Kadye Molodowsky, la lyre vagabonde


 Et pourquoi ce sang infaillible devrait-il

Être ma conscience, comme un fil de soie

Attaché sur mon cerveau,

Et ma vie, page cueillie d'un Livre Saint,

La première ligne déchirée ? 

(K. Molodowsky)

 

 Ces lignes écrites en 1927, dans le recueil Kheshvendike nekht : Lider, soulèvent une question cruciale : comment une femme de lettres juive peut-elle concilier son inclination et son talent personnels avec les contraintes de la halakha 

La réponse de Kadye Molodowsky, que ce soit à travers ses poèmes, y compris ceux composés pour les enfants et les adolescents, ses romans ou ses essais, ses pièces de théâtre aussi, tous publiés entre 1927 et 1974, n'a pas cessé de s'élargir vers des perspectives beaucoup plus vastes, labourant, en correspondance avec les interrogations du monde juif européen, des champs fertiles et nécessaires à la survie d'un peuple et d'une culture au sein du patrimoine universel. 

Née le 10 mai 1894 dans le shtetl  de Bereza Katurska, située, sous l'Empire tsariste, dans la province russe de Grodno (aujourd'hui en Biélorussie), Kadye fut la deuxième parmi quatre enfants : deux garçons et deux filles. Son père, très pieux, maîtrisait supérieurement l'hébreu qu'il enseignait à travers la Tora tandis que sa grand-mère paternelle maniait couramment le yiddish. C'est donc grâce à ceux-ci que Kadye deviendra experte dans les deux langues. Cependant, la famille n'était pas uniquement gardienne des traditions. Molodowsky père adhérait à la philosophie des Lumières (Haskala), illustrée à l'Est par Ber Levinsohn, et admirait tout autant le financier anglais Moïse Montefiore (1784-1885) que le futur fondateur du sionisme moderne, Theodor Herzl. Sa mère était, quant à elle, une commerçante avisée qui avait ouvert une fabrique de seigle. C'est, dans cet esprit-là, sans doute, que Kadye fut également initiée dans la langue russe par le recours à divers précepteurs qui lui enseignèrent, dans le même temps, la géographie, la philosophie et l'histoire. À vrai dire, c'était chose inhabituelle pour une fille élevée au shtetl. 

À dix-sept ans, Kadye a réussi ses examens de fin d'études secondaires. Elle commence, très tôt, à enseigner à son tour. De 1911 à 1913, elle se trouve à Sherpetz puis à Bialystok, où habite la sœur de sa mère. Là, elle a rejoint un groupe de revivalistes juifs. Puis, elle étudie l'hébreu de façon approfondie sous l'égide de Yehiel Halperin, à Varsovie : ce qui lui permettra de donner, plus tard, des cours en maternelle et en primaire à Odessa. Suite à la Révolution bolchévique de 1917, elle tente de retourner vers son lieu natal, mais elle ne peut guère dépasser Kiev où elle finit par s'installer. Ici, elle va travailler comme professeur privé et dans un centre d'accueil pour enfants juifs déplacés à cause des pogroms ukrainiens. En effet, la guerre civile de 1918-1921 déchaîne la furie antisémite des armées blanches qui massacrent des centaines de milliers de personnes. Si les dirigeants communistes condamnent ces agissements, ils prennent, en revanche, toute une série de mesures visant à supprimer l'existence d'une communauté juive en tant que telle. Les bolchéviks essaient d'orienter les Juifs vers des secteurs économiques - agriculture et industrie lourde - qui contribuent à défaire les structures traditionnelles. Quoi qu'il en soit et, après avoir survécu aux massacres, Kadye publie ses premières œuvres poétiques. Au cours de l'hiver 1920, elle épouse, par ailleurs, un jeune enseignant, Simkhe Lev, lui aussi issu d'un shtetl. Son premier ouvrage date de 1927, Kheshvendike Nekht (Nights of Heshvan). Ce recueil poétique reçoit des critiques généralement élogieuses. Ce qui frappe ici c'est la modernité de l'approche en contraste absolu avec ce que Kadye évoque ou observe, c'est-à-dire la condition féminine dans la sphère juive. Ailleurs, la poétesse rendra compte de la pauvreté des étudiants à qui elle dispense ses cours, ainsi dans Geyen Shikhelekh Avek : Mayselekh (Les petites chaussures disparaissent), publié à Varsovie en 1930. Son troisième opus de poésies, Dzshike Gas (1933), paru dans le Literarishe Bleter, affrontera, en revanche, l'incompréhension. Freydke, récit lyrique en seize parties sur la destinée héroïque d'une ouvrière juive, sera la dernière œuvre écrite à Varsovie, cité dans laquelle Kadye vivra jusqu'en 1935, année de son départ vers les État-Unis d'Amérique.

Installée à New York - son mari l'y rejoindra courant 1937 -, Molodowsky va pouvoir s'engager plus librement dans une activité littéraire en plusieurs dimensions : poèmes pour enfants, romans, nouvelles, écrits journalistiques, revues littéraires... le fil conducteur d'un tel labeur c'est celui de redonner vie à un héritage culturel menacé et que la Shoah future entamera plus encore. Son cinquième livre, In Land fun Mayn Geben (Dans le pays de mes os), apparaît comme la méditation intérieure de cet exil.

Après Guerre, entre 1949 et 1952, la poétesse et son conjoint iront vivre en Israël. Elle édite, à Tel Aviv, un journal Heym (Home) dont la tâche prioritaire sera de raconter la vie de ces femmes-pionnières venues participer à l'édification d'un foyer juif. Elle travaille aussi sur un roman et entreprend son autobiographie, qui paraîtra entre mars 1965 et avril 1974. Publié à Buenos Aires en 1965, Likht fun Dornboym (Lights of the Thorn Bush), ultime ouvrage poétique, mêle, tout à la fois, une galerie de personnages légendaires et contemporains dont l'importance est sensée éclairer la détermination et l'engagement sioniste de Kadye Molodowsky qui décède, en mars 1975, à Philadephie (Pennsylvanie). 

(D'après un texte de Kathryn Hellerstein).   

 


 


 Feuilles mortes (Opgeshite bleter) in : Les nuits de Chesnav (1927)

 

I.

Mots déjà prononcés - feuilles mortes

que le vent vous emporte

et que je puisse vous oublier.

Je resterai tel un arbre en hiver,

yeux fermés, immobile

et taciturne.

Aussi quand la nuit me bercera ay-lu,

aussi quand l'obscurité me bercera, ay-lu.

Mes mains, seules, les mains blanches

se lèveront - se réveilleront,

qu'elles veuillent enlacer encore un corps chaud, 

un corps fidèle. 

Voilà mes mains, les mains blanches.

 

II.

 

Un vieux siddour face à moi,

les pages jaunies pliées aux angles,

les prières des femmes soulignées sur la reliure d'Isaac

et sur l'ardent four calcaire de Nimrod.

Là-bas, des larmes silencieuses ont été versées

qui ont assoupli la feuille,

comme un cœur qui s'attendrit dans la prière.

Doigts suivant le début des prières,

"Que soit faite ta volonté",

Paroles calcinées, sept fois récitées.

À présent qui portera le siddour respectueux de haShem 

sous le bras ?

Et qui tournera les pages ternies ?

Peut-être devrais-je le porter sur ma table dressée,

le poser bien au milieu,

et si mon cœur est assailli,

prendre le siddour et le serrer sur mes lèvres ardentes.

Pour la journée, la lumière est toujours manquante

Et l'eau n'est qu'une étape. 

 

Ottwock

 

VI.

Je suis une vagabonde.

Mon cœur est habitué au désir.

Lorsque le jour achève de dévorer

la rosée nocturne,

je soulève le blanc rideau de ma fenêtre,

mon regard posé sur une ruelle inconnue.

Enfouie dans un recoin de mon âme

quelque pensée préoccupante :

peut-être qu'ici personne ne voudra me connaître,

que le Seigneur m'en préserve et m'en affranchisse !

Comme de la menace persistante d'une pluie

d'une abondance imprévisible sur la terre,

ainsi et pour moi chaque ville,

ainsi et pour moi chaque nouvel endroit.

Et j'ignore la diversité de mon corps.  

 

 

VII.

Félicitations ! Mes amies

ont déjà de nouveau-nés dans de blancs berceaux,

les remplissent de tendresse, de leurs visages sereins et maternels,

d'un sein nu et gonflé -

ainsi se termine désormais leur vie de jeune fille.

 

Eux, m'observent d'une lueur humide et d'un regard triste

comme l'eau noire en automne,

avant qu'elle ne devienne glace. 

Pour eux, les journées ne s'achèvent pas en soirées paisibles,

davantage, ils traînent longtemps à travers les rues, 

sourire absent sur les lèvres, 

quand nous nous rencontrons.

 

Les voici qu'ils dorment, d'une indicible quiétude, rondes figures

sur leurs coussins blancs,

allongeant une main amollie vers le berceau,

et ne jetant, au-dessus de l'aube naissante

aucun pâle coup d'œil

vers les vitres blafardes,

pour la parole interrompue de quelqu'un

ou le sourire d'un autre

dont le nom est sur mes lèvres. 

 

Mes amies ont déjà des enfants

dans de berceaux blancs.

Félicitations !

 

(Trad. SPORTISSE Michel).