La storia (1986, L. Comencini/E. Morante) : Uno scandalo che dura...


L'Institut-Lumière programme, dans le cadre d'une rétrospective Claudia Cardinale, une de ses plus mémorables incarnations, celle d'Iduzza Ramundo dans La storia de Luigi Comencini d'après le roman d'Elsa Morante. Retour sur une œuvre, un cinéaste et une romancière. 

 

Né en 1916, dans la région des grands lacs lombards, Luigi Comencini vécut une enfance complexe et atypique. Sa mère, de confession calviniste, était issue de la bourgeoisie suisse. En revanche, son père, plus modestement ingénieur, fut, dès les années 1920 et, face à la crise économique qui frappait son pays, contraint à l'émigration. Installé dans le Sud-Ouest de la France, l'enfant fit l'apprentissage douloureux d'une nécessaire réadaptation à laquelle il n'était guère préparé. En dépit de cette adversité ou à cause de celle-ci, le jeune Comencini fit de très bonnes études au lycée Bernard-Palissy d'Agen. Quoi qu'il en soit, cette histoire personnelle aura sans doute ouvert la voie à quelques motifs récurrents, placés au cœur de son travail d'artiste. 

Ainsi, sa carrière démarre avec un court métrage documentaire, Bambini in città (1946), qui offre une vision radicalement neuve sur la condition des enfants italiens au lendemain de la guerre. Le film obtient le Nastro d'argento. Sa première fiction, Proibito rubare/De nouveaux hommes sont nés (1948), contient donc - une fois encore - les deux grands sujets qui le préoccupent : l'enfance et la misère sociale. Cependant, Comencini ne limite pas son regard à des cas extrêmes. L'enfant, en tous lieux et toutes circonstances, mérite attention, compréhension et empathie. Que ce soit avec Heidi (1952), tourné en langue allemande, ou avec l'excellent Tu es mon fils/La finestra sul Luna Park (1956), le cinéaste va bien au-delà du constat social ou de la juste description d'une distorsion classiste, il analyse également les rapports adultes/enfants. "Qu'il s'agisse du désintérêt de la mère pour son fils dans Casanova, un adolescent à Venise (1969), de l'autoritarisme du père dans Un enfant de Calabre (1987), de l'égoïsme du couple dans Eugenio (1980), ou bien encore de la rigidité morale du père dans L'Incompris (1966), l'œuvre de Comencini est en effet traversée, de bout en bout, par la description de relations rendues impossibles entre parents et enfants." (M. Sabourdin in : Dictionnaire du cinéma italien, Nouveau Monde Éditions, 2014). Ce constat s'effectue, de surcroît, du point de vue de l'enfant en devenir. Il n'est pas surprenant de le voir, par conséquent, adapter les œuvres littéraires de Carlo Collodi (Les aventures de Pinocchio, 1972) et, plus tard, d'Edmondo De Amicis (Cuore, 1984) qui, à l'instar de La storia, aura une version longue (TV) et une version écourtée pour le cinéma. Toutefois, si l'on veut bien saisir ce qui habite Comencini, le film-enquête I bambini e noi (1970), document-fleuve passionnant (6 heures), y contribue aussi certainement, même s'il faut en déplorer les carences techniques. Face à un projet initial, didactiquement conçu, Comencini se montre circonspect. Sa philosophie est celle qui consiste à ne pas verser dans l'analyse pédagogique ou pseudo-scientifique, et s'il faut nécessairement intégrer la démarche sociologique voire politique, encore faut-il comprendre que ce qui troublera le spectateur ce ne sont pas l'analyse éclairante ou l'investigation minutieuse, mais plutôt le récit édifiant dans lequel celui-ci s'identifiera plus sûrement. Comencini ne craint pas d'affirmer : "Un film doit éveiller des sentiments et non pas exposer des idées, parce que les idées viennent à la suite des sentiments et non vice-versa." (in : Jean Gili : Le cinéma italien, UGE-10/18, 1978).

Revenu en Italie, au milieu des années 1930, Comencini entame des études d'architecture à Milan. Sa passion cinéphilique date, en revanche, de son adolescence française. Dans une Italie fasciste, il s'initie à la réalisation et constitue, dans le même temps, avec Alberto Lattuada et Mario Ferrari, une collection privée d'environ 500 films qui sera à l'origine de la naissance, en 1947, de la Cineteca Italiana de Milan que dirigera son frère, Gianni Comencini. De fait, le cinéaste n'aura pas été éloigné des problèmes et des vicissitudes politiques péninsulaires. Sa filmographie, tout en inscrivant une préoccupation particulière - celle de l'enfance et de l'adolescence - dans un contexte historique et sociologique précis, n'aura pas manqué non plus d'interroger le passé, le présent et le devenir italiens - voir, plus tard, L'Argent de la vieille/Lo scopone scientifico (1972), Un vrai crime d'amour/Delitto d'amore (1974) ou L'ingorgo - Una storia impossibile (1979). Le réalisateur d'Incompreso participe certes au développement du néoréalisme, mais lui imprime avec sa série des Pain, amour... (1953-54), avec Vittorio De Sica et Gina Lollobrigida, un ton plus léger, désormais orienté vers la comédie. Le tournant semble pris : après les années austères, le pays veut pouvoir regarder l'avenir avec sérénité. Toutefois, dès 1960, Comencini, comme Mario Monicelli ou Dino Risi, utilise la comédie dans un sens plus satirique. Ainsi Tutti a casa (La  Grande Pagaille)  est incontestablement un des films les plus forts sur les événements du 8 septembre 1943, alors que La ragazza di Bube (1964), adapté d'un roman de Carlo Cassola, situe une tragique histoire d'amour au lendemain de l'armistice de 1944 : dans ce dernier film, l'héroïne Mara, une fille de paysan, est magnifiquement interprétée par Claudia Cardinale. Luigi Comencini partage donc avec la romancière Elsa Morante - son aînée de quatre ans - un vécu et des préoccupations communes. En outre, il estime, à juste raison, que l'actrice qui incarna jadis La ragazza pourrait camper, à plus de vingt ans de distance, l'Ida de La storia. 

Publié en 1974, chez Giulio Einaudi, le roman soulève un débat dans l'Italie entière. Elsa Morante était déjà célèbre. Ses œuvres avaient été distinguées : le roman Menzogna e sortilegio, admiré par l'ensemble de la critique, reçut le prix Viareggio en 1948 tandis que L'isola di Arturo obtint, neuf ans plus tard, le prix Strega et fit l'objet d'une adaptation cinématographique (1962), dû à Damiano Damiani. Issue d'une famille modeste, la romancière avait vécu dans le quartier populaire du Testaccio, à Rome. Sa mère, née de parents juifs, exerçait le métier d'institutrice. On retrouve, par conséquent, dans le protagoniste féminin d'Iduzza Ramundo-Almagià, héroïne de La storia, des éléments de nature biographique. En outre, Elsa Morante était impliquée dans le combat antifasciste : elle dut, face aux représailles des nazis, se réfugier à Fondi, commune méridionale située dans la région du Latium. Elle n'était pas seule : elle venait d'épouser, en 1941 - elle fait débuter sa storia cette année-là -, l'écrivain Alberto Moravia, dont un grand nombre de romans (ou nouvelles) ont inspiré le cinéma. Là, elle vivra avec des paysans et des réfugiés qu'elle n'oubliera jamais et qui, sans doute, figurent dans son opus. Comme le sera, manifestement, la ville de Fondi, en bordure de la mer Tyrrhénienne, qui avait vu naître un des grands représentants du néoréalisme d'après-guerre, Giuseppe De Santis (Riso amaro). Fondi fut aussi un foyer où résidait, du moins relativement, une importante communauté juive. Si le thème lié à la judaïté, au sort particulier des Juifs italiens et de la Shoah occupe une place déterminante dans le roman d'Elsa Morante, elle n'en est pas, pour autant, l'objet central. Ce qui est troublant, toutefois, c'est la raison pour laquelle Ida - Claudia Cardinale dans le film de Comencini - est effrayée lorsqu'elle est en présence de Gunther (Lambert Wilson), le soldat allemand, originaire de Dachau (métaphore encore plus remarquable). Elle ne craint pas a priori un viol - c'est ce qui advient -, mais surtout d'être arrêtée et reléguée vers un lieu inconnu en raison de ses origines, alors qu'en principe, elle n'aurait rien à craindre puisque les décrets du 17 novembre 1938 - loi raciale italienne - ne la définissent pas - en ce qui la concerne - comme juive. On voit là, au demeurant, le caractère absurde et tragique de ces lois : existe-t-il une race juive ? Qui est juif ? Qui ne l'est pas ou ne l'est plus ? Il est impossible qu'Ida ne soit pas, en son for intérieur, torturée par la question de sa judaïté. 

Au-delà, c'est le projet et la facture du roman qui frapperont les esprits. Elsa Morante cherche ici à renouer avec les racines du "roman populaire", cher au XIXe siècle. Il s'agit de "parler à tous, dans un langage commun accessible à chacun", déclare l'écrivain (Por el analfabeto a quien escribo, suivant le vers de César Vallejo). Mais, elle veut aussi aller plus loin : dénoncer l'Histoire, celle faite par ceux qui la font subir aux autres, et qui, ensuite, par porte-parole interposés, se chargent de la faire analyser et de la critiquer a posteriori. De ce point de vue, Elsa Morante considère que les victimes sont les héros réels de cette Histoire. De cette Histoire qui leur échappe néanmoins. Il lui importe, en second lieu, de montrer que cette Histoire n'a ni commencement avéré, ni terminaison prévisible. Ainsi, faut-il comprendre le sous-titre à la première édition : Uno scandalo che dura da diecimila anni (Un scandale qui dure depuis dix mille ans). Et, par ailleurs, la romancière débute sa storia par l'indication ... 19** et l'achève, de nouveau, suivant la même imprécision. Le racisme, la misère et les guerres ont des origines trop anciennes pour que l'on puisse les dater. Pour ces raisons-là, elles tardent à s'effacer du tableau de l'humanité. La storia n'est donc qu'un fragment de cet "interminable assassinat" (E. Morante) que constitue l'Histoire façonnée par les dominants. Elle écrira que la Seconde Guerre mondiale ne fut qu'un "échantillon extrême et sanglant de tout le corps historique millénaire." Mais, ce qui intéresse Elsa Morante, prioritairement, n'est pas "l'Histoire officielle", mais la "saga d'innocence, de persécution et de mort" que cette dernière néglige ou dissimule. Afin d'en faire ressortir l'infinie distorsion,  la romancière divise l'œuvre par années, de 1941 à 1947. Au début de chaque chapitre, elle y note une description plus ou moins longue de la situation politique internationale. Son intention est de souligner que tout ce qui est vécu, quotidiennement et intimement, par ses personnages, ne peut être dégagé d'un contexte ou d'un arrière-plan politique. Mais, qu'en revanche toute explication, aussi dialectique qu'elle soit, ne saurait rendre la souffrance concrète de cette époque-là. Elle poursuit l'idée que raconter cette histoire-là, à travers l'exemplarité des destins particuliers, permettra au lecteur de s'y reconnaître et, par là, d'être interpellé. Certes, la littérature, comme le cinéma, ne transformeront pas le monde. Néanmoins, ils ont, en maintes occasions, éprouvé positivement les consciences de centaines voire de milliers d'individus.  

Luigi Comencini, instruit dans une proximité d'esprit, aura naturellement le désir de porter La storia à l'écran. Je soulignerais, à travers deux réactions, la logique d'une telle affinité. Évoquant Delitto d'amore, le cinéaste affirme ceci :  "Je ne crois pas qu'un film ouvertement engagé ait changé les idées d'un seul spectateur. [...] C'est pour cela que j'aime beaucoup Tutti a casa : j'ai eu des témoignages de personnes qui, à cette époque, étaient demeurées obstinément liées au fascisme et qui m'ont dit, après avoir vu le film : Nous avons compris que nous nous étions trompés." Dans La storia, Gunther n'est pas un monstre nazi, c'est un soldat allemand intoxiqué par l'idéologie chauvine et belliciste. Il pense trouver, sur le sol italien, des alliés. En réalité, les Italiens ne voient en lui qu'un dominateur et un envahisseur de plus. De surcroît, il viole Ida qui est, sans qu'il s'en doute, une demi-juive. Et c'est, en partie, cette situation qui explique ce drame. Malgré cela, Ida, devenue enceinte, conservera le fils illégitime, Useppe, et le couvrira de toute la tendresse dont une mère peut être capable. Comme Comencini, Elsa Morante fait vivre, avant tout, des situations et des personnes... plaçant sa confiance dans l'intelligence et la sensibilité du lecteur. Second témoignage révélateur : le cinéaste dit encore, à propos d'I bambini e noi : "Ce programme, (ndlr : initialement un documentaire pédagogique), se situait à un niveau purement scientifique et envisageait l'enfant comme un cobaye dans une cage de verre." De cela, Comencini n'en voulut surtout pas. Je ne peux m'empêcher d'établir un parallèle avec la phrase de ce survivant d'Hiroshima, placé en exergue du roman de la Morante : "Il n'est pas de mot, en aucun langage humain, capable de consoler les cobayes qui ne savent pas pour quelle raison ils meurent." Nous remercions le cinéaste et la romancière de nous rappeler que seule l'expérience humaine prévaut et que toute explication demeure vaine et inutile. 

J'éviterais ici de porter un jugement sur le film. D'une part, parce que le roman dont il s'inspire appartient à l'histoire de la littérature italienne voire mondiale. On ne peut donc éviter sa lecture. Ensuite, malgré l'amour que Comencini portait à ce chef-d'œuvre, il restera insatisfait de son adaptation. Précisons, d'emblée, que le film avait été conçu pour le petit écran. La version initiale, produite par la Rai et Antenne 2, était d'une durée de 240 minutes. Or, compte tenu des impératifs cinématographiques, le film fut ramené alors à 135 minutes. On se doute alors à quels examens de consciences - à supposer qu'il y en eût ! - de telles réductions ont pu donner lieu. Ainsi, la partie introductive du roman - importante pour mieux comprendre Iduzza - disparaît. Autre aspect primordial : le premier fils d'Iduzza, Nino, y est escamoté (cf. ci-dessus, déclaration du réalisateur). Or, Nino est un protagoniste essentiel dans ses contradictions : il s'engage avec ferveur dans les squadristi  fascistes avant de devenir partisan communiste. Au sortir de la guerre, Nino (Antonio) mourra d'un accident de la circulation (?) sur la Via Appia, ignorant, pour l'éternité, l'ascendance juive de sa génitrice. Enfin, comme il fallait s'y attendre, Comencini accorde grande importance au drame de l'enfant Useppe (Giuseppe). C'est pourquoi, je me permets de vous renvoyer à l'article (en italien) de Tiziana Jacoponi. Ainsi, dois-je vous dire, une fois n'est pas coutume : n'oubliez surtout pas Elsa Morante !

S.M.

 

Institut-Lumière. Séances : 14 juin 2017, 21 h - 18/6, 18 h 45 - 25/6, 18 h 30.

 

La storia. Italie-France. 1986. Réal. L. Comencini. Scénario : S. Cecchi d'Amico, Critina Comencini. Musique : Fiorenzo Carpi, Gianfranco Plenizio, Enrico Pieranunzi. Montage : Elvira Tonini. Production : Paolo Infascelli, Rai 2 - Antenne 2. Durée : 240 mn (Tv) ; 135 mn (ciné).

"Entre La storia et moi, cela a été tout de suite un coup de foudre, parce qu'il s'agissait d'un roman populaire, et peut-être parce que l'auteur y accordait tant de place aux sentiments, à la description d'un amour maternel, absolu, désespéré, illimité, raconté avec une précision incroyable par une femme qui n'a jamais eu d'enfant. La première partie est vue entièrement par la mère, la seconde entièrement par l'enfant. L'essence du film tient à l'illustration des "désastres de la guerre", des hommes et des femmes de la rue dont l'existence est bouleversée par les événements qui les exploitent et les négligent." (L. Comencini).