Rosalind Russell (1907-1976) : L'Éternelle seconde ?


Elle accéda à la renommée avec Femmes (1939) de George Cukor, un film sans hommes et dans lequel elle apparaissait, en Chatte, aux côtés d'une Biche, Norma Shearer, et d'une Panthère, Joan Crawford, moins seconde que de coutume... et, de toutes les façons, chacune d'entre elles était effectivement un animal à part... y compris la timide Joan Fontaine, surnommée la Brebis ! Tout bien considéré, c'est plutôt l'année suivante, sous la direction de Howard Hawks, qu'elle acquiert le statut de first lady. En remplacement de Carole Lombard, devenue trop chère pour la Columbia, elle incarne "Hildy" Johnson, une journaliste qui brave fièrement son ex-époux et employeur, interprété par l'élégant Cary Grant. Dans His Girl Friday, distribué ici sous le titre La Dame du vendredi, Rosalind Russell opérait une métamorphose. Du reste, Hawks n'avait-il pas, du même coup, effectué une modification révélatrice : à la place d'un protagoniste masculin - celui de la pièce de Ben Hecht et Charles MacArthur - n'y avait-il pas introduit un personnage féminin ? Rosalind fut donc choisie. Fallait-il s'en étonner ? L'actrice crevait l'écran et dès Evelyn Prentice/Le Témoin imprévu (1934) puis Reckless/Imprudente Jeunesse (1935) et China Seas/La Malle de Singapour (id.), les stars Myrna Loy et Jean Harlow - pour les deux films suivants - eurent bien du mal à estomper ses apparitions. De fait, Rosalind Russell n'était pas qu'une séductrice distinguée et coquette - ce qui aurait suffi à contenter certains -, mais une interprète intelligente et une femme de caractère. Du reste, bien avant cette promotion, Dorothy Arzner (1897-1979), une des rares cinéastes hollywoodiennes, lui octroiera une place de choix. Dans Craig's Wife/L'Obsession de Madame Craig (1936), l'actrice porte sur ses épaules un rôle certes antipathique, mais diablement captivant. La philosophie de Harriet Craig se résume, en effet, à n'être qu'une parfaite femme d'intérieur ayant épousé l'homme idéal sous tous rapports. Exit l'amour ou toutes autres considérations spirituelles ! Rosalind Russell évite la surcharge - là est son mérite remarquable -, conférant au personnage son poids de crédibilité et offrant, par là-même, une herméneutique enchevêtrée. "La femme de Craig est-elle un monstre ? Une maniaque ? Une névrosée de la propreté à tout prix ? Une amoureuse refoulée ? Une jalouse pathologique ? Elle est tout cela à la fois et Rosalind Russell apparaît, au fur et à mesure que Craig's Wife avance, comme un personnage pathétique et complexe [...]", écrit Louis Skorecki. (in : Libération, 20/03/1986).  

Après His Girl Friday, l'actrice ne pourra plus se plaindre d'être "au deuxième échelon." Exemple, en 1941, elle obtient d'être au même rang que le fameux Clark Gable dans They Met in Bombay, réalisé par un pionnier, Clarence Brown, qui avait dirigé Valentino et surtout Greta Garbo (La Chair et le Diable, 1928 ; Anna Karenine, 1935). Elle prolonge son succès dans un sous-genre qui semble lui réussir :  la screw-ball comedy, sorte de comédie loufoque très en vogue jusqu'au début des années 40. Ainsi, brillera-t-elle dans My Sister Eileen d'Alexander Hall qui lui vaudra une première nomination à l'Oscar en 1942. Certaines de ses réparties vont entrer dans l'histoire. 

Aussi, me suis-je servi de l'une de celles-ci pour commenter parfois le destin tragique de Marilyn Monroe : "Le fait que je sois une femme peut aider, mais aussi créer des complications." Or, c'est dans le roboratif Take a Letter, Darling/Mon secrétaire travaille la nuit (1942), réalisé par l'excellent Mitchell Leisen - un merveilleux artisan trop méconnu - que l'actrice prononce cette phrase. Dans ce film qu'il nous faudrait revoir plus facilement, une dirigeante d'agence de publicité, Miss McGregor/R. Russell, embauche un secrétaire au physique avantageux (F. MacMurray). Les rôles sont donc inversés. Rosalind Russell explique la situation de cette manière : "Une femme dans son job affronte quantité de désagréments qu'ignorent les hommes. Et l'un de ces désagréments, justement, ce sont les hommes. Le fait que je sois une femme peut aider, mais aussi créer des complications." Inutile de raconter l'histoire ici. Mais, il est certain qu'avec Mitchell Leisen, cinéaste très singulier et raffiné, rien n'aurait pu emprunter la voie de l'orthodoxie sociale. Et l'élection des comédiens allait également dans ce sens. L'image de Rosalind Russell suivit, pour quelque temps, ce sillage. Dans Flight for Freedom/Perdue sous les tropiques (1943), elle incarne une aviatrice, dont le récit rappelle vaguement celui de Amelia Earhart,  ou dans Sister Kenny (1946) de Dudley Nichols, celui d'une infirmière-religieuse, Elizabeth Kenny (1880-1952), qui fut à l'origine de la physiothérapie.

Avec l'âge, on aurait pu craindre un crépuscule irrémédiable ou des déclinaisons plus dramatiques et, par contrecoup, plus intermittentes. Picnic (1955, J. Logan), dans lequel elle fut bouleversante, le laissa craindre. Mais, Auntie Mame/Ma Tante, trois ans plus tard, déjoua les pronostics. Le film prolongeait l'adaptation théâtrale à succès de Jerome Lawrence et Robert Edwin Lee. La comédienne fut, de nouveau, nommée à l'Oscar et le film obtint la deuxième meilleure recette du cinéma américain pour 1958. Rosalind incarnait, avec brio, une femme exubérante et anticonformiste, très en avance sur son époque, et dont la réplique actualisée pourrait se retrouver dans la Maude (Ruth Gordon) de Colin Higgins/Hal Ashby (1971). Ann Sheridan, une des pin-ups des années 40 ("The Oomph Girl ou la Fille qui a du peps"), dira, d'ailleurs, avec une once d'aigreur : "Il n'y a pas de rôle pour les femmes mûres, sauf Rosalind Russell." Il en fut ainsi à Hollywood. Heureusement, le monde et les temps changent ("For the times they are a-changin', selon la chanson de Bob Dylan). Quant à moi, je voudrais conserver en mémoire une drôlerie prononcée par Madame Russell dans Auntie Mame : "Life is a banquet, and most poor suckers are starving to death !" ("La vie est un banquet et les pigeons les plus faibles meurent de faim !")

À bon entendeur, salut !

S.M. 

 

His Girl Friday (1940, H. Hawks) - R. Russell, C. Grant.

Craig's Wife (1936, D. Arzner)

Take a Letter, Darling (1942)

Auntie Mame (1958)