Le Tambour/Die Blechtrommel (1979, V. Schlöndorff/G. Grass)


Arte diffuse, ce 21 mai 2017 (20h 55), l'adaptation cinématographique du célèbre roman de Günter Grass (1927-2015), Le Tambour/Die Blechtrommel, réalisée par Volker Schlöndorff et récompensée d'une Palme d'Or au Festival de Cannes 1979.

 

Le Tambour est situé, pour l'essentiel, dans un faubourg de Dantzig (Gdansk), illustre port de la Mer Baltique, aujourd'hui polonais, et que la Société des Nations retira à l'Allemagne de 1919 à septembre 1939, date de son annexion au Reich nazi. C'est dans cette cité que naquit Günter Grass, d'un père protestant et d'une mère cachoube (sous-groupe slave) catholique. Composée de 95 % de germanophones, la ville devint cité-État par le traité de Versailles. Une telle situation fut incontestablement mal vécue par la population de l'ancienne capitale du duché de Poméranie. Elle fut évidemment utilisée, comme argument de propagande, par les nationalistes de tous bords et notamment ceux du NSDAP d'Adolf Hitler. De fait, l'œuvre du romancier allemand en porte les stigmates les plus traumatisantes. Composé en trois parties, l'ouvrage couvre une période d'un demi-siècle (1899-1945). Le film, de son côté, ne prend son essor qu'au moment de la naissance d'Oskar Matzerath (David Bennent, le fils de l'acteur Heinz du même nom), le petit garçon qui reçoit son fameux tambour en fer-blanc et qui, cessant de grandir, ne se manifestera qu'à travers des roulements d'instrument et des cris perçants qui auront comme pouvoir celui de briser le verre à cinq cents mètres autour de lui ! Nous sommes alors en l'an 1924. Le choix de cette date n'est pas fortuit : dès janvier 1923, la France et la Belgique, très à cheval sur la question des réparations de guerre, occupent la Ruhr alors que l'Allemagne vient de traverser une de ses périodes les plus sombres ("l'année inhumaine"). Effectivement, l'inflation atteint des sommets vertigineux - le dollar vaut 18 000 marks; début novembre, il culmine à 8 millions de marks ! - entraînant la ruine des petits rentiers et des retraités, le chômage et la misère dans les milieux ouvriers, où l'insalubrité et la mortalité infantile sont à des niveaux alarmants. Dans ce contexte, le futur chancelier Hitler tente de rééditer ce que Mussolini a réussi en Italie (putsch de Munich, 9 novembre 1923) mais échoue lamentablement. À vrai dire, si dans les couches populaires l'enfer est une réalité, il en va autrement chez les privilégiés. Pour les gros entrepreneurs, l'inflation apparaît "comme une immense escroquerie légale" (G. Badia) susceptible de les libérer de leurs dettes : paradoxalement,  à la paupérisation des masses correspond une ère de concentrations industrielles et d'accroissement colossal des fortunes privées. C'est donc, en 1924, dans ce climat de prospérité pour les uns et de misère pour les autres, que l'hydre fasciste n'est guère évalué à sa juste proportion par les partis de gauche - les communistes subissant, pour ce qui les concerne, l'entière bolchévisation de leurs structures - et, alors que les idées révolutionnaires sont en recul et que Lénine vient de s'éteindre au mois de janvier. Trois ans plus tard, rien n'est encore vraiment joué : l'année où Oskar, affublé d'un tambour et d'un costume traditionnel, décide pourtant de ne plus grandir en se jetant dans les escaliers d'une cave. Il perçoit déjà les désordres et les inconséquences du monde des adultes. 

En ce sens, et, au-delà de ses symboliques - 1899, 1919, 1939, 1959 : date de la publication du roman, 1979 : sortie du film -, Le Tambour ne pourrait être conçu comme une fresque historique.  D'un roman dense et enchevêtré, Schlöndorff en conserve l'esprit fondamental. S'imposent, avant tout, le récit picaresque, l'impertinence démystificatrice et l'allégorie édifiante. Mutique, le héros du Tambour, se sert de celui-ci en tant qu'objet fétiche, seul capable d'exprimer, à l'état fragmentaire et intuitif, les pensées et sentiments d'un enfant à la logique naturelle, une logique heureusement préservée des scories du conditionnement idéologique. "Oskar n'est pas un nain, c'est un enfant. En préparant l'adaptation, j'ai pensé au Chaplin des débuts. Oskar c'est aussi The Kid. C'est la révolte de l'enfant contre le monde des grandes personnes", rappelait le cinéaste qui notait, par ailleurs, à la date du 23 avril 1977 : "Lu aujourd'hui Le Tambour pour la première fois et essayé d'imaginer un film qui en serait tiré. [...] des tableaux gigantesques, spectaculaires, réunis par le minuscule Oskar. [...] Il se refuse au monde au point de ne même plus grandir. Croissance zéro. Il proteste si fort que sa voix brise le verre. Vu de la sorte, il est encore plus proche de nous qu'il y a quinze ans, à la sortie du livre." En même temps, il renvoie le miroir d'un peuple effrayé qui, face aux vicissitudes de son histoire, n'assume pas courageusement son destin et s'en remet à un "sauveur suprême", fût-il le parangon du totalitarisme le plus brutal. Double protestation contre un ordre inique et inhumain et contre la démission des hommes, coupables de ne pas agir en adultes responsables, l'enfant Oskar est la conscience d'une nation qui devra, tôt ou tard, se reconstruire. Après 1945 et la chute du nazisme, Oskar reprendra désormais sa croissance. Il en est ainsi d'un peuple dénué d'innocence mais doué d'intelligence et de raison. Le Tambour en est un reflet grandiose ; à la fois, roman capital et film digne de lui.  

S.M. 

 

Le Tambour/Die Blechtrommel. RFA-France. 1979. Réalisation : V. Schlöndorff. Scénario : V. Schlöndorff et Jean-Claude Carrière, Frantz Seitz d'après le roman éponyme de G. Grass. Ph : Igor Luther. Mus : Maurice Jarre. Déc : Nicos Perakis. Mont : Suzanne Baron. Int : David Bennent (Oskar), Mario Adorf (Matzerath), Angela Winkler (Agnes), Daniel Olbrychski (Jan), Katharina Thalbach (Maria), Charles Aznavour (Markus), Andrea Ferreol, Heinz Bennent. Prod : Frantz Seitz Films, Bloskop Film, Artemis Film (RFA), Argos Films (France). Couleurs. 142 minutes. Oscar du meilleur film étranger 1979 et Palme d'Or au Festival de Cannes 1979.