Festival des cinémas du Sud - Lyon, 2017


Regard Sud et l'Institut Lumière organisent, comme chaque année, le Festival des cinémas du Sud. 17e du nom, il aura, comme marraine et comme invitée d'honneur, l'actrice et réalisatrice arabe israélienne, Hiam Abbass (La Fiancée syrienneLes CitronniersLa Source des femmes...). Il débutera le mercredi 12 avril pour s'achever le 15. Les séances se tiendront à l'Institut Lumière. Neuf réalisations sont programmées, issues des pays suivants : Algérie, Arabie Séoudite, Egypte, Irak, Liban, Maroc, Palestine et Tunisie. 

1.

Traditionnel point fort, la soirée d'ouverture - mercredi 20 h - donnera lieu à la projection de l'adaptation cinématographique d'une pièce théâtrale de l'algérienne Rayhana, À mon âge je me cache encore pour fumer (2016, 90 mn), avec Hiam Abbass, Biyouna, Nadia Kaci et Fadila Belkebila. Seront présentes, au cours de la soirée, la réalisatrice, la comédienne Hiam Abbass et Michèle Ray-Gavras, productrice. À l'origine, Rayhana l'avait mis en scène à la Maison des métallos à Paris. Nous étions en janvier 2010  : la pièce n'eut pas l'heur de plaire à tous. Victime d'une agression, les cheveux de la comédienne, d'un roux flamboyant, furent aspergés d'essence par deux individus influencés par l'idéologie religieuse intégriste. Par chance, Rayhana ne brûla point et, comme il fallait s'y attendre, l'œuvre eut un grand retentissement. Les dialogues de la pièce, d'une crudité et d'une franchise détonantes, intéressèrent Costa-Gavras et son épouse qui, d'emblée, ambitionnèrent d'en faire une transposition à l'écran. Qui est donc Rayhana ? Originaire de Bab-el-Oued, un quartier populaire d'Alger, la comédienne est la fille d'un combattant FLN des Aurès et a, présentement, cinquante-deux ans. Face à la violence des groupes armés islamistes (GIA), Rayhana s'installe en France au début du XXIe siècle. À mon âge je me cache encore pour fumer c'est la confession - encore et toujours, dirions-nous - des femmes au harem. Là, où la parole se délie et où le prohibé - le haram - explose : puisqu'on est, entre femmes, tout peut donc s'énoncer sans détours. "Le titre résume l'absurdité de l'interdiction faite aux femmes, même pour quelque chose d'aussi insignifiant qu'une cigarette", affirme Rayhana. "Si les femmes sont mal vues quand elles fument ce n'est pas tant parce qu'on s'inquiète de leur santé, mais parce qu'elles passent pour des putains", ajoute la réalisatrice. L'œuvre de Rayhana se situe à la fin de la "décennie noire" : une adolescente, engrossée hors mariage, se réfugie dans un hammam. Là, elle est prise en charge par la patronne, Fatima, qui la cache. L'irruption de la jeune femme et les plaintes d'une célibataire guident la conversation des dames - elles sont neuf - autour des thèmes les plus cruciaux : l'amour, les hommes, le sexe, la religion et la guerre qui fait rage. "J'utilise le langage des hommes pour mieux les attaquer", explique Rayhana. La vulgarité expressive dénonce, en effet, la brutalité masculine à l'endroit des femmes. Son film a obtenu le Prix du public au Festival de Thessalonique.

2.

La soirée suivante traite - séances à 19 h et 21 h -, à travers deux exemples d'exploitation inhumaine de la force de travail, des déséquilibres économiques intercontinentaux. Ainsi Chacun sa bonne/Makhdoumin (2016, 67 mn), documentaire libanais de Maher Abi Samra, est une étude sans complaisance sur une forme d'esclavagisme trop souvent ignoré. Le cas du Liban est, en ce sens, révélateur : le travail des domestiques - des femmes pour l'essentiel - représente un marché honteux et, de surcroît, banalisé. Ce système, segmenté suivant les origines nationales et ethniques, transforme l'employeur libanais - nécessairement issu d'une classe sociale aisée - en maître et l'employée en sa propriété. Dans le cas présent, Zein, propriétaire de l'agence de placement Al Raed, en ouvrant les portes de ses bureaux à Maher Abi Samra, lui offre l'occasion d'analyser minutieusement les composantes d'un système autorisé par l'État. Natif de Beyrouth en 1965, Maher Abi Samra avait débuté son métier avec Chroniques d'un retour (1995), puis obtenu le Prix Ulysse au Cinemed avec Rond-point Chatila (2004). Enfin, Nous étions communistes (2010) fut sélectionné à la Mostra de Venise et primé au Festival d'Abu Dhabi.  Insoumise (2015, 80 mn), seconde fiction du marocain Jawad Rhalib, met en scène le destin d'une informaticienne, Laila, opposante politique contrainte à l'exil. Embauchée dans une exploitation agricole en Belgique, la jeune femme découvre la terrible réalité des saisonniers, ces travailleurs sous-payés et corvéables à merci. Comme le titre l'indique, Laila ne s'y soumettra pas, ni pour elle-même, ni pour les autres. On peut voir ce film comme la synthèse des documentaires El Ejido, la loi du profit (2007), mise en relief de la surexploitation des ouvriers immigrés dans les cultures sous serre à Almeria (Espagne) et Le Chant des tortues (2015), qui évoque le mouvement de contestation populaire  du 20 février 2011 au Maroc. Très attaché à une forme moderne de réalisme social, Jawad Rhalib, 51 ans, cherche évidemment à ne point séparer les différents aspects aliénants et destructeurs du processus de "mondialisation" de l'économie capitaliste. Dans Les Damnés de la mer (2008), Jawad montre, par exemple, l'extrême désarroi des pêcheurs marocains d'Essaouira, de Safi et d'Agadir, forcés d'exercer leur artisanat à Dakhla, dans le Sud, où ils doivent affronter les chalutiers étrangers, coupables de détruire l'écosystème. Réalisateur cosmopolite, Rhalib a filmé, partout où il l'a pu, les désordres du monde dans lequel nous survivons. Il sera présent à la soirée de projection d'Insoumise. 

 3.

Avec Samir dans la poussière (2015, 59 mn) du franco-algérien Mohamed Ouzine et House Without Roof (2016, 117 mn) de la réalisatrice kurde Soleen Yusef, programmés le 14, nous pourrions être dans une thématique du retour au bercail, s'il n'y avait le surprenant et désopilant Amours, larcins et autres complications (2015, 93 mn) du palestinien Muayad Alayam. Prix du jury George (moyen métrage le plus innovant) à Nyons, le film d'Ouzine oscille, quant à lui, entre fiction et documentaire. Samir, jeune contrebandier, est d'ailleurs le neveu du cinéaste. Il transporte quotidiennement et, à dos de mulet, du carburant vers la frontière marocaine.  Face à la caméra, il raconte sa vie : les bêtes assommées par les vapeurs d'alcool, la routine, la solitude, l'ennui et le manque de perspectives. À son oncle, photographe fasciné par le mystère et la beauté du désert, Samir oppose incompréhension et lassitude agacée. Le réalisateur, auteur de films à caractère sociologique, nous dit : "J'ai toujours aimé les contrebandiers parce qu'ils se jouent des frontières. Mais j'ai vite compris que celui qui se reposait dans l'obscurité de cette chambre au milieu de la nuit, après une longue journée de travail, ne saurait que faire des états d'âme, même bienveillants [...], d'un "migré" venu filmer cette terre que lui et sa monture détestent par dessus tout." House Without Roof/Maison sans toit a, pour sa part, été tourné à Dahuk, une commune de la région autonome du Kurdistan en Irak, où est née sa réalisatrice, Soleen Yusef, un jour de 1987. Le film raconte le périple de trois frères et sœur, exilés kurdes en Allemagne, retournant au pays afin d'enterrer leur mère. Ils veulent, en même temps, exaucer les vœux de celle-ci en l'enfouissant aux côtés de son défunt époux. Cependant, dès qu'elle arrive au Kurdistan, la fratrie se heurte à l'animosité de la famille maternelle qui considère leur paternel comme un traître ayant servi l'ancien régime de Saddam Hussein. Le rituel religieux va donc être interrompu par un enlèvement de cercueil, conduisant bientôt à une course-poursuite sur les routes militarisées de la province. Fort heureusement, "au Kurdistan, juge Nathalie Petrowski, les maisons n'ont peut-être pas de toit et le pays est toujours à un cheveu de l'éclatement, mais les gens n'ont pas perdu leur dignité, ni leur humanité comme le démontre admirablement ce film." (in : La Presse de Montréal, 2/09/2016).  Filmé en noir et blanc et, selon des moyens de fortune,  Amours, larcins et autres complications est, avec Barakah meets Barakah de Mahmoud Sabbagh, l'autre comédie inscrite au tableau. Ce conte drôlatique est un miracle. À travers l'imbroglio et l'absurdité inhérents à l'interminable conflit israélo-palestinien, Muayad Alayam tourne en dérision les tribulations d'un escroc à la petite semaine. L'art du réalisateur est de "ne jamais rien appuyer, de filmer sur la pointe des pieds, en plan large et souvent en plan-séquence, des situations aussi inextricables qu'inénarrables." (V. Ostria in : Les Inrockuptibles, 25/09/2015). Muayad Alayam suit les traces de son compatriote Elia Suleiman (Le Temps qu'il reste, 2009). Concernant cette journée, signalons enfin la présence de Soleen Yusef et Mohamed Ouzine à la projection de leurs films respectifs.

4.

Avec In the Last Days of the City/Akher ayam el Madina (2016, 118 mn), l'Égyptien Tamer El Saïd, 45 ans, nous livre une œuvre largement autobiographique, une sorte de "film dans le film". Fin 2008, deux ans avant la rébellion protestataire qui enfièvrera son pays, le cinéaste tente de filmer Le Caire. Or, tandis que la capitale se transforme continuellement, Khalid, le documentariste que met en scène le cinéaste, vient de perdre son père. Circonstances aggravantes : sa mère, hospitalisée, est à l'agonie et son épouse vient de le quitter. Comment dès lors reconstituer l'essence d'une vie et d'une ville ? Pourtant, au cours d'un hiver crucial, trois collègues venus de Bagdad et de Beyrouth arrivent chez lui afin d'assister au Festival du film du Caire. Ensemble, ils redonnent à Khalid le courage nécessaire à la matérialisation du projet. Le film de Tamer El Saïd est une réflexion sur la fonction créatrice du cinéma : comment évoquer, dans sa singularité et sa complexité même, un univers en voie de disparition, celui de Khalid et celui d'une cité à l'avenir incertain ? Quels jours derniers cherche-t-on à décrire ici ? Expression d'une fin de monde voire apocalypse, c'est précisément ce qui a frappé le jury et les spectateurs de la 73e édition de la Mostra de Venise au moment de la projection de The Last of us/Akher wahed fina (2016, 94 mn), première fiction du tunisien Ala Eddine Slim. Sans doute inspiré de l'illustre jeu-vidéo d'action-aventure (The Last of us, ou littéralement Les derniers d'entre nous), le film aura nettement impressionné au point d'obtenir un prix "Mario-Serandrei - Best Technical Contribution" et celui de la Première œuvre, récompensant les mérites d'une photographie et d'une bande-son exceptionnelles (Amine Messadi - Moncef Taleb, Yazid Chebbi). Les interprètes, eux aussi, ne sont pas en reste : le débutant Jawher Soudani, en migrant subsaharien cherchant à traverser la Méditerranée et aboutissant vers un territoire imprévu, confrontation à une condition d'avant la civilisation, et l'excellent Fathi Akkari. Après de telles réalisations, il est normal que l'on veuille se détendre un peu : mais le peut-on encore, en Arabie séoudite par exemple, où chaque aspect de l'existence humaine déchaîne les foudres d'une censure vétilleuse ? C'est le propos de Mahmoud Sabbagh dans son premier long métrage - ("Les pixellisations présentes dans ce film sont totalement normales. Il ne s'agit, en aucun cas, d'une critique envers la censure", prévient-on ironiquement en début de film.) : Barakah meets Barakah (2015, 88 mn) est, en effet, une délicieuse comédie sentimentale au ton volontiers caustique. Si le film veut être un plaidoyer pour la liberté des mœurs, il est fatalement un vibrant appel à la création artistique. De fait, la tenue régulière d'un tel Festival montre que, sur cette terre, bien des espaces de liberté demeurent et qu'il est naturel de vouloir en conquérir d'autres.

S.M.   

 

Programme : www.institut-lumiere.org/media/institut-lumiere/documents/cinemas-sud2017.pdf