la rétrospective.

Dino Risi avait divisé  sa carrière en trois périodes : dès le milieu des années 70, naîtront effectivement des œuvres plus sombres et plus amères comme Profumo di donna/Parfum de femme (1974), Primo amore/Dernier amour (1978), Fantasma d'amore (1981), Tolgo il disturbo/Valse d'amour (1991) ou Anima persa/Âmes perdues (1977), film que l'Institut Lumière a bien voulu retenir. La plupart d'entre eux - exceptés ceux de 1978 (Ugo Tognazzi) et 1981 (Marcello Mastroianni) - sont interprétés par Vittorio Gassman. Comme Parfum de femme, Âmes perdues s'inspire d'un roman de Giovanni Arpino. Atout majeur : le film est débarrassé de l'enveloppe vainement esthétisante du premier et, sans doute, faut-il apprécier, en ce sens, la présence de Bernardino Zapponi (scénario) et de Tonino Delli Colli (photographie) au générique. À partir d'un récit certes fascinant et, avec le concours, toujours impressionnant, de Vittorio Gassman, Dino Risi n'atteint pas, à notre avis, l'indicible et troublante poésie de l'inconscient à laquelle les œuvres les plus inspirées d'un Buñuel ou d'un Hitchcock nous conduisent. Le cinéaste milanais n'abandonne toutefois pas le terreau qui l'a rendu célèbre. L'humeur paraît, en ce début des années 70, plus propice au grotesque  qu'à l'ironie détournée  : la dérision habite les suites de sketches de Noi donne, siamo fatti cosi/Moi, la femme (1971, Monica Vitti) ou La moglie del prete/La Femme du prêtre (1970, Sophia Loren, chanteuse au bord du suicide, et Marcello Mastroianni, prêtre-secouriste à la voix de velours, sont inénarrables !). Proposée par la rétrospective, La Femme du prêtre déchaîne, à sa conclusion, un rebondissement au vitriol à laquelle le propos initial ne nous prédisposait guère. Autre performance d'acteur : celle de Nino Manfredi dans Vedo nudo/Une poule, un train... et quelques monstres (1969), série de sept sketches construits autour du thème de l'obsession sexuelle. Ici, la mécanique du non-dit et du refoulé fonctionne à merveille. In nome del popolo italiano/Au nom du peuple italien (1971, U. Tognazzi, V. Gassman), scénarisé par Age-Scarpelli, marque l'incursion du politique dans le corpus risien. C'est, à vrai dire, une réussite dans la mesure où, sous l'aspect théâtral et exacerbé, s'éclaire avec la plus extrême pertinence le drame italien. Dans ce film, corrosif et angoissant, Risi montre comment les germes de la compromission ont contaminé les esprits en profondeur : le magistrat "idéaliste" (U. Tognazzi) n'est, en réalité, guère meilleur que le patron dénué de scrupules (V. Gassman). "Il nous a semblé que le geste du juge qui détruit les preuves de l'innocence de l'industriel, était plus exemplaire, plus clair pour faire comprendre ce que nous voulions dire", déclarait-il alors. Une vision désenchantée comme l'a été, en maints endroits, l'œuvre d'un réalisateur - 50 longs métrages environ - volontiers caustique, souvent désinvolte, foncièrement pessimiste mais jamais indifférent. Évoquant la nation dont il était un modèle éloquent, Risi disait aussi (Propos tenus en décembre 1973 et qu'il faut naturellement replacer dans leur contexte historique) : "Les Italiens ne résistent pas longtemps au sacrifice, ils n'en sont pas capables ; leur hédonisme, leur vitalisme un peu bruyant, prévalent toujours. C'est en ce sens qu'on peut réaliser des comédies, des satires, des films de mœurs en Italie. Dans ce pays, tout est critiquable." (in : Jean A. Gili : Le cinéma italien, UGE, 1978). Voilà pourquoi Dino Risi, en dépit de l'inégalité et de l'imperfection de son travail, nous aura constamment captivés.

 S.M.  


 

Aime bienLes films projetés lors de la rétrospective (28/02 - 25/04) :

 

Le Signe de Vénus/Il segno di Venere (1955, 101 mn, NB)

Pauvres mais beaux/Poveri ma belli (1957, 101 mn, NB)

Venise, la lune et toi/Venezia, la luna e tu (1958, 104 mn, Couleur)

Pauvres millionnaires/Poveri milionari (1959, 85 mn, NB)

Le Veuf/Il vedovo (1959, 87 mn, NB)

L'Homme aux cent visages/Il mattamore (1960, 104 mn, NB)

Le Fanfaron/Il sorpasso (1962, 105 mn, NB)

Les Monstres/I mostri (1963, 110 mn, NB)

Le Jeudi/Il Giovedi (1964, 109 mn, NB)

Les Complexés/I complessi (1965, 98 mn, NB - avec F. Rossi et L. D'Amico, D. Risi n'a réalisé que le segment Una giornata decisiva)

Une poule, un train... et quelques monstres/Vedo nudo (1969, 114 mn, Couleur)

La Femme du prêtre/La moglie del prete (1970, 107 mn, Couleur)

Au nom du peuple italien/In nome del popolo italiano (1971, 99 mn, Couleur)

Âmes perdues/Anima persa (1977, 102 mn, Couleur)

Les Nouveaux Monstres/I nuovi mostri (1977, 108 mn, Couleur)

 

 


 

 

Il vedovo (1959), A. Sordi, F. Valeri

Il sorpasso (1962), V. Gassman, J.-L. Trintignant

I mostri (1963), V. Gassman, U. Tognazzi

Il giovedi (1963), W. Chiari, R. Ciccolini

Vedo nudo (1969), N. Manfredi

In nome del popolo italiano (1971)

Anima persa (1977)

La moglie del prete (1970), S. Loren, M. Mastroianni