Un paese di Calabria (2016, Shu Aiello/Catherine Catella) : la cronaca di Riace


Riace (Un paese di Calabria) est devenu un village célèbre grâce à deux "bronzes", sculptures grecques, datées du Ve siècle avant J.-C., et découvertes en 1972 - elles ont ensuite quitté la commune pour un musée. Pourtant, c'est surtout l'actualité politique qui a placé Riace au premier plan : là, échoue en juillet 1998 un bateau transportant 200 kurdes chassés par les guerres et la misère. Spontanément, les habitants les secourent. Autour de l'ancien instituteur Domenico Lucano, s'organise des formes d'accueil et d'hospitalité, à la fois intelligentes et constructives. Effectivement, et, à l'instar de nombreuses petites communes italiennes, Riace s'éteignait progressivement. Le projet Città futura, initié par Lucano - celui-ci deviendra maire en 2004 - aboutira à une réhabilitation audacieuse des maisons inoccupées. Riace va bientôt héberger de nouveaux réfugiés, afghans ou érythréens par exemple. En outre, la réussite d'un pari - celui de transformer l'immigration en atout positif - incitera les autorités italiennes et européennes à substituer à la formule des centres de rétention - en fin de compte plus coûteuse -, une alternative plus humaine : celle du projet de formation et d'insertion avec l'allocation d'un minimum de 20 euros par jour. Dans l'attente de leurs papiers, les migrants doivent, en conséquence, s'inscrire dans un projet de formation professionnelle et d'apprentissage de la langue italienne pendant deux ans. Soutenue par l'État et la Communauté européenne, la structure gère à présent l'accueil de 400 réfugiés de 22 nationalités différentes. Cet exemple s'est étendu à d'autres communes de la péninsule, au Nord comme au Sud, l'Italie étant un des pays les plus concernés par les effets de la vague migratoire en cours. À Riace donc, l'école - fermé en 2000 - a rouvert et le village renaît. 

Toutefois, rien ne doit être embelli. Les subventions allouées aux demandeurs d'emploi tardent constamment : face à ces pesanteurs, la commune de Riace a créé une monnaie locale qui est librement utilisée dans le village. Lorsque les fonds arrivent, les magasins sont réglés par la mairie. Rappelons, pour mémoire, qu'en juillet 2012, alors que les paiements ne parvenaient toujours pas, le maire a entamé une grève de la faim (cf. Corriere della sera - cronache : I negozianti non accettano più i buoni - Calabria, Riace come Rosarno, gli immigrati sono alla fame, 18/07/2012). Il serait bien indiqué de ne pas séparer ces lenteurs bureaucratiques (?) de la résistance hostile que manifeste la mafia locale, la 'Ndranghetta¹,  à l'encontre de l'esprit généreux de la population locale, regroupée autour de leur édile, le charismatique Domenico Lucano. On peut regretter, sans doute, que le film des deux réalisatrices n'appuie pas suffisamment de ce côté-ci. Comment ne pas voir, avant toute chose, que cette mafia régente la surexploitation des maraîchers issus de l'immigration ? D'où son aversion pour une intégration citoyenne de ces travailleurs-esclaves, seule susceptible d'entraver la progression vers des profits éhontés. Riace, pour sa part, est une des rares communes à s'être portée civile contre les méfaits de la 'Ndranghetta. Ici, l'espace communal a été saccagé, des véhicules brûlés et le maire, lui-même, en a fait les frais. Mais, pour les habitants, le combat contre les papes de la criminalité et celui pour l'accueil des migrants sont parties intégrantes d'une démarche identique : ouvrir le village au monde.

Shu Aiello et Catherine Catella, héritières d'une double culture (franco-italienne), expliquent qu'elles ont cherché, avec Un paese di Calabria, à dégager notre vision des problèmes d'une approche négativiste renforcée par l'utilisation de concepts tels que flux des migrants ou pression migratoire. Ce qu'il faut retenir, à travers l'exemple considéré de Riace, c'est la notion d'accueil, vécue non comme source de divisions mais comme facteur de renouveau. C'est profondément juste. Mais, sa réalisation concrète nécessite des moyens adaptés et beaucoup de patience. Dans un monde qui privilégie le profit immédiat, la partie est loin d'être gagnée. Cependant, il est réjouissant de constater le fait qu'un apport de sang neuf et étranger ne conduit pas forcément à la désintégration de l'identité-mère. "Nous avons pu filmer des gens simples, plutôt pauvres, qui ont l'intelligence du cœur mais aussi le pragmatisme de penser que l'étranger peut-être une chance dans un village désertifié et vieillissant. Ce sont des gens qui ont la mémoire de l'exil des leurs et qui ont l'habitude de regarder la mer", déclare Shu Aiello. Cette mer que Io, une des conquêtes amoureuses du Dieu Zeus, aurait traversé à la nage.  

S.M.

 


 

1. "Une fois entrée dans le secteur de la drogue, beaucoup plus rentable, la 'Ndranghetta a abandonné le business des enlèvements d'industriels ou d'enfants de bonne famille. Puis, afin de blanchir l'argent, elle a investi dans tous les secteurs. Et pas seulement dans le Mezzogiorno", résume le député communiste Enzo Ciconte, également universitaire spécialiste du crime organisé.  


 

° Un paese di Calabria . Italie/France, 2016. Doc. réalisé par Shu Aiello et Catherine Catella. 91 minutes. Sortie en France : 8 février 2017. 

 

Projection au Cinéma Opéra (Lyon), ce 10 octobre 2017 à 20h.