Lucien SPORTISSE (1905-1944), mon oncle


Le 23 mars 2014, 70 ans après l'assassinat du résistant et militant anticolonialiste Lucien Sportisse, je rendais hommage à cet oncle disparu dans les conditions tragiques de l'Occupation allemande. Je rappelais brièvement son destin. Suivant l'invitation des Jeunes communistes du Rhône, je reprends donc ici, enrichi de quelques notations, un fragment de mon texte précédent.

"Jeune, il ambitionnait d'être professeur. Là encore, les inégalités sociales qui accablaient l'Algérie française l'en empêchèrent. Cependant, dans l'exercice de son métier d'instituteur et, malgré les entraves de l'administration coloniale, il déploya avec énergie et ferveur une pédagogie exemplaire qu'il dispensait, par ailleurs, sans discrimination de race ou de confession. Un de ses anciens amis résistants, devenu par la suite médecin-allergologue à Lyon, me confia, en outre, que Lucien manifestait à l'égard des adolescents une empathie sans limites. Pour moi qui aime le cinéma, j'appris aussi qu'il fut un admirateur et un ardent propagateur du Chemin de la vie de Nicolaï Ekk, film soviétique de 1931 qui racontait l'itinéraire d'un groupe d'enfants abandonnés délinquants et leur rencontre avec un éducateur aux méthodes avant-gardistes. Et, de toutes façons, ceux qui ont lu ou liront l'ouvrage de Pierre-Jean Le Foll-Luciani (Le Camp des oliviers, entretiens avec W. Sportisse, PUR, 2012) ne seront guère surpris. "C'était un idéaliste", ajouta ensuite, avec une teinte d'amertume à peine contenue, le fameux docteur en question. 

Certes, Lucien était un idéaliste, si l'on entend par là qu'il demeurait fortement attaché à un idéal. Mais, il ne l'était point, si on l'envisageait du strict point de vue philosophique. Et, surtout, si l'on s'imagine faussement qu'il se raccrochait à des chimères ou se nourrissait de projections messianiques. Sa foi et sa confiance reposait sur une réalité raisonnable : celle que la lutte des classes enseigne. Je cite volontiers, à ce sujet, l'illustre formulation d'Antonio Gramsci : "Je suis pessimiste avec l'intelligence, mais optimiste par ma volonté."¹ Relisez aussi Le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels datant de la fin du XIXe siècle. Il y est écrit : "Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie elle-même. Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort : elle a aussi produit les hommes qui manieront ces armes, - les ouvriers modernes, les prolétaires." Bien entendu, les conditions de l'exploitation n'ont plus les mêmes formes. Est-il établi, cependant, qu'elles ne soient pas plus draconiennes qu'hier ? 

Enfin, Lucien était d'abord Algérien parce qu'il lutta, très tôt, pour une Algérie plurielle, démocratique et fraternelle dans laquelle les tares liées au système d'oppression coloniale ne seraient plus qu'un mauvais souvenir. Cela ne l'empêcha pas, bien au contraire, de se battre pour libérer la France du nazisme et de son allié objectif, le gouvernement du maréchal Pétain, installé à Vichy. Les deux versants patriotiques du combat mené par Lucien Sportisse, loin d'être paradoxaux, procédaient d'une identique analyse selon laquelle "un peuple qui soumet un autre peuple n'est pas un peuple libre." Or, le peuple allemand en opprimant le peuple français n'était plus un peuple libre, et celà depuis l'avènement de Hitler en 1933. Quant au peuple français, il ne l'était plus depuis 1940, et, désormais, l'Algérie souffrait encore plus du joug colonial. Quel patriote algérien n'aurait pas compris, à ce moment-là, qu'en participant à l'affranchissement de la France, il œuvrait à son émancipation ultérieure ? Ici, je cède volontiers la parole à mon père, William Sportisse : "Mon frère est mort pour une cause : la lutte antifasciste. Dire que les résistants sont morts pour la France, c'est une manière de falsifier l'histoire. Cela cache les motivations réelles de nombreux résistants qui luttaient contre l'occupation fasciste de la France en sachant bien que le fascisme est un produit du capitalisme. L'expression mort pour la France est employée aussi bien pour les morts de la Première guerre mondiale que pour les résistants de la Seconde. Pourtant, les premiers ont été mobilisés pour défendre la bourgeoisie de leur pays (ndlr : en règle générale, inconsciemment)  et sont morts pour la France capitaliste, alors que les seconds se sont battus de leur plein gré pour une cause, et souhaitaient majoritairement voir l'établissement d'une société meilleure après la guerre, comme le prouve le programme du Conseil National de la Résistance (CNR), qui remettait en cause le capitalisme. [...] Lucien ne pouvait tolérer qu'un peuple opprime un autre peuple, il n'avait pu le tolérer en Algérie et il ne pouvait le tolérer en France." (in : op. cité). Ceux qui ont abattu Lucien, le 24 mars 1944, vers 9 h 45, dans un quartier de la Croix-Rousse, à Lyon, se réclamaient en effet de la France eux aussi. Mais, justement, quelle France revendiquaient-ils ? On constate donc, à quel point, l'exemple de Lucien Sportisse ne relève pas du passé, mais encore et toujours du présent et de l'avenir. 

Juif algérien, anticolonialiste, résistant et communiste, Lucien Sportisse incarnait tout ce que l'ultra-réaction abhorrait au plus haut point. Les circonstances de sa mort - aussi tragiques qu'elles aient été  - symbolisent néanmoins à elles seules l'aversion viscérale et permanente que nourrissent les idéologues de l'extrême-droite à l'égard des idées de liberté et de socialisme. Cela, ne l'oublions jamais. La plus belle considération que l'on puisse offrir à Lucien Sportisse et à des millions d'autres résistants, femmes et hommes morts dans la lutte contre l'hydre fasciste, c'est de poursuivre leur combat sans aucune faiblesse. Afin d'en finir avec le totalitarisme, le racisme et les guerres." 

Le 25/10/2017.

S.M.


1. Dans une lettre adressée à Tatiana Schucht, sa compagne, Gramsci écrivait exactement ceci : "Fino a qualche tempo fa io ero, per cosi dire, pessimista con l'intelligenzia e ottimista con la volontà." (29/05/1933).     


 

Article SPORTISSE Lucien : Dictionnaire du mouvement ouvrier Maîtron.