Épouses et concubines : Femmes sacrifiées

La chaîne européenne Arte programme, ce 17 juillet 2017 à 20 h 55, Épouses et concubines (1991) de Zhang Yimou, avec son artiste féminine symbolique, Gong Li.


Zhang Yimou, aujourd'hui âgé de 67 ans, devint, à l'orée des années 90, un des emblèmes du cinéma chinois et, dans le même temps, un artiste rebelle en son pays. Comme elle avait découvert le cinéma japonais au début des années 50, à travers quelques films d'Akira Kurosawa puis de Kenji Mizoguchi, l'Europe apprit l'Empire du Milieu (Chung Kuo) à l'écran, grâce au réalisateur d'Épouses et concubines et à son cadet, Chen Kaige, auteur d'Adieu ma concubine, consacré par une Palme d'Or à Cannes en 1993. Zhang et Chen se connaissaient parfaitement : le premier avait été le merveilleux chef-opérateur du second pour Terre Jaune (1984) et La Grande Parade (1986). En outre, étant issus de la même génération, ils avaient vécu, d'identique manière, les drames de la Révolution culturelle, initiée par Mao Zedong, alias le Grand Timonnier, à partir de l'été 1966. Chen Kaige en avait confié sa propre expérience dans son roman autobiographique, Une jeunesse chinoise (1989), qu'il ne faut surtout pas confondre avec le film éponyme de Lou Ye (2006).  Que ce soit dans Adieu ma concubine ou dans Épouses et concubines, et, en dépit du fait que ces films se situent en d'autres périodes moins contemporaines de la Chine, les signes des souffrances endurées par les deux cinéastes y apparaissent en filigrane. De fait, si les deux œuvres ont été triomphalement accueillies dans le monde, elles l'ont été, en revanche, beaucoup moins par les autorités chinoises. Enfin, les deux films traitent d'épisodes historiques que le "communisme" chinois avait volontairement biffés quand il n'en avait pas simplement détruit les témoignages architecturaux et culturels. 

Alors que Le Sorgho rouge (1987), son premier long métrage, récompensé d'un Ours d'or au Festival de Berlin, se situait à la fin des années 30, Épouses et concubines plaçait une intrigue de palais au cœur d'une période tout juste antérieure, dominée principalement par les luttes entre factions guerrières rivales (1916-1928). Les deux films avaient, néanmoins, des postulats communs : la présence d'une jeune actrice radieuse et inflexible, Gong Li - l'épouse du réalisateur -, et sa thématique nettement féministe. Toutefois, là, où dans Le Sorgho Rouge, l'héroïne, toujours incarnée par Gong Li, inspire de l'empathie; celle de Songlian, l'égérie de Maître Chen, nous maintient, au contraire, à distance. 

Inspiré d'un roman de Su Tong, publié chez nous en 1992, le film de Zhang Yimou met en scène un drame en milieu fermé. Songlian (Gong Li) doit abandonner ses études pour intégrer le gynécée d'un riche seigneur de la province du Shanxi. Elle devient ainsi sa quatrième épouse. Elle est donc forcément sa nouvelle favorite. Le titre original est beaucoup plus éloquent : Dà Hóng Denglóng Gaogao Guà ("Accrochez les lanternes rouges"), autrement dit, dès que le Maître (en l'occurrence Chen Zuoquian) rentre en sa demeure et choisit son élue, le majordome module l'ordre qui intime à la domesticité de s'exécuter. Celle-ci doit, en un rituel rigoureusement ordonné, illuminer le rectangle désigné, le balisant de lanternes rouges. La dame préférée est alors lavée, massée et somptueusement vêtue afin d'être offerte en présent au Seigneur de ces lieux - pour le film, il s'agirait d'un miraculeuse demeure du XVIIe siècle (Qiao's Compound). Le strict respect de ces traditions est une de clefs de compréhension d'une intrigue que les jalousies, spéculations, rivalités et mesquineries inter-féminines ne feront qu'alimenter tout au cours de la narration.  Par là même, nous verrons en quoi les femmes sont doublement victimes : leurs discordes renforcent un ordre qui leur est foncièrement hostile et dans lequel toute personnalité et toute liberté leur sont impitoyablement refusées. Songlian est orgueilleuse et manque singulièrement de discernement. Son audace déplacée, axée sur un stratagème fragile, la conduira logiquement vers la folie. Quant à celles qui, comme Meishan, la chanteuse et troisième épouse, commettront le péché d'adultère - le Maître en est, pour sa part, totalement absous - elles connaîtront, en toute justice, le châtiment mérité c'est-à-dire l'agonie inévitable en ses nobles murs (la maison des morts) ! 

De ce huis-clos féminin, au sein duquel règnent, sous la contrainte, interdits et dissimulations - Songlian/Gong Li hurlant Assassins ! , dans la séquence où elle aperçoit le cadavre de l'épouse pendue, et la réponse qui lui est proférée : Tu n'as rien vu, il ne s'est rien passé. -, beaucoup ont voulu repérer l'indice allégorique d'une situation plus concrète, celle de la Chine d'aujourd'hui. "Pourtant, avec le recul, affirme Jacques Aumont, ce qui apparaît évident, c'est plutôt la fascination du cinéaste pour ce monde reclus, pour ses formes cruelles mais raffinées." (in: Fiches cinéma, Universalis). Formes que l'absolue maîtrise plastique et l'art du récit conjuguées ont hissé à un degré d'abstraction rarement atteint dans Épouses et concubines, joyau d'un cinéma chinois qui n'a sans doute pas fini de nous ravir. 

 

S.M.

 

Épouses et concubines. Taïwan. 1991. 126 mn. Scénario : Ni Zhen, d'après le roman de Su Tong. Photographie : Zhao Fei. Décors : Qao Jiuping, Dong Humiao. Musique : Zhao Jiping. Montage : Du Yuan. Int. Gong Li (Songlian), He Caifei (Meishan), Cao Quifen (Zhoyun), Jin Shuyuan (Yuru), Ma Jingwu (Maître Chen). Lion d'argent à la Mostra de Venise 1991. Sortie en France : 20/12/1991.