Her (2013, Spike Jonze) : Une fleur dans mon logiciel


Arte programme, mercredi 19/07/2017 à 20 h 55, Her (Elle) du réalisateur américain Spike Jonze. En vedette, dans le rôle d'un cyber écrivain, l'excellent Joaquin Phoenix.

 

Oiseau rare et décalé, tel pourrait-on définir Adam Spiegel, alias Spike Jonze, 48 ans, passionné de skateboard et de BMX freestyle, ayant également un pied dans la photographie et un autre dans l'écriture. Son incursion dans l'univers cinématographique, figurée Dans la peau de John Malkovich (1999), causa, comme l'on pouvait s'y attendre, l'effet d'une petite bombe. Songez à ce marionnettiste d'une grande entreprise qui découvre, dans l'intervalle d'un étage, un curieux passage dérobé offrant un accès illimité au cerveau de l'acteur John Malkovich ! Par la grâce d'un scénario remarquable, concocté par le talentueux Charlie Kaufman, le cinéaste abordait, avec un brio confondant, des situations paradoxales à travers quatre études psychologiques incarnés par autant de protagonistes divergents : John Cusack, l'interprète principal, Catherine Keener, Cameron Diaz et Orson Bean, chacun voyant, en l'occurrence, John Malkovich à sa porte ! Quatre ans plus tard, Charlie Kaufman, incarné par Nicolas Cage, devenait le héros de son récit dans Adaptation. Spike Jonze dressait une singulière confession ironique sur l'acte créateur : névrosé, inquiet et peu assuré, l'écrivain échouait dans la transposition d'une enquête romanesque conduite par Susan Orlean autour d'un collectionneur d'orchidées rares (The Orchid Thief). Sous la forme d'une comédie de la dérision, Adaptation revêtait donc l'allure d'un autoportrait. 

Her démarre, à nouveau, à l'orée d'expériences personnelles. Spike s'est néanmoins libéré de Charlie Kaufman. S'il s'est affranchi du tutorat de l'écrivain, il en a toutefois conservé la leçon. Du reste, son héros, Theodore Twombly (Joaquin Phoenix), traducteur de love stories, s'est adjoint les services d'une fonction virtuelle capable de jouer le rôle d'une assistante. Elle a la voix de Scarlett Johansson et l'auteur l'a nommée Samantha - étymologiquement, celle qui écoute en araméen. Dans un entretien, avec le regretté Michael Henry, le réalisateur confirme l'ancienneté du projet : "J'avais lu, (il y a peu près dix ans), déclare-t-il, un article sur le Web à propos d'une messagerie instantanée dotée d'une intelligence artificielle. [...] L'échange était un peu limité, mais cela m'a amené à imaginer qu'un homme pourrait avoir un rapport amoureux avec une entité qui serait pourvue d'une vraie intelligence, d'une conscience authentique." (in : Positif n° 637, propos recueillis à Los Angeles le 29/01/2014). Quoi qu'il en soit, le concept d'Artificial Intelligence constitue l'objet de recherches et d'interrogations sans fin depuis plus de soixante ans, c'est-à-dire depuis  que le scientifique américain Marvin Lee Minsky (1927-2016), en liaison avec l'informaticien John McCarthy, en a décelé des potentialités jusqu'alors insoupçonnées. Au cœur du débat, on retrouve les angoisses humaines traditionnelles : la peur d'être dominé par l'ordinateur (ou le robot) alors que l'homme n'a jamais cessé de concevoir sa propre existence en termes de rapports d'assujettissement et d'obéissance. Au cinéma, Stanley Kubrick, dans son indémodable 2001 : A Space Odyssey (1968), s'en était fait l'écho à travers le duel entre l'astronaute David Bowman (Keir Dullea) et l'incroyable Hal 9 000, "l'ordinateur qui réagit tout à fait comme un être humain" (J. Lourcelles). 

Or, justement, le système d'exploitation (OS) est aussi ce que nous en faisons. Il sera - n'est-ce pas ? - à notre image. Spike Jonze n'affirme, en revanche, rien d'aussi tranché. Il construit son récit d'une manière inhabituelle : Her résiste aux classements. Ni œuvre futuriste, ni projection fantastique et pas, non plus, dystopie à caractère satirique, Her, sous les atours d'une comédie sentimentale, est un film de notre temps. Ne sommes-nous pas, d'ores et déjà, dans le royaume de la virtualité, et celle-ci ne dévoile-t-elle pas, à notre insu, notre solitude et nos désarrois ? La sincérité de Spike consiste à ne pas verser dans le drame ou la philosophie. Il serait, hélas, à côté de la réalité. Du reste, et là réside la force du scénario, c'est plutôt Samantha - autrement dit la nature virtuelle - qui évolue de manière positivement radicale. "Elle a de multiples facettes. Elle commence par être son assistante (ndlr : celle de Theodore/J. Phoenix), puis devient son amie, sa confidente, son amante et plus bien plus que cela. [...] (comment) permettre à l'autre de changer et d'évoluer en continuant à l'aimer ? Précisément, Samantha a été créée pour évoluer. Une fois qu'elle est en marche, il n'y a plus de limites à ce qu'elle peut devenir", affirme Spike Jonze. (in : interview cité.) Seule une âme - expurgée de son enveloppe corporelle et de sa réalité physique - pourrait s'acheminer ainsi : le logiciel, en la circonstance Samantha, aurait-il acquis le don d'amour et d'empathie, auréolé d'une grâce invisible et immatérielle ? Le réalisateur bouscule des idées reçues mais il octroie, en revanche, à chacun d'entre nous le droit d'interpréter.  Her est surtout une œuvre d'écoute mutuelle. En ce sens, l'horizon qu'il ouvre est indéfini. Il est amour par définition. Son avenir, heureux ou malheureux, dépend toujours de nous. 

Pour habiller une telle réalisation, sporadiquement drôle et d'une lancinante tristesse, et situé contradictoirement dans un monde déshumanisé et uniformisé, il y fallait un décor et des couleurs appropriés. Spike Jonze a filmé son Los Angeles dans un Shanghaï écrasant - la cité d'affaires aux cinq mille tours ! -, vidé de son identité chinoise. L'hypothèse est fondée : l'urbanisme n'a plus rien de typique, il est celui des sociétés opaques qui dirigent l'économie. A contrario, et, comme pour suggérer une volonté de bonheur, il a recouvert sa palette de teintes soutenues : jaune, orange et rouge. C'est un signe : Her  peut bien esquisser une forme de mélancolie, il n'en fait pas, pour autant, un credo !

 

S.M.

   

Her. États-Unis. 2013. 126 minutes. Réalisation et scénario : Spike Jonze. Photographie : Hoyte Van Hoytema. Montage : E. Zumbrunnen, J. Buchanan. Musique : Arcade Fire. Décors : K. K. Barrett. Int. Joaquin Phoenix (Theodore), Amy Adams (Amy), Rooney Mara (Catherine), Olivia Wilde (la fille du rendez-vous), Chris Pratt (Paul). Voix originales de Scarlett Johansson (Samantha), Kristen Wilg (SexyKitten) etc. Sortie en France : 19/03/2014.  

Synopsis : Theodore, écrivain public désormais divorcé, vit seul. Un jour, il achète un nouveau système d'exploitation doté d'une intelligence artificielle, capable de s'adapter et d'élargir son champ de connaissance et de compréhension...

 


 

Spike Jonze