Senso (1954, L. Visconti) : I traditori

"La trahison, dans quelque circonstance que ce soit, ne peut jamais cesser d'être infâme."

(Louis-Philippe de Ségur, Seconde guerre contre les Perses)

 


1.

D'une écriture fluide, au style concis et distancié, le récit de Camillo Boito (1836-1914) évacuait le contexte historique tout en se défiant des excès de la mode romantique. Bien sûr, Boito notait, en sous-titre, qu'il s'agissait des carnets d'une comtesse Livia Serpieri. Ceux-ci devaient être tenus secrets. L'histoire se déroulant dans une Vénétie sous domination autrichienne, fallait-il - au-delà d'un détail : trois clefs dans une écritoire* ! - qu'ils demeurassent à l'abri des yeux d'un conjoint, aristocrate italien obéissant et potentiellement indicateur d'un tout-puissant espionnage habsbourgeois ? Circonstances atténuantes ou pas, la confession d'une noble dame tournait, en digressions raccourcies et désinvoltes, l'effervescence prodigieusement symptomatique des luttes patriotiques italiennes. Celles-ci, émergent pourtant en signaux clairs, tout au long du XIXe siècle, et, à travers l'entière péninsule, aboutissant, le 17 mars 1861, à la naissance et l'unification, encore incomplète, d'un Royaume d'Italie, avec à sa tête le duc de Savoie, roi de Sardaigne, prince de Piémont et comte de Nice, l'ineffaçable Victor-Emmanuel II. Jugez, en conséquence, la comtesse Livia qui, seize ans plus tard, égrène ses souvenirs : "À seize ans, j'avais déjà établi ma réputation, en jouant avec l'attachement que me portait un beau jeune homme de la région, et en le délaissant par la suite, au point que le malheureux tenta de se suicider, et, guéri, s'enfuit de Trente pour le Piémont, s'engagea comme volontaire, et, lors d'une bataille de 1859, je ne sais plus laquelle, mourut. J'étais trop jeune alors pour en éprouver du remords ; d'autre part, mes parents et amis, chérissant tous le gouvernement autrichien qu'ils servaient fidèlement comme militaires ou fonctionnaires, n'avaient rien trouvé d'autre comme oraison funèbre pour le pauvre exalté que : "C'est bien fait pour lui". Suivant quel penchant, Camillo Boito, frère aîné d'Arrigo, librettiste renommé de Giuseppe Verdi, aurait-il imaginé de tels détours ? Mystère ! Or, Si Boito s'est placé du point de vue de sa narratrice, fidèle et amnésique sujette des Habsbourg, oublieuse de cette italianité que Metternich jaugeait, pour sa part, comme simple "expression géographique", ni Suso Cecchi d'Amico, inégalable scénariste du cinéma transalpin, ni Luchino Visconti, non plus, n'auraient pu abonder en ce sens. Entreront en scène, par inspiration et par devoir, et, comme il était raisonnable de s'y attendre, d'autres personnages, d'autres caractères et surtout un état des lieux plus significatif. Senso évoque l'enfantement d'un destin national en formation, et a contrario, le crépuscule d'un siècle et d'un Empire. "Déjà !" diront les thuriféraires des futurs Mort à Venise et surtout Ludwig - Le Crépuscule des Dieux, paraphrase d'un opéra de Wagner.  Enfin, Visconti, expert des profondeurs obscures, ébauche ici un inventaire perspicace des faiblesses humaines, bien avant les cruautés de Vaghe dell'Orsa (Sandra, 1965) ou de Gruppo di famiglia in un interno (Violence et passion, 1974).   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Senso. 1954. Italie (118 minutes). Production : Lux Film (Riccardo Gualino). Réalisation : Luchino VISCONTI. Scénario : Suso Cecchi d'Amico, L. Visconti d'après le récit éponyme (Senso - Dallo scartafaccio segreto della contessa Livia) écrit par Camillo Boito (1883). Assistants réal. : F. Rosi, F. Zeffirelli. Collaborateurs scénario et dialogues : Carlo Alianello, Giorgio Bassani, Giorgio Prosperi, Tennessee Williams et Paul Bowles. Photographie : G.R. Aldo (Graziati) et Robert Krasker. Opérateur : G. Rotunno. Technicolor. Musique : Anton Bruckner, Symphonie n° 7.  Son : A. Calpini, V. Trentino. Montage : M. Serandrei. Décors : O. Scotti. Costumes : M. Escoffier, P. Tosi. Maquillage : A. De Rossi. Sorties : 2/09/1954 (Festival de Venise) - 28/01/1955 (Italie) - 3/02/1956 (France). Interprétation : Alida Valli (comtesse Livia Serpieri), Farley Granger (lieutenant Franz Mahler), Massimo Girotti (marquis Roberto Ussoni), Heinz Moog (comte Serpieri), Rina Morelli (Laura, la gouvernante), Christian Marquand (un officier), Sergio Fantoni (un patriote), Tino Bianchi (Meuci), Ernest Nadherry (le commandant de la place de Vérone), Tonio Selwart (colonel Kleist), Marcella Mariani (la prostituée). 

  • Synopsis

Mai 1866. L'occupation autrichienne de la Vénétie s'achève. Au théâtre de la Fenice, à la conclusion de l'Acte III d'Il trovatore de Giuseppe Verdi, des patriotes italiens manifestent bruyamment. Une jeune femme s'écrie : "Fuori gli stranieri ed arrivederci !". Des papiers aux couleurs italiennes sont projetés des balcons. On entend : "Viva La Marmora !", "Viva l'Italia !" Le marquis Roberto Ussoni (Massimo Girotti), cousin de la comtesse Livia Serpieri (Alida Valli) provoque en duel un jeune lieutenant habsbourgeois (Farley Granger) qui vient de railler les Italiens. Livia cherche à sauver Roberto en se faisant présenter à l'officier autrichien. En fait, Ussoni a été dénoncé et arrêté. Il devra purger un an d'exil. De son côté, la comtesse, très impressionnée par la beauté du lieutenant Franz Mahler, tombe rapidement sous le charme et devient bientôt sa maîtresse. 

Afin d'échapper aux désordres de la guerre et parce qu'il sert aussi les intérêts autrichiens, le comte Serpieri (Heinz Moog) se retire, avec son épouse, dans sa résidence d'été à Aldeno, dans la province de Trente. Ussoni, libéré, remet à sa cousine, gagnée en principe aux convictions nationalistes, la somme de trois mille florins destinée à financer un bataillon de volontaires italiens. Elle doit les transmettre, par la suite, à un patriote qui la contactera à Aldeno. Quelque temps après, Franz Mahler s'introduit secrètement dans la villa. Surprise, Livia le dissimule alors dans un grenier. La passion de Livia pour le bel officier se rallume. Afin de lui éviter la guerre, elle lui donne une partie de l'argent des patriotes italiens : ainsi, pourra-t-il se faire réformer en "achetant" un médecin corruptible. 

L'armée italienne est sévèrement battue à la bataille de Custozza. Ussoni combat jusqu'au bout et sera blessé. Livia anxieuse et torturée, entreprend un voyage long et périlleux pour rejoindre Franz à Vérone. Là, elle découvre un homme aigri, décomposé par l'alcool et vivant avec une prostituée. Après l'avoir humiliée, Franz lui fait comprendre qu'il ne l'aimait pas. Meurtrie, Livia s'enfuit, et, de rage, va livrer son amant aux autorités. Signalé comme déserteur, Franz Mahler est arrêté et exécuté sur-le-champ. Livia déambule à travers les rues de Vérone en hurlant sa douleur.     

F. Hayez. El beso, 1859. Pinacothèque de Brera, Milan