Fernando Solanas : La Dignité du peuple


Avec La hora de los hornos/L'Heure des brasiers (1968), Fernando Ezequiel Solanas entra dans la légende. Ce documentaire-fleuve se répandit, à l'échelle internationale, comme une forme de manifeste idéologique anti-impérialiste. Le réalisateur argentin, aujourd'hui âgé de 80 ans, acquit de fait la réputation d'un auteur politiquement engagé.  Cela pouvait conduire néanmoins à quelques simplifications. Solanas ne sacrifia jamais, et, dès ses débuts, l'outil cinématographique et les pouvoirs que cet outil pouvait apporter, en tant qu'élément de réflexion, de clarification et de connaissance, au profit du discours uniment propagandiste. Enfin, il n'oubliait jamais la force et l'intemporalité du vécu, "les choses vues et entendues" en tant qu'élément créatif d'un processus de nature artistique. Outrepassant la logique démonstrative, le film a pour fonction libératrice de décrire l'âme d'un peuple. De là, surgit l'immanence poétique. C'est bien pourquoi, L'Heure des brasiers put, sans doute, interroger de manière universelle. En même temps, Solanas s'intéressait bien plus aux mouvements en cours, dans leurs cheminements complexes et en tant que réponses concrètes face aux stratégies économiques de domination et d'asservissement des peuples, qu'aux figures classiques du raisonnement anti-capitaliste, très vite menacé de sclérose face aux nécessités constantes du mode de production capitaliste qui, pour se maintenir, lamine sans entraves infrastructure et superstructure, contraignant les élites au pouvoir à un remodelage permanent et selon des impératifs toujours plus totalitaires. En ce sens, et, à son corps défendant, la barbarie croissante du libéralisme économique métamorphose le contre-projet humaniste en une foule de réponses à la fois plus riches, plus affermies et plus matures. En 1968, Solanas n'en prenait toutefois pas la mesure suffisante; mais La hora de los hornos, aussi anachronique qu'il puisse sembler à présent, apparaît bien comme le premier volet d'une trilogie édifiante sur un microcosme - l'Argentine - dont la leçon projette néanmoins un écho symboliquement élargi. Ce qui est intéressant, c'est la conception et le dispositif mis en œuvre : divisé en trois parties, le documentaire, d'une durée de 260 minutes, se compose ainsi : "Néocolonialisme et violence", "Acte pour la libération" et "Violence et libération", indiquant, par là, un processus irréversible à la fois dans sa finalité et dans les moyens employés - la violence inévitable; ensuite, l'équipe de tournage parcourt 18 000 kilomètres en territoire argentin et filme un total de 180 heures de prises et de reportages. Solanas choisit clairement d'observer un peuple dans ses manifestations les plus concrètes et les moins prévisibles. Rosina Balboa Bas écrit, en outre : "Le montage a pour objectif d'interpeller sans cesse le spectateur, de l'acculer jusqu'à ce qu'il prenne parti dans un monde dramatiquement injuste." (in : Le cinéma espagnol, Gremese, 2011). Certes. Toutefois, le récit reste marqué par les coutures idéologiques en vogue : ici, ce n'est pas encore la réalité qui enfante le discours, c'est plutôt le discours qui, de façon abrupte et volontariste, tente de soumettre la réalité à l'injonction utopique. 

Trente-cinq ans plus tard, Solanas accomplit un pas de géant : avec Memoria del saqueo (2004, 115 minutes) et La dignidad de los nadies (2007, 120 minutes), que l'on ne peut voir l'un sans l'autre, le cinéaste argentin éclaire profondément les mécanismes politico/économiques sans démonstration et sans didactisme idéologique ostentatoires. Il soumet l'analyse à l'épreuve de la réalité : la souffrance concrète des "gens sans importance" et leur combat pour la dignité. Les formes qu'empruntent les voies de résistance aux politiques de l'ultra-libéralisme économique nourrissent la compréhension des ressorts qui y conduisent ostensiblement. À cela, il ne faut opposer aucun jugement éthique, aucune allégation théorique prédéterminée. Détecter leur sens profond quelles que soient les cheminements contradictoires qu'elles empruntent.