L'Institutrice (2014, N. Lapid) : L'Enfant-poète et "l'air du temps"


Arte diffuse, mercredi 30 août 2017 (20 h 55), le deuxième long métrage du réalisateur israélien Nadav Lapid. 

Invité à Berlin pour la présentation de son court métrage Kvish (2005),  Nadav Lapid, 42 ans, y découvrit, grâce une exposition, des descriptions "toutes pleines de rage et de furie de l'Allemagne des années 1970, avec ses injustices sociales, ses énormes écarts entre riches et pauvres." Là, il prit conscience également du phénomène des groupes terroristes d'extrême-gauche, particulièrement celui de la Fraction armée rouge, plus connue sous l'appellation de bande à Baader. Plus fondamental encore : le jeune cinéaste crut y voir un rappel cinglant de la situation israélienne. Ainsi naquit, sans doute, Le Policier, sorti en 2011. Nadav Lapid opposait, sans manichéisme pourtant, la brutalité répressive des policiers et la violence jusqu'au-boutiste des jeunes révolutionnaires. "Tous sont complètement prisonniers de leur propre univers, de leur propre système moral", déclarait alors le réalisateur israélien. Il ajoutait encore : "Une forme d'innocence mortelle, un dévouement total à leurs causes, ce qui est à la fois impressionnant et terrifiant, un autisme existentiel qui leur permet peut-être d'agir, mais rend certain leur échec à apporter un changement." Il faudra nous en souvenir pour comprendre L'Institutrice et son épilogue dramatique dans lequel Nira (Sarit Larry), l'enseignante en maternelle, décide d'enlever l'enfant-lyre Yoav (Avi Shnaidman) afin de préserver celui-ci, du moins est-ce l'unique motif affiché, d'un monde vulgaire et brutal où ne triomphent qu'argent et pouvoir. Il est consternant et triste d'assister à l'arrestation de Nira, menottes aux poignets. Comment Nira, femme sensible et intelligente, a-t-elle pu ignorer, à ce point, la force contraignante des lois et l'esprit des temps contre lesquels personne ne peut objectivement lutter ?

Le cinéaste évoque plus précisément l'air du temps : d'un côté, le narcissisme, le matérialisme étroit, l'agressivité et le culte du profit et de l'autre, inséparables corollaires, les besoins d'amour et de spiritualité. Avec comme toile de fond, Israël, son interminable conflit - une nation en guerre permanente et éternelle - et les interdits que l'Histoire d'un peuple, soi-disant uni et solidaire, a fini par engendrer. Que ce soit Le Policier, plus choral et plus directement politique, ou L'Institutrice, plus personnel et plus resserré psychologiquement - le cadrage en très gros plans (l'acteur marche sur la caméra) en est le reflet direct -, chacun de ces deux films ne peuvent être imaginés ailleurs qu'en Eretz Yisrael. Toutefois, l'État hébreu se situerait-il ailleurs que dans notre monde ? Les œuvres de Nadav Lapid, viscéralement israéliennes, n'en sont pas moins langage universel. On y entend le bruit et la fureur d'ici et, par conséquent, celui de notre mère, Kadour Haarèts, Terre des Hommes. Le réalisateur l'affirme sans ambages : les films sont jumeaux. Effectivement, il existe une similitude certaine entre le protagoniste de l'anarchiste féminine (Shira/Yaara Pelzig) et celui de l'institutrice (Nira/Sarit Larry). Toutes deux incarnent une forme de radicalité face aux mensonges de notre époque. Cependant, à travers leur révolte, elles trahissent, toutes deux, leur inféodation à un environnement qu'elles prétendent dénoncer. Nira est entièrement ambiguë : où s'achève la rébellion sincère et où débutent la manipulation et l'exploitation des dons d'autrui ?

Nadav Lapid, en plans hermétiquement clos et séquences volontairement abruptes, poursuit l'entreprise du Policier : démonter le mythe d'un peuple fort et solidaire. Fleurissent, ici et là, les fantômes d'adversaires non révolus, et qui, selon les uns ou selon les autres, ne sont jamais les mêmes - le team des Maccabi de Tel-Aviv ? Absolument nazi ! De la bouche des enfants eux-mêmes. - et les stéréotypes sur l'habituel clivage séfarades et ashkénazes voire les calembours stupides des émissions à grande écoute. Tout ici est déglingué et la surprise est énorme. Au pays d'un peuple jadis persécuté par l'intolérance, le racisme et le fascisme, on y cultive leurs graines. Auraient-elles parcouru, elles aussi, le chemin de l'Exode qui mène à Sion¹ ? Était-ce donc cela la Terre Promise ? D'autre part, sur le sol d'une patrie-bouclier, armée jusqu'aux dents et refermée sur elle-même, les excroissances effroyables jurent comme nulle part. La légende s'est désormais fracturée. Le cinéaste en assume, par ailleurs, et à double titre, la responsabilité partagée. En tant que citoyen et en tant que créateur. Écoutons-le déclarer ainsi : "Je participe personnellement à des manifestations, notamment contre le mur de séparation alors que, en tant qu'Israélien ayant grandi à Tel-Aviv, j'ai fait trois ans et demi de service militaire et suis toujours réserviste. Tu vis donc ce choc fascinant de voir tes propres soldats te lancer du gaz lacrymogène - un choc parce qu'en Israël, le soldat, c'est toi, c'est ton frère, ton père, ton fils ou ton meilleur ami."²

Alors, justement, où serait, dans tout ce fracas et ce désordre, la poésie ? Et forcément celui qui en aurait capté l'essence et recueilli sa pluie d'or - le poème Hagar prononcé par Yoav ? Comme l'enfant de cinq ans, les poètes ne sont jamais hors du monde : ils vivent, subissent et perpétuent, dans leur esprit et leur chair, les tributs et les malédictions qui les enlaidissent. "Être poète dans ce monde, c'est s'opposer à la nature du monde", s'exclame Nira, l'institutrice. "Tu as vu la puissance de ses mots ? La force de son amour ?", confie-t-elle à son conjoint. Nira confond l'amour et le don poétique. Nira emporte l'écrivain ou le magicien des mots sur "son" île déserte. Le génie est humain, sa poésie le dépasse. Même Lorca et Hugo, et surtout pas Rimbaud, ne furent des saints. Le poète vit-il ailleurs qu'en ce monde ? Quelle peut bien être la nature du monde ? Nadav Lapid nous entretient, quant à lui, avec lucidité, de l'air du temps. De cette façon, il reste une courbe pour l'espoir. Au fond, de manière inconsciente, dans son absolutisme même, l'institutrice prononce l'agonie du poète. Elle aboutit, dans son désespoir, à concrétiser le cynisme de ceux qui le raillent. Tel, Amnon, le père de Yoav, qui ne voit, à travers les élus du verbe, qu'aigris, pleurnichards et aveugles recréant un monde et refusant celui d'ici-bas. Or, précisément, la poésie n'est pas qu'un rêve, elle est aussi résistance et combat. Nadav Lapid reconnaît, en un tel contexte, sa marginalité volontairement entretenue, mais croit ferme, comme tout un chacun, à son immortalité. Du reste, Lorca, Hugo voire Rimbaud furent, à n'en pas douter, des combattants. Quant à leur mort, nous préférons vous laisser seuls juges ! Enfin, l'enfant Yoav, s'il est naturellement doué, ne doit son inspiration qu'à sa propre vie et non à celle de Dieu ! Nadav Lapid fait citer, à juste raison, par la voix de son interprète, ce vers de Nathan Alterman : "Même une vision familière a une genèse." Or, Yoav n'a plus de mère désormais. Que peut-il invoquer d'autre que l'amour d'une mère ? Sa souffrance rejoint, par son exemplarité, l'arc de la souffrance terrestre. Son sentiment se déploie dans l'infini des choses humaines. Le réalisateur n'invente rien : ce récit est un peu le sien. Écoutons-le, à nouveau : "Entre l'âge de quatre ans et demi et sept ans, j'a dû écrire une centaine de poèmes ou plus précisément, je les ai récités à ma nounou. Le premier Hagar était un poème d'amour, un amour impossible, pour la sœur aînée d'un copain de maternelle. [...] À sept ans, j'ai arrêté d'écrire et je ne voulais plus entendre parler de poésie. [...] Mes parents ont mis mes poèmes au placard et ils y sont restés pendant vingt-cinq ans, jusqu'à ce que j'envisage d'en faire la matière d'un film."

Yoav, aussi ingénieux qu'il puisse être, n'est encore qu'un enfant. Il ne sait certainement pas ce qu'art poétique signifie. En l'observant, de façon plus rapprochée, le cinéaste dévoile la face moins innocente de l'enfant. Nira se fourvoie bel et bien et Yoav ne la suivra pas en ce chemin. Qui peut dire ce que sera plus tard Yoav ? Le cinéaste a, sans doute, voulu  décrire une angoisse, la sienne, celle de la perte d'une certaine sensibilité artistique. Il faut, en conséquence, considérer le réalisateur tantôt dans la peau de l'enfant-poète, tantôt dans celle de l'institutrice effrayée par le tumulte belliqueux, ostentatoire et superficiel de l'époque présente. Alors, peut-être; alors, sûrement; alors vraiment, faudrait-il lire les vers du sage Tching-Tchang, celui de Yoav ou celui de Nadav Lapid, comme une recommandation à l'endroit d'Israël et du monde entier : "Alors, tu pourrais aimer l'assassin de ta mère.Ainsi, parla, en effet, le sage poète chinois en dissertant sur l'amour. Ainsi, aimerions-nous conclure et interpréter L'Institutrice.

S.M

 

L'Institutrice. Israël/France. 2014. 120 minutes. Réalisation et scénario : Nadav Lapid. Photographie : Shai Goldman. Montage : Era Lapid. Musique : Michael Emet. Son : Marina Kertez. Décors : Miguel Merkin. Costumes : Doron Ashkenazi. Production : Pie Films et Haut et Court. Int. Sarit Larry (Nira), Avi Shnaidman (Yoav Polack), Lior Raz (le mari de Nira), Hamuchtar (le professeur de poésie), Ester Rada (Miri), Yehezkel Lazarov (le père de Yoav). Sortie en France : 10 septembre 2014. 


1. Sion désignait originellement le nom d'une forteresse jébuséenne, située au sud-ouest de la Palestine. Le roi David s'en empara et y résida. Puis il l'appela "Cité de David" (II S 5, 7 et 9). Le terme désigna, par extension, la ville de Jérusalem, voire la Judée toute entière. L'aspiration au retour à Sion représente un idéal messianique dans le judaïsme. En revanche, le concept de sionisme, élaboré par Nathan Birnbaum (1864-1937) puis développé par Theodor Herzl, à partir de 1890, fut réservé à une idéologie proprement politique qui, s'appuyant sur l'attachement religieux et sentimental du peuple juif, cherchait à en refonder ses bases.  

2. La plupart des déclarations de Nadav Lapid sont issues d'entretiens publiés par Universciné (16/01/2013 - 21/05/2014).        

Nadav Lapid s'exprime... (extrait d'entretien)

Nadav Lapid


"Selon moi, la société israélienne a développé un côté très étanche. Tout est malade et tout le monde est hyper-content ! On est à peine conscient du refoulement. Mon objectif, c'est de pénétrer le tendon d'Achille pour fissurer cette cuirasse de suffisance. En fait, dans L'Institutrice comme dans Le Policier, l'ennemi, c'est nous. Il est à l'intérieur. [...] Parce que l'ennemi, tu le découvres quand tu te regardes dans le miroir. L'écran, c'est le miroir ! Mon rêve, c'était de projeter Le Policier aux policiers..." (Interview pour Positif, recueilli à Cannes le 18 mai 2014 par Ariane Allard.)