Karel Reisz (1926-2002) : Le non-aligné

Avec son épouse, l'actrice américaine Betsy Blair.


Le cinéma britannique souffre d'être encore traité à la marge. Le diagnostic a cependant un aspect paradoxal. Le Royaume-Uni n'a jamais manqué de réalisateurs reconnus, de techniciens remarquables et d'immenses comédiens admirés. Ceux-ci, d'ailleurs, ne furent pratiquement jamais oubliés et toujours profondément loués. À vrai dire, le cinéma d'outre-Manche supporta forcément les effets de sa mitoyenneté culturelle avec le grand frère américain. Toutefois, cela ne suffirait pas à expliquer une problématique au-dessus de laquelle planait l'idée tenace que nation britannique et cinéma se seraient fâchés pour une éternité. François Truffaut contribua, en son temps, à en fortifier le préjugé. Or, à l'époque où l'auteur des Quatre Cents Coups ne voyait que conservatisme et prudence commerciale dans le cinéma anglais, des réalisateurs, tels Karel Reisz et ses collègues du Free Cinema, avaient, depuis le milieu des années 50, entrepris de remettre les pendules à l'heure. Le cinéma anglais s'enfonçait dans une sclérose qui menaçait de le paralyser entièrement. Les jeunes générations - qu'elles soient d'origine modeste ou de condition plus aisée - ne s'y reconnaissaient plus. Alors que les dures périodes de la Guerre et de l'immédiate après-guerre semblaient avoir suscité quelque espoir et un renouveau dans la façon d'envisager le septième art, les grandes maisons de production et de distribution - principalement celles de sir John Arthur Rank (1888-1972) -, enfermées dans des relations d'étroite dépendance face au marché américain, choisirent, à nouveau, une politique d'élimination des risques : "en limitant ses interventions dans la production, en distribuant des films "sûrs" (avec l'alliance des Majors), en se tournant vers l'industrie du loisir." (Ph. Pilard in : "Larousse du cinéma"). On revint donc à la vieille tradition rassurante des films victoriens ou des adaptations littéraires spécifiquement locales. Ce qui ne signifie pas, pour autant, qu'il n'y eût pas, dans ce cadre plus restrictif, des productions originales ou, pour le moins, remplissant des critères qualitatifs respectables. Il ne s'agit pas, en ce qui nous concerne, de jeter le discrédit sur des artisans de grand talent comme David Lean (The Bridge on the River Kwaï, 1956 - Lawrence of Arabia, 1962), Michael Powell et son associé Emeric Pressburger¹ (Black Narcissus, 1947 - The Red Shoes, 1948) ou Robert Hamer et Charles Crichton, ceux-ci œuvrant dans le cadre des productions humoristiques d'Ealing (Michael Balcon). 

Ne soyons pas aveugles, ni injustes non plus : il y avait bien eu, auparavant, des expériences anglaises cherchant à ne plus considérer le cinéma comme un simple divertissement populaire. John Grierson (1898-1972), né dans un milieu d'instituteurs presbytériens et socialisants, s'insurgeait contre un cinéma qui s'éloignait de la vie et des problèmes concrets des citoyens ordinaires. À propos du Moana de Robert Flaherty, datant de 1926, il propage la conception du documentaire. Son premier film, Drifters (1929), tourné en mer du Nord, observait d'authentiques pêcheurs de hareng au travail. Dans le contexte d'un cinéma britannique coupé des réalités sociales, ce film fit grand bruit. Mais, Grierson ne se contenta pas d'être un cinéaste non-conformiste. Son projet était d'introduire une véritable alternative. Il devint, en conséquence, producteur et pédagogue. Il forma - en association avec Flaherty et surtout l'excellent Franco-Brésilien Alberto Cavalcanti (1897-1982) - des générations de réalisateurs. Bien plus, son esprit irrigua le cinéma local (et international) de façon indélébile. Un film comme Night Mail (1936), dû à deux de ses élèves (Harry Watt et Basil Wright), qui relatait l'acheminement du train postal de nuit Glasgow-Londres, influencera, neuf ans plus tard, Brief Encounter, l'œuvre qui aura propulsé David Lean au premier plan et qui bénéficiait de la collaboration scénaristique de Noël Coward (1899-1973), le Sacha Guitry anglais. "Le train de Night Mail roule encore dans Brief Encounter", dira, sur le moment, le regretté Henri Langlois. Du reste, de ce cinéma-là, David Lean, engagé plus tard dans de somptueuses super-productions internationales, n'en refera plus. Bien avant cette tragédie intimiste aux accents réalistes, les Anglais avaient pu apprécier un changement de tonalité avec The Stars Look Down (1939), d'après un roman d'Archibald J. Cronin, réalisé par Carol Reed (The Third Man). Dans ce film, on assiste à une grève de mineurs au cours de laquelle un leader syndical incarné par Michael Redgrave - acteur prestigieux que l'on retrouvera dans l'un des films-phares du Free Cinema, The Loneliness of a Long Distance Runner (1962) de Tony Richardson - appelle à la nationalisation des charbonnages. En 1943, Millions Like Us, co-signé par Sidney Gilliat et Frank Launder, mettaient en relief la place fondamentale occupée par les femmes dans la production industrielle et l'effort de guerre. Parallèlement à ce constat, on voyait aussi tout ce que les femmes pouvaient gagner à mieux participer aux rouages économiques, à se connaître et s'écouter mutuellement. De telles réalisations offraient un réel avenir au cinéma d'outre-Manche. Par ailleurs, la disparition prématurée d'un cinéaste comme Humphrey Jennings (1907-1950) constitua un vrai crève-cœur. Homme de talents multiples, Jennings avait travaillé auprès de Grierson. Filmé entre 1939 et 1949, son opus (courts et moyens métrages) est surtout consacré à la Grande-Bretagne dans la guerre, ou aux conséquences de celle-ci. Spare Time (1939) porte un regard empreint de respect sur les activités de loisirs en milieu ouvrier, tandis que A Defeated People (1946) observe l'Allemagne détruite avec une lucidité dépourvue de haine. Ce ne sont qu'exemples, parmi d'autres, chez cet artiste - le mot n'est pas trop fort, car Jennings était aussi architecte, peintre et écrivain - que Lindsay Anderson, un des chefs de file du Free Cinema, considérait comme le "seul grand poète du cinéma britannique."  Il nous faut malheureusement regretter qu'il n'y ait plus de distribution de ses films qui auraient laissé, selon ceux qui les ont vus, une influence repérable chez un Ken Loach notamment. Karel Reisz, quant à lui, n'aura pas à subir une telle infortune. Au-delà, c'est bien sûr le cinéma britannique qui interroge. Car, "ce qui est certain, écrit Philippe Pilard, c'est que la mobilisation du pays, tant du côté militaire que du côté civil, le brassage des populations (brassage géographique et social), la fierté de tenir le coup devant l'agression nazie (rappelons que le Royaume-Uni est la seule nation à tenir tête à Hitler avec succès de juin 1940 à juin 1941), la planification de l'économie, le rationnement, l'intégration du mouvement syndical dans l'effort de guerre, tout cela produit un profond changement dans les mentalités et les pratiques sociales." (in : Histoire du cinéma britannique, Éditions du Nouveau Monde, 2013). On aurait donc pu s'appuyer sur une telle transformation pour promouvoir, après guerre, une conception plus moderne et plus audacieuse de la création cinématographique en Grande-Bretagne.  

Au cours de ces années-là, Reisz n'avait pas encore clairement choisi sa voie. Ce que l'avènement du fascisme avait engendré en Europe, il l'avait vécu, par contre, dans ses répercussions les plus dramatiques. Natif d'Ostrava (Tchéquie), Karel dut fuir son pays dans un convoi d'enfants au moment de l'annexion de la Moravie par les troupes nazies (21 mars 1939). Âgé de douze ans passés, il laissait derrière lui des parents juifs qui périront, par la suite, dans les camps d'extermination. Il était donc l'un de ces millions d'adolescents que la Guerre et le fascisme avaient à jamais meurtris. La Grande-Bretagne fut ainsi et, dans tous les aspects de sa nouvelle vie, un pays d'adoption. Sa situation n'avait rien de commun - hormis le fait qu'ils étaient d'origine juive - avec le producteur magyar Alexander Korda (1893-1956) et ses deux autres frères, Vincent et Zoltán, qui s'étaient expatriés lorsque la Hongrie passa sous le contrôle de l'amiral Horthy (1920). La fratrie Korda, professionnels aguerris et reconnus, furent accueillis avec les honneurs en Grande-Bretagne au début des années 30 et illustrèrent, avec professionnalisme certes mais, sans l'ombre d'une contestation, les choix plutôt traditionalistes des autorités culturelles britanniques. À l'inverse, la biographie de Karel Reisz expose le cas d'un homme qui assuma pleinement l'exercice de sa nouvelle citoyenneté. Il partagea en conséquence les illusions, les aspirations et les colères de la jeune génération britannique. Ce qui s'expliquait naturellement par le fait qu'il avait éprouvé, comme celle-ci, devoirs et contraintes qui s'appliquaient à tout sujet de Sa Majesté  : N'avait-il pas été pilote de chasse au sein de la section tchèque de la RAF pendant la guerre ? N'avait-il pas enseigné, après des études de biologie à l'Université de Cambridge, dans une grammar school 

Cependant, dès la fin des années 40, Reisz est manifestement attiré par le cinéma. Il intègre un groupe de critiques qui œuvrent au sein d'une revue, Sequence, qui deviendra progressivement très influente. Karel Reisz y côtoie deux autres futurs réalisateurs, Lindsay Anderson et Tony Richardson. C'est, à vrai dire, les membres de la revue - elle fera faillite en 1951 - qui sont aussi à l'origine de l'initiative du National Film Theatre (la Cinémathèque de Londres en quelque sorte), tenue le 5 février 1956, et qui enfantera plus durablement l'expression Free Cinema. Karel Reisz y occupe une place déterminante puisqu'il est à la fois programmateur du National Film Theatre et co-réalisateur d'une des œuvres proposées. Il s'agit de Momma Don't Allow/Maman n'veut pas (1956, 22 min.), entrepris avec T. Richardson. Ce court documentaire se propose d'observer des jeunes ouvriers, hors du lieu de travail et de leur univers familial. On retrouve là une optique proche du Spare Time de Jennings. Toutefois, il y a un aspect qui ressort de façon saillante et inédite : les nouvelles générations des couches sociales plus favorisées, friandes de danses et de musiques plus vives et moins guindées, rejoignent, à leur tour, les mêmes bars et les mêmes clubs. Ces endroits deviennent indubitablement des espaces de rencontres, de liberté et de frottements inter-classistes. Ce que Karel Reisz et Tony Richardson sous-entendent est clair : le conservatisme moral et culturel touche la société anglaise à tous les étages. Le conflit inter-générationnel est une réalité. On ne peut donc se satisfaire d'un discours social. Le tract accompagnant ces premières séances Free Cinema proclame ainsi : "Ces films sont libres en ce sens que leurs affirmations sont entièrement personnelles. [...] La plupart de ces films ont été produits en dehors du cadre de l'industrie cinématographique. Ce qui veut dire que les réalisateurs ont pu exprimer leur propre point de vue, parfois inhabituel, sans l'obligation de souscrire aux conventions techniques ou sociales généralement imposées aux œuvres commerciales." La confrontation entre les jeunes des classes modestes et ceux des couches de la bourgeoisie, évoquée plus haut, réapparaît, on ne peut mieux, dans We Are the Lambeth Boys (1958, 52 min.). Reisz offre une description d'un groupe de jeunes prolétaires du quartier londonien de Kennington. À travers, par exemple, un match de cricket dans lesquels ceux-ci affrontent leurs homologues issus des quartiers chics, le réalisateur approfondit l'étude précédente. "Momma Don't Allow et We Are the Lambeth Boys ne sont pas des films polémiques ou des films "à programme", dira-t-il. C'est juste la volonté d'affirmer : voyez, il existe dans la classe ouvrière une soif de s'investir dans autre chose que le travail." D'un point de vue technique, Reisz utilise les innovations contemporaines : caméra 16 mm et magnétophones synchrones et portatifs. Jaugé à l'aune de ces documentaires, Saturday Night and Sunday Morning, sorti en novembre 1960, en constitue l'aboutissement naturel. 

En abordant la fiction, Reisz rejoignait un mouvement de rébellion plus général dont le fondement était avant tout littéraire et théâtral. Selon la romancière Doris Lessing, l'expression de Angry Young Men avait été créée par les médias. Ce qui n'est pas sans rappeler la France et sa Nouvelle Vague. Quoi qu'il en soit, à la fin des années 50 et jusqu'au début des années 60, un souffle roboratif et un esprit régénérateur habitent le cinéma d'outre-Manche. Ceux-ci traversent autant les réalisations de nos trois compères du Free Cinema, que celles d'un Richard Lester (A Hard Day's Night, 1964, avec les Beatles - The Knack, 1965), d'un John Schlesinger (A Kind of Loving, 1962 - Billy Liar, 1963) ou d'un Desmond Davis (Girl with Green Eyes, 1964) voire d'une œuvre préfiguratrice comme Room at the Top (1958) de Jack Clayton, avec le protagoniste incarné par Laurence Harvey. Naissent à cette occasion de nouvelles figures d'acteurs qui bouleversent les canons artistiques habituels : Albert Finney (Saturday Night... , Tom Jones), Richard Harris (A Sporting Life) ou Tom Courtenay (The Loneliness..., Billy Liar) côté masculin ; Julie Christie (Billy Liar) ou Rita Tushingham (A Taste of Honey, Girl with Green Eyes) côté féminin. Trente ans plus tard, Karel Reisz déclarait à ce sujet : "Nous étions influencés par l'idéologie fabienne² qui baignait l'aile intellectuelle du Parti travailliste. Nous ne supportions plus les personnages joués par John Gielguld, David Niven, Laurence Olivier ou Robert Donat qui incarnaient les modèles aristocratiques ou bourgeois." (in : Ph. Pilard, Dictionnaire du cinéma britannique.) On notera, par ailleurs, la mise sur pied, à partir de 1956, d'une société productrice, la Woodfall Film Productions, dont la fonction est d'assurer la promotion d'une nouvelle esthétique cinématographique en prise avec la sensibilité littéraire de l'époque. Les noms des fondateurs sont éloquents : Tony Richardson, l'auteur dramatique John Osborne - adapté à l'écran par le premier nommé, avec Look Back in Anger/Les Corps sauvages  et The Entertainer/Le Cabotin - ainsi que le producteur canadien Harry Saltzman. 

 


1. La paire de producteurs et réalisateurs Michel Powell et Emeric Pressburger ("The Archers") étaient d'authentiques créateurs, doués d'une liberté d'esprit peu conventionnelle. Leurs films ne furent jamais à l'abri des ciseaux des censeurs. Des œuvres incontournables comme The Life and Death of Colonel Blimp (1943) ou, plus tard, A Matter of Life and Death (1946) ne furent pas toujours du goût du Ministère de l'Information britannique. S'agissant du premier cité, celui-ci tenta même d'en empêcher sa réalisation.  

2. De Fabian Society, club politique anglais de centre-gauche créé en 1884. Celui-ci adopta la résolution suivante : "Les membres de la société affirment que le système compétitif assure le bonheur et le confort du petit nombre au détriment de la souffrance du plus grand nombre et que la société doit être reconstruite de telle façon qu'elle garantisse le bien-être général et le bonheur." Plutôt pragmatiques, les adhérents de ce club écartaient toute finalité spirituelle au profit d'un intérêt plus soutenu et plus concret aux questions économiques et sociales. Ils rejetaient tout autant le matérialisme historique de Marx, considérant que l'avènement du socialisme ne procéderait pas d'un phénomène inéluctable.  

Saturday Night and Sunday Morning (1960) - Albert Finney.

Morgan, A Suitable Case... (1966) - V.Redgrave.

Isadora (1968) - V. Redgrave.

Who'll Stop the Rain (1978) - N. Nolte, T. Weld.

The French Lieutenant's Woman (1981) - M. Streep

Sweat Dreams (1985) - J. Lange, E. Harris.

Filmographie


 

Karel Reisz (21/07/1926, Ostrava (Moravie) - 25/11/2002)

1955 : Momma Don't Allow (c.m.)

1958 : We Are the Lambeth Boys (doc.)

1960 : Saturday Night and Sunday Morning/Samedi soir, dimanche matin

1964 : Night Must Fall/La Force des ténèbres

1966 : Morgan : A Suitable Case for Treatment/Morgan

1968 : Isadora

1974 : The Gambler/Le Flambeur

1978 : Who'll Stop the Rain/Les Guerriers de l'enfer

1981 : La Maîtresse du lieutenant français

1985 : Sweet Dreams

1990 : Chacun sa chance/Everybody Wins