Rocco e i suoi fratelli : Una madre melodrammatica


 Qu'avais-je à faire en ce monde mort, sinon d'oublier la fulguration qui m'avait aveuglé quand ma mère était dans mes bras ? 

(G. Bataille, Ma mère)

 

Dans Rocco et ses frères (1960), Rosaria, la mère de la famille Parondi, exilés de l'ancienne et pauvre Lucanie - à savoir : Vincenzo (Spyros Fokás), déjà installé, et quatre autres frères, débarquant en gare de Milan, Simone (Renato Salvatori), Rocco (Alain Delon),  Ciro (Max Cartier) et Luca (Rocco Vidolazzi) -, cette mère donc c'est l'actrice grecque Katina Paxinoú (1900-1973). Celle-ci avait commencé comme cantatrice dans Sœur Béatrice de Dimitri Mitropoulos, plus célèbre comme chef d'orchestre. Mais, en 1928, elle se tourna définitivement vers le théâtre. Elle se produisit, bien entendu, dans les grandes tragédies grecques : Agamemnon et Les Perses d'Eschyle ; Médée, Hécube, Les Phéniciennes et Les Bacchantes d'Euripide ; Oedipe Roi et Electre de Sophocle. De son côté, Visconti poursuivait l'autopsie des déséquilibres italiens sous l'inspiration d'Il porte della Ghisolfa, un roman publié en 1958 et écrit par Giovanni Testori (1923-1993). 

Comment Luchino voyait-il cette mère ? "Je désirais une mère mélodramatique. [...] la mère méridionale est une mère qui croit." Vous comprendrez ainsi la photo de tournage représentée plus haut. "Et c'est d'elle que partent toutes les initiatives. Elle voudrait tout faire, mettre son nez partout ; elle est une espèce d'autorité maternelle qui considère ses enfants presque comme des objets, des forces à exploiter", ajoute le réalisateur. "Il me fallait un tel personnage. Je l'ai cherché en Italie et ne l'ayant pas trouvé, j'ai pensé à la Paxinoú, cette actrice grecque qui ressemble tant à nos mères méridionales de là-bas. Elle est veuve. Elle est la tête de la maison. Elle est tout, le père et la mère à la fois. [...] Je la voulais ainsi, je la voulais mélodramatique, nerveuse, envahissante, autoritaire. [...] Je ne sais pas si vous l'avez remarqué, dans la photo de famille, le père, on ne le voit presque pas, c'est un petit bonhomme haut comme cela. Les fils doivent tout à leur mère", affirme-t-il. Ma parole, Luchino Visconti a oublié les mères juives ! En gentilhomme distrait, il n'est pas allé chercher en Afrique du Nord ! Trêve de plaisanteries, poursuivons : "Le modèle, le calque, c'est elle. Tous ces cinq fils forts, grands, beaux, comme elle les rêve, lui ressemblent. Le père n'a été qu'un élément évidemment indispensable (ndlr : le pragmatisme viscontien), mais insignifiant. En fait, à un certain moment, il s'est éteint, il est mort ce petit homme, ils l'ont emporté et jeté à la mer", nous dit encore et toujours Luchino, qui complète plus loin : "Je voulais la (ndlr : la mère évidemment) charger d'une espèce de responsabilité, lui donner un poids dans l'histoire. [...]"

Pauvres ou riches, les mères, lorsqu'elles existent, sont, chez Visconti, grandioses. Les hommes les réfléchissent. Ils sont, avant tout, les fils de leurs mères. J'exagère ? À peine. Enregistrez, tout de même, les commentaires sur sa propre mère, la roturière enrichie Carla Erba : "Ma mère menait une vie extrêmement mondaine. [...] Toute la crème de Milan passait par nos salons... Et ma mère  s'occupait de tout, mais surtout de ses enfants... Je me souviens comme si j'y étais : chacun de nous avec son instrument de musique et elle qui, le soir, venait dans nos chambres et fixait elle-même au mur une feuille où elle avait écrit : 6 h, leçon de violoncelle pour Luchino, 6 h et ½, leçon de piano pour Luigi etc. C'étaient de dures journées parce qu'il y avait aussi l'école ! Mais c'est ce qui nous a poussés [...] à ne pas devenir de minables aristocrates du genre de certains princes romains qui n'ont jamais rien eu envie de faire..." Une discipline rigide et sans faiblesse, "illuminée par la grâce maternelle." Ô temps vénérés des mères tendres et autoritaires !  

 

S.M.