L'Homme sans passé : L'Autre Côté de l'espoir (A. Kaurismäki)


Y aunque el olvido que todo destruye,/Hay matado mi vieja ilusión/Guardo escondida una esperánza humilde,/Que es toda la fortuna de mi corazón (Et même si l'oubli qui détruit tout/A tué mes vieilles illusions,/Je garde cachée une humble espérance,/Qui est toute la fortune de mon cœur." (Volver/Revenir, A. le Pera/C. Gardel).

 

Alors que les spectateurs français découvrent l'humanité transparente du dernier Kaurismäki (L'Autre Côté de l'espoir, 2017), Arte diffuse, pour sa part, le puzzle identitaire et méditatif de L'Homme sans passé (2002). Les récits diffèrent, mais, en revanche, signes, objets et lieux visités renvoient à d'identiques compassions : là où survivent des sans, surgissent du sens et de vrais sentiments. Kaurismäki en sait quelque chose : ces vagabonds de l'existence, ces losers infortunés d'un monde sans pitié, ils les a côtoyés. Ne déclare-t-il pas, à propos de sa "trilogie prolétarienne" des années 2000 : "(Mes personnages) viennent du temps où j'exerçais un métier honnête, sur les chantiers, à l'usine, à la poste..." ?   Natif d'Orimattila, dans le sud de la Finlande, Aki a le cœur d'un homme, d'un vrai, celui qui sait aimer et reconnaître son prochain. Nul Finlande, selon lui, n'aurait de justification s'il n'y avait pas l'univers en partage et la Finlande inscrite en son sein ! Il n'a jamais, au grand jamais, brossé le tableau d'un pays idyllique, se targuant d'un des taux de chômage les plus bas d'Europe. Kaurismäki se fiche des agences touristiques et des cartes de visite trompeuses : il peut - suprême humour - montrer qu'en Finlande même, à seule fin de sortir la tête du trou, confectionner des sushis et se vêtir en kimonos pour des clients japonais, instruits dans la langue finnoise (L'Autre Côté de l'espoir), n'est pas une mauvaise idée. Et v'lan dans la figure des partisans repliés du chauvinisme national ! 

D'ailleurs, L'Homme sans passé (Markku Peltola) affronte comme Khaled (Sherwan Haji), le rescapé syrien de L'Autre Côté de l'espoir, les absurdes incohérences bureaucratiques et les mêmes trios crétins de la fachosphère, qui passent à tabac ou poignardent ceux qui ne sont pas comme eux. C'est bien connu, à trois, on se sent plus forts pour écraser le sans-papier, le sans domicile fixe, le sans-emploi, l'étranger venu de partout et nulle part, et de surcroît n'importe quel homme ou femme survenu(e) d'un autre endroit. Même le jardin d'en face est allogène pour ces béotiens ! À cet égard, la lisière de L'Homme sans papier est cinglante : assommé jusqu'à ce que mort s'en suive, M est couvert d'un heaume, sa valise lui est projetée au corps et son portefeuille dépouillé et flanqué à la poubelle. On aura compris le message des criminels : "Ton identité on n'en à rien cirer, seule compte la nôtre et, de surcroît, ton argent nous appartient !" Le tout sur la musique de Leevi Madetoja, grand compositeur national, diffusé sur le transistor de M (maudit et méconnaissable) ! Or, qu'est-ce qui est d'ici et qu'est-ce qui est d'ailleurs ? Kaurismäki s'en moque. Avec une pointe d'ironie, le réalisateur des Lumières du faubourg (2006), le film qui clôt la "trilogie des perdants", montre que l'animal - le chien en l'occurrence - a conservé sa sagesse plus que l'homme : il ignore pièce d'identité et origines. À l'expression et au comportement, il détecte le bon du mauvais. Comme Saint-Éxupéry dans Terre des hommes, Kaurismäki voit son frère dans celui qui respire, qui sourit, qui pleure et qui marche comme lui. À partir de l'instant où il souffre, grelotte et gémit, c'est qu'il a besoin d'être aidé et sauvé. Sauver son semblable, c'est se sauver soi-même et l'humanité entière. Sauver un chien assoiffé, c'est le geste élémentaire de Koistinen (Janne Hyytiäinen) dans Les Lumières du faubourg. Mais le maître impitoyable et ses deux acolytes - encore des fêlés de la "nazimania" ! - ne le tolèrent pas : Koistinen aura sa raclée et le canidé continuera à crever de soif ! Kaurismäki ne reste pas sur cette image pourtant : Unus pro omnibus, omnes pro uno, telle est la devise des loqueteux alcooliques de la "chienne de vie" que filme le cinéaste. Elle est supérieure à la morale du trois contre un des cinglés de la délinquance primaire qui fourniront, demain, les bataillons du fascisme enragé et stupide. Celle que Pasolini dénonçait, et Dieu sait qu'il aurait sûrement aimé Aki !  

Du reste, Kaurismäki ne croit pas que le peuple finlandais soit blanc ou noir. Koistinen des Lumières du faubourg ne répond-il pas à celle qui cherche à tromper sa vigilance : "Notre rudesse est en surface, nous sommes des êtres humains aussi !" ? Est-ce pourquoi Kaurismäki écoute les vents et les musiques du dehors : le blues du Mississipi et le tango selon Gardel qui chantait "Sans ailes, on ne peut que rester prisonnier de ce pays froid" ? Auxquels goûtent, avec le même trouble, Khaled ou Mazdak, le Syrien ou l'Irakien, parce qu'il n'existe nulle frontière dès lors que souffle l'âme du poète. Le trait d'union entre les deux films est confondant : le juke-box qu'offre l'électricien généreux à M. l'homme sans passé est celui du restaurant d'Helsinki, racheté par Wikström (Sakari Kuosmanen). C'est d'ailleurs le même acteur qui incarne le bâilleur illicite de M (M. Peltola). Au creux de la vague, ou après la catastrophe, rien n'est jamais fini. Selon Kaurismäki, la fraternité et la solidarité, l'amour aussi, on les rencontre chez les sans, ils ont leur cœur à offrir ; les rapaces - les salles de poker en sont un reflet - en ont tellement ramassé que leur sans n'est pas ailleurs, à présent, que dans leur âme. Il n'y a donc aucun espoir de ce côté-ci. L'électricien qui offre ses services à L'Homme sans passé aura toujours raison : "Si je tombe dans le caniveau, ramasse-moi !", s'écrie-t-il.

S.M. 


 

L'Homme sans passé/Mies vailla menneisyyttä. Finlande. 2002. réalisation et scénario : A. Kaurismäki. Ph. T. Salminen. Mont. T. Linnasalo. 97 minutes. Int. M. Peltola, Kati Outinen, Juhani Niemela, S. Kuosmanen.

L'Autre Côté de l'espoir/Toivon tuolla puolen. Finlande. 2017. réal et scénario : A. Kaurismäki. Ph. T. Salminen. Mont. S. Heikikilä. 98 minutes. Int. S. Haji, S. Kuosmanen, I. Kaivula, S. Al-Bazoon. Sortie en France : 15 mars 2017.

L'Homme sans passé

L'Homme sans passé

L'Autre Côté de l'espoir