Venise : le ghetto d'hier à aujourd'hui (1516-2016)



C'est donc à Venise qu'apparaît le terme de ghetto, il y a 500 ans de cela. Arte rediffuse ce samedi 27 mai à 20h 50 le documentaire Venise et son ghettoRetour sur les origines d'un décret et sur l'histoire d'une cité et d'une communauté.

 


La communauté juive a, très tôt, été présente à Venise. Au XIIIe siècle, on lui attribua l'île de Spinalunga, qui prit d'ailleurs le nom de Giudecca lorsque l'implantation s'y confirma. Cependant, avec l'arrivée de nouvelles diasporas, issues tant du monde oriental que de l'Europe du Nord, ainsi qu'en raison de circonstances politiques, marchandes et financières inédites, les élites patriciennes prirent de nouvelles résolutions et décisions. Prolongeant et accentuant la nature des Accords de Latran IV (1215), le Conseil des Dix (Consiglio dei Dieci) - devenu plus restreint et autocratique, à la suite de conjurations avortées du clan Querini-Tiepolo (15/06/1310) - plaça sous une surveillance étroite et sous une dépendance accrue les communautés étrangères. Les Juifs ne purent donc échapper à un sort défavorable. Ainsi, le 29 mars 1516, ordre fut donné aux Juifs d'être transférés dans le quartier (sestieri) de Cannaregio. Là, jadis, avaient fonctionné des fonderies pour bombarde. L'expression ghetto en constituerait l'origine sûre. Le verbe ghetare signifie également, en italien, jeter les déchets de fonderie. Dans ce vocable, il y a surtout l'idée de fusion. Or, ghetto pourrait, en outre, susciter un jeu de mots synthétisant geto (fusion) avec l'acception talmudique ghet (séparation, divorce). Une décision injuste, de nature ségrégationniste, provoque - ce n'est pas le premier paradoxe que l'Histoire offrira -, en retour, reconnaissance, solidarité et rassemblement. Le microcosme vénitien doit servir d'exemple pour saisir d'autres situations vécues ailleurs par le peuple juif. En attendant, dans cet îlot hermétiquement fermé, vont être réunies les judaïtés les plus diverses élevant le judaïsme à des sommets insoupçonnés. Là, se rassemblent, dans un esprit de respect mutuel absolu, les populations d'origine sépharade d'Occident ou Ponantais -, les ashkénazes - ceux d'Europe centrale et des pays germaniques -, les Levantins réfugiés de Constantinople... Là, on y parle multiples langues et dialectes, on y déclame différents chants et on y joue toutes sortes de compositions musicales. Legs culturels et confessionnels s'y côtoient allègrement, déjouant clichés et préjugés de l'antisémitisme grossier : talmudistes, kabbalistes, gnostiques, alchimistes s'y affrontent, certes, en dures controverses et pugnaces discussions, mais sans arrière-pensées et sans esprit guerrier surtout. Sur l'origine étymologique du ghetto, on peut poursuivre l'investigation : Alice Becker-Ho nous a proposé un tel parcours dans son ouvrage, Le premier ghetto ou l'exemplarité vénitienne, paru en 2014 chez Riveneuve Éditions. Nous vous y invitons naturellement. 

De ce qui a été dit précédemment, n'allons pas croire - ô naïveté - qu'un paradis s'est forgé ici, à l'abri des hostilités ou en réaction à un contexte. Les Juifs existaient mieux qu'un peuple désuet et en voie de disparition : ils entraient dans les calculs et les stratégies des puissances, et, en ce sens, la Sérénissime, plus qu'aucune autre, aura sa politique. À la fin du XVe siècle, la découverte de l'Amérique et la quête de nouvelles voies d'accès aux Indes ouvrent des perspectives commerciales qui vont fragiliser les ressources financières de la République de Venise. "Cela explique la décision d'autoriser les prêteurs juifs qui faisaient office de banquiers à s'installer ici dès l'orée du XIVe siècle", écrit Donatella Calabi (in : Ghetto de Venise, 500 ans). À ce sujet, on peut lire avec profit l'étude de Riccardo Calimani, Storia del Ghetto di Venezia 1516-2016, publiée chez Mondadori. Quoi qu'il en soit, le ghetto demeurait un lieu d'asservissement : chaque soir, les portes du quartier étaient fermement closes et pas un seul des quelque 700 juifs recensés ici - médecins exceptés - n'étaient autorisés à en sortir. Les brimades et sanctions ne manquaient pas et les serviteurs de l'autorité des Dix, "véritable comité de sûreté qui a ses espions, ses émissaires, qui est présent partout, visible nulle part, et dont les décisions sont sans appel" (R. Pernoud), exerçaient leur tutelle sans faiblesse. Du reste, les Juifs s'y soustrayèrent moins encore : ils portèrent une rouelle jaune sur la poitrine puis, enfin, un béret de même couleur sur la tête, le jaune symbolisant le signe infâmant de la folie et du crime. Cela ne suffisait point pourtant : il fallait, en outre, que la communauté s'acquitte d'une lourde dîme de 14 000 ducats annuels. Certes, on trouvait ailleurs qu'à Venise, ailleurs qu'en pays chrétien, semblables situations : le statut de dhimmi en Islam comportait aussi l'astreinte fiscale (djizya) et le port de vêtements distinctifs. Il serait néanmoins recommandé d'établir de justes évaluations comparatives. Enfin, le concept de ghetto existait avant même sa naissance. On le découvre sous d'autres appellations : au Maghreb, par exemple, que sont le mellah marocain ou le harat al-yahud tunisien ? Concernant l'Italie, l'encyclique Cum nimis absurdum  du pape Paul IV (1555) consacre le terme de ghetto pour désigner les endroits circonscrits où les communautés juives pourront légalement y résider. Faut-il préciser, par ailleurs, que la papauté aura compté parmi les meilleurs protecteurs des Juifs jusqu'au milieu du XVIe siècle ? Celle-ci n'adopta pas la démarche extrémiste de l'Inquisition espagnole et portugaise. "La remarquable vitalité des activités commerciales dans lesquelles les Juifs étaient engagés entre l'Italie et l'Empire faisait de leur présence un desideratum pour tous les dirigeants soucieux de développer la vie économique de leur pays, et la papauté ne faisait pas exception à la règle", notent Jean-Christophe Attias et Esther Benbassa. (in : Civilisation juive, Larousse-Bordas, 1997). La situation de Venise se répercutera, en effet, à Pise et Livourne, tandis que Ferrare - cité où Giorgio Bassani situait son célèbre roman, Il giardino dei Finzi-Contini - verra naître une grande imprimerie sépharade. Primo Levi propose, néanmoins, un avis intéressant dans un appendice à Se questo è un uomo, dans l'édition de 1976 : "Si l'on en croit Saint-Augustin, dit-il, c'est Dieu lui-même qui condamne les juifs à la dispersion, et cela pour deux raisons : comme punition pour n'avoir pas reconnu le Messie en la personne du Christ, et parce que leur présence dans tous les pays est nécessaire à l'Église catholique, elle aussi présente partout, afin que tous les fidèles aient sous les yeux le spectacle du malheur mérité des juifs. C'est pourquoi la dispersion et la séparation des juifs ne doivent pas avoir de fin : par leurs souffrances, ils doivent témoigner pour l'éternité de leur erreur, et par conséquent de la vérité de la foi chrétienne. Aussi, puisque leur présence est nécessaire, doivent-ils être persécutés, mais non tués." 

De fait, on pourra saisir, par là, l'attitude contradictoire et complexe de l'Église catholique au moment de la Shoah. À Venise comme ailleurs, les Juifs italiens auront vécu, à l'aboutissement du ventennio fasciste, une tragique parenthèse à laquelle beaucoup ne furent guère préparés et dont le roman de Giorgio Bassani comme celui d'un Alberto Vigevani (Lettera al signor Alzheryan/Un monde sans faille, Liana Levi, 2016) parvinrent à en rendre compte de façon troublante. On lira aussi et, avec émerveillement, la trilogie de Cannaregio dû à Israel Zangwill (1864-1926), un des fondateurs de la pensée sioniste territorialiste et dont la trace divergente fut assez méconnue (André Spire en fut un de ses traducteurs les plus assidus). Ses trois romans furent écrits entre 1897 et 1907 - Enfants du ghetto, Rêveurs du ghetto et Comédies du ghetto. Reflet d'un passé révolu mais dont l'éclat et les souvenirs demeurent tangibles. Reflet que le film de Klaus T. Steindl devrait, je l'espère, pouvoir raviver. Mon texte, loin d'en être un compte rendu ou une critique, aura simplement servi d'introduction.

 

S.M.

 

 

      

Juifs orthodoxes dans le vieux quartier du Ghetto

Porte de la synagogue Scola Spagnola

Synagogue Scola Spagnola

Mémorial Scola Spagnola

Scola Levantina