Gleb Panfilov et Inna Tchourikova : l'inépuisable génie russe

I. Tchourikova : La Mère (1990)


Dans le cadre de son cycle Cinéma russe : moments d'histoire et afin de commémorer la Révolution d'Octobre 1917, l'Institut Lumière programme deux films consacrés à d'éminentes personnalités du cinéma russe, le réalisateur Gleb Panfilov et, son épouse, l'actrice Inna Tchourikova. Deux œuvres sont proposées : Pas de gué dans le feu (1968) et La Mère (1990), adaptation du célèbre roman dû à Maxime Gorki. 

 

Né en 1934 à Magnitogorsk, grand centre industriel situé sur le cours supérieur l'Oural, Gleb Panfilov, ingénieur chimiste de formation, acquiert très tôt la passion du cinéma. Il sort diplômé de la fameuse VGIK en 1965. Puis, il intègre le studio Lenfilm à Leningrad. Dès son premier long métrage, Pas de gué dans le feu (V ogne broda niet, 95 mn) qui obtient le Léopard d'Or à Locarno 1969, Panfilov s'impose comme une des valeurs les plus prometteuses de sa génération. On y remarque, tout autant, les qualités scénaristiques d'Evgueni Gabrilovitch et le talent de l'actrice principale, Inna Tchourikova, alors âgée de 24 ans et originaire de Bachkirie. À vrai dire, la comédienne avait été découverte dans deux films du géorgien Gueorgui Daniela, J'me balade dans Moscou (1963), brillante comédie de mœurs, symbolique du "dégel idéologique" en cours et qui obtint un beau succès public, et, moins connu, Trente-trois (1966), d'un caractère nettement satirique. Dès lors, Gleb Panfilov lui confie le rôle principal de Tania Tiotkina, une jeune infirmière bolchévique aux dons artistiques insoupçonnés. Le cinéaste lui offre l'occasion d'habiter, avec une vérité toute particulière, un personnage féminin dénué d'artifice et guidé selon une approche essentiellement anti-héroïque. "Il n'y a pas dans ce film de blancs schématiques, ni de rouges idéalisés, il y a le peuple, mis en mouvement et coupé en deux comme l'éclair, d'où émerge l'inépuisable génie russe en la personne de cette infirmière peintre autodidacte", affirme alors le poète regretté Evtouchenko. D'ores et déjà, la paire Panfilov-Tchourikova est lancée... et l'ample registre de l'actrice ne se démentira plus. 

Ainsi Le Début (Naciala, 1970, 95 mn) réinstaure un récit dans lequel une jeune femme - ouvrière dans la vie - cherche, à travers une vocation théâtrale, à donner un sens plus juste et plus profond à sa destinée. L'incarnation choisie - la figure historique de Jeanne d'Arc - entre en correspondance avec le présent de Pacha Stroganova, l'héroïne de cette réalisation. Gleb Panfilov trahissait, de son côté, le désir non exaucé d'adapter à l'écran une version soviétique de la Pucelle d'Orléans. Le film repose, ici et, de manière plus nette, sur les épaules de l'actrice. Femme introvertie et empruntée, comédienne infortunée, Inna/Pacha finit par révéler un aspect plus triomphant de sa personnalité. Encore une fois, ce qui a intéressé le cinéaste, au-delà de la progression dramatique ou de l'enchaînement biographique, ce sont les complexes détours d'une âme, en l'occurrence celle d'une femme aspirant à l'authenticité.  

Je demande la parole (Ja prachou slova, 1976), très ancré sur les problématiques de son époque, s'incrit dans une optique résolument féministe et, de ce point de vue, Inna Tchourikova élargit considérablement son image d'interprète. Nous avons eu l'occasion d'évoquer ce film, lors de la dernière Journée internationale des droits de la femme, en 2017, et, par conséquent, nous vous y reportons. Ajoutons, néanmoins, ce commentaire d'Émile Breton : "Portraits de femme pourrait être le surtitre de l'œuvre de ce cinéaste soviétique (Gleb Panfilov), à son stade actuel : femmes dans la révolution, femmes aujourd'hui, car c'est autour d'elles que se cristallisent les contradictions d'une société que le réalisateur éclaire par une mise en scène d'un grand dépouillement." (in : Dictionnaire des cinéastes, Microcosme/Éditions du Seuil, février 1990).

Il est certain, toutefois, que le courage et la franchise avec laquelle Panfilov analyse les conflits moraux ou idéologiques, à l'état latent ou manifeste, dans l'ancienne Union soviétique ne plairont guère aux autorités : Le Thème (Tema, 1979), son film suivant, ne sera diffusé qu'à partir de 1986, et, juste revanche, arrachera l'Ours d'or à Berlin en 1987. Dans une atmosphère potentiellement tchékhovienne, le réalisateur décrit la lente déchéance d'un écrivain célèbre, sa rencontre décisive avec une ex-admiratrice, à nouveau Pacha/Inna Tchourikova, qui lui dévoile, de son côté, la vérité artistique en la personne d'un poète paysan mort en 1934. Situé dans un cadre provincial, où l'obséquiosité et les faux-semblants n'y sont guère cultivés, Le Thème manifeste, une fois de plus, l'exigence de sincérité et d'amour face à un environnement foncièrement corrompu. 

À l'orée des années 80, Panfilov s'éloigne des sujets sociétaux : il adapte une pièce à succès d'Alexandre Vampilov (1937-1972), L'Été dernier à Tchoumlimsk, qui devient au cinéma Valentina, et, plus remarquable, celle de Maxime Gorki, Vassa Jeleznova (1983). Cette œuvre, datant de 1910, avait été réécrite par le romancier russe peu avant sa mort en 1936. Inna Tchourikova compose, dans ce film, un personnage féminin absolument fascinant. Selon Jacques Lourcelles, et, comme dans Je demande la parole de 1976, "l'héroine porte à bras le corps, dans la solitude, un univers qui dépend, pour sa survie, presque entièrement d'elle." Sauf, qu'ici, il s'agira d'un monde en voie d'extinction et, qu'en toute logique, Vassa Borrisovna/Inna Tchourikova ne trouvera pour issue qu'une mort prématurée et soudaine. Toutefois, la détermination voire l'obstination têtue exprimées par l'interprète auront permis d'éclairer de nouvelles facettes chez Inna Tchourikova. L'actrice timide, naïve, rêveuse, fragile, émotive, empreinte d'une douce tendresse, celle du Début principalement, suscita quelque comparaison avec la Masina de Fellini. Or, plus justement, sous cette fidèle enveloppe, existait une autre femme, plus combative, volontaire, inflexible, voire autoritaire : un tempérament de feu couvant sous la glace ! Entre Giulietta (Masina) et Anna (Magnani), pourrait-on s'exclamer ! Sauf, qu'en la matière, toutes comparaisons s'avèrent absurdes : Inna Tchourikova est un cas à part, tout à fait unique. Une immense comédienne, bien sûr !

Fort naturellement, Panfilov la choisira pour La Mère/Mat' zaprechtchionnye lioudi (1990, 150 mn) - quatrième adaptation russe du roman de Gorki, après celles, muettes, d'A. Razumni (1920) et de V. Poudovkine (1926), puis celle, en couleurs, de Mark Donskoï en 1955. Marcel Martin, spécialiste du cinéma russe, en louera "la beauté visuelle, la puissance dramatique" et la volonté, chose inédite, de ne point la soumettre au didactisme politique habituellement en vigueur. "La rigueur de son analyse, la maîtrise de sa mise en scène, la perfection de son interprétation, l'émotion qu'il fait naître chez le spectateur confirment en Panfilov l'un des maîtres du cinéma russe contemporain [...]", jugeait, pour sa part, Michel Ciment (Positif) en 1992. Ajouterais-je, qu'en compagnie d'Inna Tchourikova, le cinéaste restera, gravé pour l'éternité, l'une des valeurs les plus authentiques de l'art cinématographique russe ?  

S.M.

 


 

  • Institut-Lumière (Lyon) :

Pas de gué dans le feu, séances les 24/05 (19h), 26/05 (18h 45) et 28/05 (14h 30).

La Mère, séance le 3/06 à 16h 30.

 


 

Pas de gué dans le feu (1968)

Inna Tchourikova et Gleb Panfilov


1968Pas de gué dans le feu 

1970Le Début 

1976Je demande la parole 

1979Le Thème 

1981Valentina 

1983 : Vassa 

1990La Mère