Camille Claudel (1988, B. Nuytten)


Sorti le 7 décembre 1988, à la veille du 124e anniversaire de la sculptrice française, Camille Claudel, réalisé par le grand opérateur Bruno Nuytten fut clairement inspiré par sa compagne, l'actrice Isabelle Adjani. Absolument fascinée par le destin et l'œuvre de Camille, Isabelle venait d'en découvrir l'essentiel grâce à Reine-Marie Paris, petite-fille du dramaturge Paul Claudel, frère cadet de la statuaire. À la suite de l'ouvrage d'Anne Delbée, publié en 1982, de celui de Mme Paris, édité en 1984, puis de la rétrospective des œuvres de Camille Claudel au Musée Rodin, le film eut l'immense mérite de permettre la redécouverte d'une artiste que la relégation de 1915, à Montfavet (Vaucluse), avait largement enterré. Or, dans un film totalement exemplaire, Bruno Dumont, grandement servi par Juliette Binoche, avait relaté le crépuscule d'une vie dans Camille Claudel 1915 (2012). Nous l'avons commenté par ailleurs. 

Entravé par le cadre dans lequel il se déploie - celui d'un biopic classique et linéaire -, le film de Bruno Nuytten, après quelques épisodes passablement superficiels, retient l'attention par des séquences extrêmement fortes, dans lequel le talent exceptionnel des acteurs semble réduire les rapports passionnels (ou conflictuels) Claudel/Rodin, subjectivement exagérés, à l'aune d'un tête-à-tête spectaculaire Isabelle Adjani/Gérard Depardieu. Ne soyons pas injustes cependant : l'étreinte amoureuse de Rodin  et la pose de son modèle, Camille, puis son sens et sa traduction, à travers la pétrification de l'expression dans la matière (environ, 45mn 51s du début du film), comment pourrait-on mépriser ces beautés ? Bruno Nuytten fait l'étalage, partout où il peut se délivrer de l'étreinte de sa comédienne, d'une science immense. Isabelle est, de son côté, profondément habitée et sincère. C'est net et indéniable. Mais, n'a-t-elle pas sous-estimé la part mystérieuse, tragique en cela, de la destinée de Camille? 

Il eût été intéressant d'explorer avec plus d'intensité les affinités électives de Claudel père (Alain Cuny) avec sa fille et les liens ambigus entre Paul (Laurent Grévill) et Camille. Il n'était pas inutile non plus de mettre en relief l'amitié profonde qui attachait Jessie Lipscomb (1861-1952), sculptrice britannique à la carrière infiniment brève, à Camille. Nous estimons que les relations amicales, ou, à l'inverse, les dissentiments tenaces, renseignent beaucoup sur la psychologie des êtres humains, à plus forte raison lorsqu'il s'agit de personnalités remarquables. Enfin, qui pourra s'estimer satisfait de la manière dont on situe, assez faiblement, une aventure humaine dans son cadre historique et sociologique environnant ? C'est évidemment un avis. Parce qu'il n'est pas dans notre propos de jeter le discrédit sur un film qu'il faut replacer dans son contexte historique. 

Il reste un bout de chemin à accomplir avant de comprendre parfaitement l'art de Camille Claudel et les symptômes du mal qui la précipitèrent vers l'impuissance créatrice. Ainsi que les motivations obscures qui poussèrent sa famille, dont Paul Claudel, à l'interner. De ce point de vue, nous nous félicitons de l'ouverture, très récente, d'un Musée Camille-Claudel à Nogent-sur-Seine (Aube). Car, ce qu'il nous faut, hélas, constater c'est qu'Isabelle Adjani n'aura pas servi forcément la cause de celle qu'elle croyait si bien défendre. Son antagonisme avec Rodin/G. Depardieu tourne à la caricature et sa fureur, névrotique et obsessionnelle, ne plaide nullement en faveur de Camille. Reine-Marie Paris, historienne de l'art et petite-nièce de la sculptrice, n'affirmera-t-elle pas que la mort de l'artiste - survenue le 19 octobre 1943 à l'asile de Montfavet - fut longtemps entourée d'un tabou ? Et qu'en outre, Paul Claudel, son grand-père, "avait nourri une énorme culpabilité toute sa vie, au-delà de la mort de Camille" ? Les lettres de Camille, adressées à Paul, révèlent une femme profondément lucide. Dans une missive, datée du 25 février 1917, Camille implore qu'on ne l'oublie pas et écrit ceci : "On me reproche - ô crime épouvantable ! - d'avoir vécu toute seule, de passer ma vie avec des chats, d'avoir la manie de la persécution ! C'est sur la foi de ces accusations que je suis incarcérée depuis cinq ans et demi comme une criminelle, privée de liberté, privée de nourriture, de feu, et des plus élémentaires commodités", avant d'imputer à la "maudite guerre", celle de 14-18, une partie de la situation qui l'accable. Deux mois avant le décès de l'artiste, le directeur de l'hôpital psychiatrique confiait à Paul Claudel : "Mes fous meurent littéralement de faim : 800 sur 2000."

On est donc naturellement conduits à s'interroger : quelle était la nature du mal dont souffrait Camille ? Concernant l'actrice Isabelle Adjani, interprète de Camille, nous voudrions retenir qu'à la veille du film, elle déclara à Bruno Nuytten : "J'aimerais me servir du corps de Camille Claudel pour pouvoir incarner mon propre désarroi, mon cri. Il m'a entendue." Bruno dira ensuite : "[...] à l'issue du film, j'étais devenu Camille Claudel et Isabelle Adjani était devenu Rodin. [...] On n'échappe jamais aux choses  délicates, fragiles, et humaines qu'on touche." Précisément, l'artiste doit-il être dominé par son modèle ? D'un autre point de vue, l'idée de modèle n'a aucun sens en matière artistique. Rodin, dès le début, ne proclame-t-il pas à Camille, médusée : "Ce que j'ai mis des années à comprendre, vous le savez déjà" ? Et celle-ci, ironique, lui répondant alors : "Je croyais (selon vos dires) que l'inspiration n'existait pas !" Pour le talent et l'intelligence des deux comédiens, on pourrait effectivement mettre mes réserves au bûcher. Ne manquez pas le Camille Claudel de M. Nuytten !

 

S.M.

 

Camille Claudel. France. 1988. 170 minutes. Réalisation et scénario : B. Nuytten, Marilyn Goldin, d'après Reine-Marie Paris. Production : Christian Fechner, I. Adjani. Photographie : Pierre Lhomme. Son : Guillaume Sciama. Décors : Bernard Vezat. Musique : Gabriel Yared. Montage : Joëlle Hache, Jeanne Kef. Interprétation : Isabelle Adjani (Camille Claudel), Gérard Depardieu (Rodin), Laurent Grévill (Paul Claudel), Alain Cuny (M. Claudel), Madeleine Robinson (Mme Claudel), Philippe Clévenot (Eugène Blot), Jean-Pierre Sentier (Limet), Katrine Booorman (Jessie Lipscomb), Danièle Lebrun (Rose Beuret), Roger Planchon (Morhardt).