Suzanne (2013, K. Quillévéré) : Les brèches pour comprendre


Née à Abidjan (Côte-d'Ivoire), Katell Quillévéré, 38 ans, est la fille d'un informaticien et d'une professeure en sciences physiques, naguère installés en Afrique noire. Lorsque la famille rentre en France, Katell n'a que cinq ans. Après une scolarité au lycée Fénelon à Paris, la jeune Quillévéré choisit d'emblée le cinéma : elle obtient, dans cette spécialité, un DEA à l'Université Paris VIII et aussi une licence de philosophie. Elle réalise ensuite trois courts métrages, puis débute avec Un poisont violent (2010) - référence à la chanson de Serge Gainsbourg - qu'elle situe géographiquement à Brasparts dans le Finistère, région dont sont originaires ses parents. Un film remarqué : Katell Quillévéré met en scène une jeune débutante, Clara Augarde, dans le rôle d'une adolescente de 14 ans, Anna, confrontée à l'éveil du sentiment amoureux au sein d'un milieu familial marqué par l'engagement catholique. Anna est attirée par Pierre, un jeune homme peu concerné par Dieu, et, au fond bien différent d'elle. La justesse de ton et la maturité avec lesquels sont abordés le thème du passage de l'enfance à l'adolescence et celui de la construction de la personnalité lui valent le Prix Jean-Vigo. 

Ces thèmes semblent encore traverser ses films suivants  -  le troisième, Réparer les vivants (2016), adaptation d'un roman à succès de Maylis de Kerangal, confirme cette tendance. Suzanne qu'Arte nous diffuse à présent (7/03 et 9/03) accorde donc une grande importance à cette phase de l'existence chez des protagonistes exclusivement féminins : ici, ce sont les deux filles - Suzanne (Sara Forestier) et Maria (Adèle Haenel) - de Nicolas (François Damiens)*, un père veuf, astreint à un métier absorbant, celui de conducteur-routier. Néanmoins, Suzanne demeure le personnage principal : sa destinée intéresse prioritairement la réalisatrice. Beaucoup y auront établi des parallèles avec la Suzanne d'À nos amours (1983) de Maurice Pialat ou la Mona de Sans toit ni loi (1985) d'Agnès Varda, toutes deux interprétées par Sandrine Bonnaire. Preuve que si les temps changent, les tempéraments demeurent.  Afin de comprendre les fondements d'une telle héroïne - celle de Katell Quillévéré -, écoutons donc la réalisatrice : "Quand mon compagnon lisait beaucoup de livres sur les ennemis publics français comme Mesrine, Besse, Vaujour, il m'a offert des autobiographies de leurs compagnes. J'étais fascinée par l'attitude de ces femmes à la fois extrêmement courageuses mais aussi dans une soumission presque suicidaire à leurs hommes. [...] Elles consacrent toujours le premier chapitre à leur enfance et leur adolescence pour y chercher, sans vraiment les trouver, des événements qui donneraient du sens à leur parcours, expliqueraient cette rencontre amoureuse déterminante." On retrouvera aisément Suzanne dans cette présentation. De fait, si Katell Quillévéré offre un regard toujours très perspicace et instructif sur l'adolescence, elle projette, du même élan, un panoramique en accéléré sur vingt-cinq ans de la vie d'une femme dans une France malchanceuse, plus souvent rencontrée à la périphérie.** Car, de ces vies cabossées, qui prétendra ne pas en avoir vécues ou rencontrées ? Pas tout à fait les mêmes, certes, mais avec la même dose d'errements et de malheurs. Suzanne a, par conséquent, le mérite de détruire la sociologie sommaire dans laquelle on peut s'enclore.***

L'audace du film se tient, avant tout, dans le dispositif narratif. Katell Quillévéré a réussi son pari. Dans les blancs du récit, volontairement recherchés, le spectateur comprendra le désordre d'une existence - celui de Suzanneque la réalisatrice s'interdit de suivre pas à pas, et, selon une chronologie ordonnée. Ainsi, et, procédant selon l'ellipse, le film chasse l'écueil de la linéarité, facteur de paresse et de monotonie, obligeant le spectateur à combler les trous - le hors-champ très puissant, selon la réalisatrice, ou les brèches pour comprendre. D'égale façon, la précipitation des instants d'une vie accroît la sensation d'impuissance à en stopper le déroulement, et, encore moins, à l'expliquer postérieurement. Dernier élément non négligeable : elle suggère le sentiment de jeunesse prolongéetrès sensible chez Suzanne mais aussi chez Maria. La solidarité des deux femmes - solide et indestructible - s'explique aussi par cette relation dans laquelle elles s'éternisent, parce qu'elles essayent, inconsciemment, de freiner le cours d'une vie ingrate. Chez Suzanne, sûrement, parce qu'elle a tout vécu trop tôt : mort, maternité, incarcération et séparation. Rebelle sans boussole et sans philosophie, hormis celle de la survie, Suzanne exprime la jeunesse de notre époque. Cette génération est celle du silence et du secret. Faut-il en éclairer, par là, l'attirance ressentie, et, réciproquement éprouvée, pour Julien (Paul Hamy), trimeur obscur aux activités illicites ?

Suzanne a beau être la "colonne vertébrale" (dixit Katell Quillévéré) de l'œuvre, la cinéaste n'a pas négligé, pour autant, tout ce qui constitue son univers : sa sœur, son père, sa mère disparue, sa fille et son amant. À juste raison, l'univers de Suzanne explique Suzanne. Son absence du cadre la confirme dans l'histoire. Là, où elle n'y figure pas, elle y est plus encore. Mais, quand elle découvre - sur la tombe de sa mère qu'elle est venue fleurir - la mort de sa sœur, nous y voyons-là comme un symbole. Suzanne nous précède : son émotion est la nôtre, inutile de la juger. Chronique et film choral, Suzanne n'est rien d'autre qu'un film sur nos amours. 

S.M.

 

Suzanne. 94 minutes. France, 2013. Réalisation : Katell Quillévéré. Scénario : K. Quillévéré, Mariette Désert. Photographie : Tom Harari. Montage : Thomas Marchand. Assistant réalisateur : Nicolas Guilleminot. Scripte : Annick Reipert. Musique : Verity Susman. Son : Yolande Decarsin. Décors : Anna Falguères. Costumes : Moïra Douguet. Production : Move Movie, Mars Films, Mon Voisin Productions et Panache Productions. Producteurs : Gaëtan David, Bruno Levy. Interprètes : Sara Forestier (Suzanne), François Damiens (Nicolas Merevsky), Adèle Haenel (Maria), Paul Hamy (Julien), Corinne Masiero (Eliane), Karim Leklou (Vince), Appolonia Luisetti (Suzanne enfant), Fanie Zanini (Maria enfant), Jaime Da Cunha (Charlie adolescent). Sortie en salles : 18/12/2013.

 


 

* Il nous faut, au passage, féliciter la direction d'acteurs et les trois principaux interprètes, tous excellents.

** Le film a été tourné dans les Bouches-du-Rhône (Alès, Marseille) et dans l'Hérault (Sète). 

*** "Une assise ouvrière profonde, mais dénuée des revendications de classes que l'on serait en droit d'attendre", écrit Nicolas Bauche pour Positif (n° 634, déc. 2013) qui a, quant à lui, beaucoup apprécié le film.

    

Katell Quillévéré