Jours glacés (1966, A. Kovács) : La "responsabilité des innocents"

 


 

 "Il se pourrait, créatures terrestres qui avons commencé d'agir en habitants de l'univers, que nous ne soyons plus jamais capables de comprendre, c'est-à-dire de penser et d'exprimer les choses que nous sommes cependant capables de faire." (H. Arendt, La Condition de l'homme moderne, 1958).

"Der Schoß ist fruchtbar noch, aus dem das kroch (L'utérus est encore fertile d'où ça a rampé)." (B. Brecht, La Résistible Ascension d'Arturo Ui, 1941).

 

1.

Entre le 21 et le 23 janvier 1942, les autorités hongroises ordonnent des rafles dans la région de la Bácska (Voïvodine). Elles craignent en effet une offensive des partisans serbes. Située dans la plaine de Pannonie, entre le Danube et la Tisa, la Bácska a toujours été l'objet de différends frontaliers. Elle avait été répartie au Traité de Trianon (4 juin 1920) entre la nouvelle Hongrie et le futur Royaume de Yougoslavie réunissant initialement Serbes, Croates et Slovènes. Or, en 1941, la Bačka yougoslave - vous remarquerez la modification du signe diacritique - est occupée par les puissances de l'Axe et rattachée à la Hongrie alliée de l'amiral Miklós Horthy. Jours glacés (Hideg napok) évoque ces battues qui dégénèrent, ces hommes et ces femmes que l'on exécute sans sommation ou que l'on fusille, en grand nombre, devant des trous ouverts dans la glace du Danube. Au total, 2 500 victimes serbes et 800 tués de confession juive. En décembre 1943, le Tribunal militaire royal de Hongrie établit que rien ne justifiait de pareilles représailles. Les chefs responsables, parmi eux le commandant Ferenc Feketehalmy-Czeydner et le colonel Grassy, sont inculpés.* Toutefois, les officiers cités et leurs aides, soutenus par la Gestapo, parviennent à s'enfuir en Allemagne avant l'ouverture du procès. "Quand les Hongrois réclamèrent ces hommes, Hitler en personne décida de leur accorder le droit d'asile afin de montrer à l'Europe tout entière qu'il était prêt à défendre ceux qui s'attaquaient aux Juifs", souligne Raul Hilberg**. Au passage, il est nécessaire de rappeler qu'en mars 1942, le Premier ministre László Bárdossy venait d'être remplacé par un collaborateur moins obéissant, Miklós Kállay, lequel fit son possible pour ne pas se plier totalement aux injonctions nazies et résister aux pressions sur la livraison des Juifs. On note ici l'affolement et les tergiversations de l'administration militaire Horthy, elle-même divisée en factions idéologiques. Le roman de Tibor Cseres qu'adapte András Kovács ne traite pas de ces problèmes - sa thématique se situant sur un strict plan philosophique -, il est néanmoins assez clair que ceux-ci expliquent, en grande partie, l'attitude et le sentiment des accusés que l'on met en scène : ils paraissent dépassés par des événements qu'ils ne cherchent guère à comprendre. Pourtant, comme le souhaite le réalisateur et, suivant l'esprit du roman, le film ne veut surtout pas évacuer la responsabilité de chacun des inculpés - ils sont quatre en l'occurrence. Le préambule intervient uniquement pour contextualiser le récit, le rendre intelligible et mettre le spectateur dans des dispositions distinctes de celles qui consistent à comprendre et analyser l'histoire hongroise. Y sont, néanmoins, cités les faits suivants : dès l'irruption allemande et la satellisation pure et dure de la Hongrie, en mars 1944, les anciens responsables des massacres de Novi Sad (ex-Újvidék) reviennent au pays pour y occuper des fonctions plus importantes. Feketehalmy devient ministre-adjoint de la Guerre tandis que Grassy est promu général. Ce ne sont pourtant pas eux que le film s'attache à observer, ces hauts gradés n'étant mentionnés qu'à titre secondaire. De fait, Jours glacés ne peut être, en toute logique, la reconstitution minutieuse d'un procès, celui d'après-guerre, en 1946.*** La parole est à ces hommes plus obscurs, exécuteurs et non ordonnateurs : leurs réflexions et conversations, à la fois désordonnées et contradictoires, doivent permettre au spectateur d'en saisir surtout le désarroi fondamental. Les voici en détention préventive. Sont-ils, eux aussi, pleinement responsables des tueries de la Bácska ? 

 

2.


Ce n'est donc pas l'Histoire et la relation de faits graves, ceux survenus en 1942 à Újvidek (aujourd'hui Novi Sad), qui, d'emblée, retinrent l'attention du cinéaste. Ce qui capta son intérêt fut plutôt la manière dont Tibor Cseres abordait cet événement. À vrai dire, il découvrit ce texte après coup.* Selon András Kovács, les notions de responsabilité collective et de responsabilité individuelle ainsi que les relations qu'elles entretiennent mutuellement doivent être constamment interrogées. Elles concernent toutes les sociétés et toutes les entreprises humaines, même lorsqu'elles ne conduisent pas forcément à des actes criminels. C'est pourquoi, le cinéaste, comme le romancier, ont préféré élire des hommes oubliés - des officiers de seconde importance - afin de dresser non le procès d'individus supposés horribles mais l'acte d'accusation d'un système dans lequel une société fonctionnant sur les seuls principes d'autorité hiérarchique peut déchoir - même et, surtout, si cette dernière n'est pas forcément aveugle, coercitive et fondée sur l'intimidation.** András Kovács affirme d'ailleurs ceci : "[...] la responsabilité collective n'est qu'une somme de responsabilités individuelles ; la masse est formée d'individus : elle ne peut donc pas assumer abstraitement une responsabilité qui ne serait pas celle de chacun des individus qui la composent. J'ai souvent dit d'autre part que Jours glacés est le film de la responsabilité des innocents : rien , en effet, ne prédisposait les quatre personnages à devenir des assassins ; ils y ont été poussés par des circonstances exceptionnelles, mais ces circonstances ne sauraient les excuser totalement."*** À ce titre, les scènes (re)instaurées (33 à 36e mn) par le lieutenant Tarpataki (Iván Darvas), lors du tri et des contrôles d'identité à la gare, à travers la coopération et, paradoxalement, le meurtre final de la caissière (Teri Horváth), participent de cet art de la suggestion réaliste propre à renforcer le propos du film ("Je la connais", déplore Iván - "J'aurais dû les reconnaître tous, Dieu m'a punie !", soupire en agonisant l'employée de la gare.)  Dernier avatar, non moins important, que Jours glacés dénonce : les réflexes patriotiques ou d'appartenance confessionnelle sont hélas ceux le plus souvent flattés pour obtenir une obéissance sans frein. Michel Estève note cependant : "[...] Cette remise en cause du nationalisme hongrois, cet exorcisme d'un nationalisme étroit, sectaire par amour d'un authentique nationalisme ouvert - dont les incidences politiques sont évidentes - débouchent sur une réflexion de caractère éthique d'une grande noblesse."**** 

 

3.

Jours glacés suggère et n'expose pas. La linéarité est volontairement brisée. Les trois journées terribles revivent dans le souvenir coupable des quatre accusés. Autant dire que celles-ci seront pour le spectateur une épreuve. Une double épreuve dans la mesure où la parole de l'un s'éteint, interrompue par celle d'un autre, véhémente et heurtée, rendant les témoignages fragmentaires et troués d'omissions. Pourtant, indubitablement, les images défilent dans leur vraisemblance la plus crue et la plus accusatrice. Ce sont les prisonniers qui, au sens figuré à présent, brisent la glace et creusent leur propre trou. Les séquences expriment ce que les prisonniers n'expriment jamais. "L'horrible ne naît en nous que si nous consentons à le percevoir en filigrane des images, et contrairement aux quatre soldats qui, dans l'évocation de ces journées atroces et de leurs prémices, prouvent qu'ils demeurèrent, à cet égard, obstinément aveugles", écrit M. Estève.* De la même façon, Jours glacés, pour ne point brouiller la faculté de raisonnement, retient ce qui, dans l'image, pourrait provoquer toute manifestation d'émotivité. C'est ce détachement qui confère au film sa grandeur. D'un autre côté, ce sont souvent les mêmes événements qui apparaissent à l'écran, envisagés selon un autre angle, suivant le récit proposé par l'un des prisonniers. Les portions de réalité  ne se recoupent pas simplement - il n'y a nulle enquête ici - ; présentées différemment, elles offrent au spectateur une autre perspective, projetant son intelligence sous une lumière nouvelle. Le cinéaste a, par conséquent, délibérément opté pour une structure en puzzle, osant dans le même temps défaire la concordance bande-son et bande-image, diachronie la plus adéquate à ouvrir un chemin de compréhension et de vérité. Vérité qui ne procède pas, comme on l'a dit, de l'investigation historique, mais plus justement d'un discernement d'ordre moral :  il y a bien culpabilité collective, mais nul ne peut échapper, au nom de celle-là, à sa propre culpabilité. De ce point de vue, le drame intime du major Büky (Zoltán Latinovits), idée géniale au demeurant, accuse mieux encore les prévenus. Les confessions des hommes - traduites à l'écran dans le décor d'un hiver rigoureux et tout au long des rafles humiliantes - font apparaître, outre l'indiscernable tragédie, la consternante lâcheté de ceux-ci. Disparue au troisième jour, Rózsa (Margit Bara), l'épouse du major, n'a pas délaissé ses employées (juives ou pas) et les a accompagnées dans la mort. Ce sont les séquences de la catastrophe qui nous la font mesurer et non les paroles insensibles des prisonniers. La méthode suivie permet au spectateur d'en mesurer symboliquement le décalage. Par ailleurs, la fuite et la dissimulation dans lesquelles se sont emmurés les détenus accroît l'impression de claustration dans laquelle la société les maintient présentement. On aura bien sûr remarqué l'analogie, que ce soit dans le décor, dans les plans rapprochés, dans les allées et venues obsédantes du lieutenant (Iván Darvas) mais aussi dans les situations exposées, avec le Jancsó des Sans-Espoir (1965). Même si Jours glacés n'est surtout pas une œuvre sur l'histoire de ce pays. 

 

4.

Examinez le paysage politique de ces trente dernières années ! Le constat est glaçant : Jours glacés foudroie. À l'instar de ses collègues hongrois - Zoltán Fábri (Vingt heures, 1965) ; Miklós Jancsó (Rouges et blancs, 1967) ; Ferenc Kósa (Dix mille soleils, 1967) ; István Szabó (Père, 1966) -, András Kovács interrogeait l'Histoire nationale avec les yeux du présent. Placé dans une optique plus universelle, Jours glacés marquait sa connivence morale et politique à ce stade essentiel. Ce n'est pas l'Histoire en tant que telle qui m'intéresse que le regard que je porte, à présent, sur l'Histoire, affirmait, en substance, le cinéaste. Or, les voix contemporaines - autorités et opinion publique magyares confondues - s'écriaient alors et, pour une large part : "Fallait-il remuer ce passé, au risque de ternir l'image de la Hongrie auprès de la communauté internationale ?"*. Le cinéaste s'explique : "Ce que mon film aimerait attester c'est combien des hommes groupés en horde et surexcités peuvent être capables d'infamies, indépendamment de leur nationalité. [...] Aux crimes perpétrés par cent hommes, on voit mille personnes chercher des excuses - et finalement, c'est parfois toute l'opinion publique d'un pays qui est amenée à minimiser ou à justifier de telles forfaitures. Pour ces mêmes raisons, mais aux yeux d'autres gens, les atrocités commises par des groupes de fanatiques passent au compte des nations entières."**. Éclairer les zones d'ombre d'une nation n'est donc pas une entreprise de dénigrement. Elle vise précisément à rétablir l'équilibre. L'admonition revêt un caractère universel : celui qui bêchera pareillement agira dans l'intérêt d'une nation qu'il aime. En dernier lieu, comment ne pas enregistrer, avec désolation, l'épouvantable récurrence des conflits qu'András Kovács et Tibor Cseres cherchaient, en leur temps, à exorciser ? Partout, depuis les champs d'épuration inter-ethnique de l'ex-Yougoslavie (1991-2001) jusqu'aux théâtres d'opérations bellicistes de l'Afrique ou du Moyen-Orient, d'identiques causes et de semblables conséquences ont proliféré et grouillent encore. Le cinéaste avait donc malheureusement raison.  Au-delà d'un drame sur la responsabilité collective et individuelle, Jours glacés est aussi une œuvre sur "l'absence de conscience, l'ignorance et l'incompréhension de la réalité du monde."*** Sa beauté et sa leçon sont irremplaçables.

S.M.

 

 

 

 

 Jours glacés (Hideg napok). Hongrie, 1966. Noir et blanc (Agascope). Durée : 96 minutes. Réalisation et scénario : András Kovács, d'après le roman éponyme de Tibor Cseres. Photographie : Ferenc Szécsényi. Montage : Mária Daróczy. Son : Gábor Erdélyi. Musique : Musique pour cordes, percussion et célesta (Béla Bartok). Décors : Béla Zeichan. Costumes : Zsazsa Lázár. Production : Mafilm n° 1, Budapest. Int. Zoltán Latinovits (major Büky), Iván Darvas (lieutenant Tarpataki), Ádam Szirtes (caporal Szabó), Margit Bara (Rózsa Büky), Tibor Szilágyi (sergent Proctor),  Irén Psota (Betti), Eva Vass (Edit), Mari Szemes (Milena), Teri Horváth (la caissière de la gare), István  Avar (Le caporal Dorner).


*(1). Au sujet de ce drame, Raul Hilberg, dans La Destruction des Juifs d'Europe, note ceci : "La solution finale (Endlösung) en Hongrie est une longue histoire. Elle s'amorça en 1941 et au début de 1942 lorsque le pays était gouverné par le premier ministre pro-allemand László Bárdossy. On put croire, durant cette période, que la Hongrie serait le premier pays à être déjudaïsé. Deux épisodes survinrent pendant ce gouvernement : la déportation des Juifs de l'Est de l'Ukraine sub-carpatique et le massacre des Juifs yougoslaves de Novi Sad. [...] Une flambée de violence se produisit en Yougoslavie occupée, quand le commandant Feketehalmy arrêta au cours d'une rafle plusieurs milliers de Serbes et de Juifs dans la ville de Novi Sad. Les survivants juifs (témoignages oraux de Gabriela Balaz, Slavko Weiss et Eliezer Bader recueillis en 1961-62 pour Yad Vashem) se rappellent que le 20 janvier 1942 la population reçut l'ordre de fermer les volets des maisons, tandis que les futures victimes étaient emmenées dans les cabines d'un bain public et fusillées nues sur des plongeoirs d'où leurs corps tombaient dans des trous pratiqués dans la glace recouvrant le Danube." (in : R. Hilberg : La Destruction des Juifs d'Europe, Gallimard, 1985 pour l'édition en français.) ; lire également : D. Cesarani, Genocide and Rescue: The Holocaust In Hungary 1944. Berg Publishers, 1997. 

**(1). R. Hilberg in : op. cité.

*** (1). Se tinrent, en réalité, plusieurs procès - en Hongrie comme en Yougoslavie - entraînant la condamnation et l'exécution des organisateurs-clés. Toutefois, certaines dépositions furent parfois sujettes à caution, notamment celles mettant en cause le capitaine Sándor Képiró (1914-2011). Celui-ci fit encore l'objet d'une procédure judiciaire quelques mois avant sa mort. 

*(2)Extrait d'une interview avec R. Prédal : "Tibor Cseres est un ami de longue date. Mais, lorsque son livre avait paru, je n'en avais pas lu deux pages ! Dès que je m'étais aperçu qu'il était situé pendant la guerre, je l'avais abandonné car le passé ne m'intéresse pas en tant que tel. [...] Mais, quelque temps après, Cseres m'a donné un scénario à lire. Il aurait voulu que j'en fasse un film, mais c'était très mauvais. [...] Alors, pour atténuer mon refus, je me suis dit : lisons au moins son livre  [...] Je me suis alors aperçu que le roman abordait exactement les problèmes qui étaient au centre de mes préoccupations et notamment ceux de la responsabilité, c'est-à-dire des questions strictement actuelles et non pas historiques." (A. Kovács, Nice, mars 1968).

**(2). Il est impossible de ne pas vérifier-là une coïncidence de préoccupations proches des travaux d'Hannah Arendt, philosophe allemande, auteur des Origines du totalitarisme (1951). Selon cette dernière, la violence totalitaire est aussi le symptôme d'une dissolution des principes démocratiques. Cette désagrégation conduit à réduire l'individu à une simple unité manipulable. Au terme de ce mouvement, le meurtre même devient indifférent. Le mal n'est pas obligatoirement le fait d'individus démoniaques.

***(2). Entretien avec R. Prédal (cité plus haut).

****(2).  et *(3). M. Estève, Études cinématographiques 73-77, Les Lettres modernes, 1969.

*(4). J.-P. Jeancolas : Cinéma hongrois 1963-88, Éditions du CNRS.

**(4). in : Premier Plan, déc. 1966, cité par C.-L. Levenson.

***(4). in : Entretien avec  I. Szugán, Image et Son, n° 217, mai 1968.

 


 

Sur le tournage du film, de droite à gauche, András Kovács et ses acteurs, Tibor Szilágyi, Iván Darvas et Zoltán Latinovits.

Monument en l'honneur des victimes (Novi Sad, 1971)

András Kovács (1925-2017)


 

Né à Chidea (ex-Kide), dans l'actuelle Roumanie, le 20 juin 1925, le réalisateur hongrois András Kovács est décédé le 11 mars 2017. À travers Jours glacés nous lui rendons donc hommage. Après avoir étudié la psychologie et la sociologie à Kolozsvár (aujourd'hui Cluj-Napoca en Roumanie), András s'inscrit à l'Académie de théâtre et du cinéma de Budapest en 1946. Quatre ans plus tard, il arrache son diplôme de réalisateur. Pourtant, il occupera, d'emblée, d'autres fonctions : entre 1951 et 1957, il est directeur du département des scénarios aux studios Hunnia. Il débute, contre toute attente, en 1960 avec Zápor (Averse), remplaçant au pied levé Márton Keleti, malade. Puis, il réalise deux autres films, Les Toits de Budapest (1961), au scénario duquel collabore déjà l'écrivain Tibor Cseres, et Étoile d'automne (1962). Il effectue, l'année suivante, et, dans le cadre d'accords culturels franco-hongrois, un voyage d'études à Paris, où il y reste 12 mois. Là, il se familiarise avec les méthodes de cinéma direct. Cette expérience va lui permettre de donner corps aux Intraitables (Nehéz emberek) en 1964. Film sans scénario, constitué seulement de documents et d'interviews, il relate les difficultés de cinq hommes talentueux et inventifs dont les découvertes, appréciées à l'étranger, ne trouvent aucun écho en Hongrie. Ces Intraitables "appartiennent à la même race que les Obsédés (1961) de Károly Makk**, mais ils ont, chez Kovács gagné en authenticité", écrivent Mira et Antonin Liehm.*** Finalement, dira le cinéaste, le film fut considéré comme une critique du bureaucratisme."* Or, de façon plus nuancée, András Kovács suggérait la question suivante : "Comment contester et s'opposer sans démissionner pour autant ?" Les films suivants éclaireront le combat du cinéaste, celui de l'exercice d'un droit à la critique selon un esprit responsable. On ne reviendra pas sur Jours glacés qui s'inscrit dans un contexte historique particulier, mais Falak/Les Murs (1968), qui concerne sa propre génération, a le courage d'affirmer qu'il ne saurait exister de "liberté absolue" (les murs existent) ; en revanche, il dépend de chacun d'entre nous que ces murs soient moins rigides. Toute son œuvre est désormais tendue vers ce dilemme : faut-il renoncer à la révolution au seul prétexte que ceux qui prétendent l'incarner en ont dévitalisé ses idées ? Les Yeux bandés (1974) poursuivait ce débat essentiel, alors que le magnifique Le Haras (1978), au-delà d'un hommage vibrant à la Hongrie tout entière - son peuple, son savoir-faire et sa culture -, indiquait qu'il fallait patiemment accepter les contingences et les antagonismes de l'Histoire afin de ne pas ouvrir la voie à de plus grands périls. András Kovács était de ces hommes qui pensaient qu'humanisme et socialisme ne pouvaient être séparés. Il est normal qu'il puisse, à présent, nous manquer. 

Filmographie partielle :

1960 : Averse

1961 : Les Toits de Budapest

1962 : Etoile d'automne

1964 : Les Intraitables

1966 : Jours glacés

1968 : Les Murs

1969 : Extase de 7 à 10

1970 : Course de relais

1973 : Terre en friche

1974 : Les Yeux bandés

1976 : Labyrinthe

1978 : Le Haras

1979 : Un dimanche d'octobre

1983 : Liaison de l'après-midi

1984 : La Comtesse rouge

1987 : Valahol Magyarországon

1994 : Az álommenedzser

1996 : Egy nehéz ember Kaliforniabán

 


Entretien avec R. Prédal, mars 1968.

** Károly Makk est décédé également en 2017. 

*** M. et A. Liehm : Les cinémas de l'Est, de 1945 à nos jours|Éditions du Cerf, 1989.