Leonard Bernstein (1918-1990) : On the Waterfront (1954)

Leonard Bernstein


Le 14 novembre 1943, Leonard Bernstein remplaça l'immense Bruno Walter à la tête du New York Philharmonic. En 1957, il devint son chef d'orchestre en titre. Entre ces deux dates, le musicien composa régulièrement. Il excella dans tous les genres : dans ceux que l'élite affectionnait comme dans ceux que le public populaire adorait. Au fond, il réussit de façon intelligente à concilier ces deux pôles. 

L'unique musique de film qu'il eût à créer fut celle du film d'Elia Kazan, On the Waterfront (Sur les quais), sorti en première mondiale le 28 juillet 1954. Le film devint célèbre grâce à la présence hypnotisante de Marlon Brando qui incarnait le personnage d'un jeune docker du nom de Terry Malloy. Évidemment, nous n'avons pas inclus West Side Story qui fut d'abord une comédie musicale destinée à la scène théâtrale. Montée au Winter Garden Theater, grâce à une mise en scène et une chorégraphie de Jerome Robbins, l'œuvre fut jouée 772 fois. Son immense succès conduisit à la réalisation d'un film (1961) qui remporta force oscars et suffrages publics. 

Concernant le travail effectué pour Elia Kazan, Bernstein arrangea une Symphonic Suite qu'il créa le 11 août 1955 avec l'Orchestre de Boston et qu'il dédia à son fils Alexander, né un mois auparavant. Le thème d'introduction (andante with dignity) tente de traduire le combat courageux et solitaire du jeune Terry Malloy (M. Brando) face aux racketteurs du port de New York. La brutalité impitoyable des gangsters - en réalité des syndicalistes corrompus - s'exprime à travers un presto barbaro sauvage. L'épisode suivant (Andante largamente), infiniment lyrique, décrit l'idylle naissante entre Terry et Edie Doyle (Eva Marie Saint). Celle-ci devient aussi une précieuse alliée dans la lutte contre la mafia des quais. Un scherzo apparaît ensuite, marquant le summum de l'affrontement entre Terry et le leader syndical incarné par Lee J. Cobb. La conclusion réinstaure le thème d'ouverture indiquant le triomphe du héros et  la déchéance des criminels. 

Le film d'Elia Kazan aura naturellement déchaîné, sur le coup, une âpre polémique en Europe. Il fallait pourtant le situer dans son contexte géopolitique et historique. Le cinéaste n'avait nullement l'intention de flétrir l'action syndicale, indispensable lorsqu'il s'agit de préserver la dignité des travailleurs. En même temps, on ne pouvait s'empêcher de critiquer l'attitude du cinéaste qui, face au maccarthysme, avait donné des preuves de reniement. L'œuvre globale d'Elia ressemble d'ailleurs à un troublant essai d'autojustification. Pourtant, tel quel, On the Waterfront livre un état des lieux et ne peut être interprété comme une apologie du mouchardage. Dans ce cas précis, le comportement du héros ne relève-t-il pas plutôt de l'action citoyenne ? Cependant, en France comme ailleurs, nous ne disposions pas, à l'époque, d'une connaissance approfondie des milieux syndicaux voire politiques américains. À gauche, le contexte de guerre froide et une grille de lecture trop uniment marxiste entravaient une juste appréciation des réalités. André Bazin essayait, quant à lui, de tempérer une antipathie foncière, en hissant sur des fonts baptismaux "l'extraordinaire performance de Brando, deux scènes d'amour inoubliables, la première à la sortie de l'église, l'autre lorsqu'il enfonce la porte pour revenir chez la fille." (in : G. Sadoul, Dictionnaire des films).  De son côté, Gilbert Salachas concluait plus tard ainsi : "Du coup, sournoisement, le film se présente comme une sorte de défense dans certaines conditions de la délation et de la trahison. Bref, ce film de Kazan et Schulberg (le scénariste) crée un malaise." Où commence la délation et quand s'achève la trahison ? Toute la question est là. 

S.M.  

Elia Kazan et Marlon Brando : tournage d'On the Waterfront.