The Horse Whisperer (1998, Robert Redford) : L'Homme qui guérit les chevaux


 Arte programme ce 8 avril 2018, L'Homme qui murmurait à l'oreille des chevaux/The Horse Whisperer de Robert Redford (20 h 50).

 

Sydney Pollack voyait en Robert Redford, son acteur d'élection, "l'Américain par excellence." Michael Henry Wilson écrivit, par la suite, que le réalisateur d'On achève bien les chevaux (1969) avait projeté sur Robert sa "nostalgie d'une innocence perdue. Ensemble, ils ont composé un personnage secret, insaisissable, toujours à cheval sur deux mondes." L'acteur avait pu, en effet, incarner chez le cinéaste Pollack - voire même avec d'autres : Gatsby le magnifique (1974) de Jack Clayton -, un prototype d'homme charmant, bourgeois, urbain, raffiné et ambigu, proche de ceux d'un Francis Scott Fitzgerald (The Way We Were, 1973 - Havana, 1990). Mais, à vrai dire, nous l'avons cru plus foncièrement lié à l'autre univers : celui d'une Amérique des pionniers, récurrente, tout à la fois individualiste, rebelle et pacifique. D'une Amérique qui aurait capté l'esprit d'un Jack Burns, le cow-boy réfractaire (Kirk Douglas) de Lonely Are the Brave (1962), et dont l'existence serait constamment menacée d'extinction (Jeremiah Johnson, 1972 ; The Electric Horseman, 1979). Ainsi, dans The Horse Whisperer qu'il dirige cette fois-là, Redford, par le truchement d'un rôle, celui de Tom Booker, l'homme qui murmure à l'oreille des chevaux, affirme-t-il plus nettement son choix. Confronté à Annie MacLean (Kristin Scott-Thomas), rédactrice en chef d'une revue new-yorkaise, qui ne perçoit en l'homme abrupt que le fermier farouche, Booker la détrompe : jadis, ingénieur à Chicago, il était le compagnon d'une violoncelliste qui jouait dans un des orchestres symphoniques les plus réputés au monde. Pollack connaissait bien son homme et les choix littéraires de Robert - le roman de Nicholas Evans présentement ou, quelques années auparavant, A River Runs Through It (1992), d'après Norman Maclean - sont là pour témoigner. 

Le réalisateur et l'interprète de The Horse Whisperer confirment donc une inclination : le combat pour une Amérique qui respecte son antériorité, peuples, bêtes et nature qui l'ont précédée. Pour autant, ils ont souhaité ne pas longer la rivière coulante des bons sentiments. Les chuchoteurs ne sont pas uniquement une idée poétique : ainsi les a-t-on nommés, et, Dieu sait qu'ils existent, assez rares pour qu'on se les arrache ! Les usages du horse whisperer constituent désormais un ensemble de techniques d'entraînement du cheval, très pratiquées depuis les années 80, et fondées sur une conception anthropomorphique des rapports entre la bête et l'homme. Or, dès le XIXe siècle, on repérait de tels usages, en Angleterre notamment, chez l'Irlandais Daniel Sullivan qu'on appela The Irish Whisperer. Celui-ci était parvenu à réapprivoiser des étalons rétifs, victimes de traumatismes ou de mauvais traitements. Du reste, Nicholas Evans s'est inspiré de figures authentiques : celles de Tom Dorrance ou Ray Hunt et de leur disciple Buck Brannaman. Ce dernier, présent sur le plateau du film en tant que consultant technique, affirmera ainsi : "Les chevaux abusés sont comme les enfants abusés. Ils ne croient plus à rien, à part le pire. Mais, la patience et l'autorité sereine, faite de compassion et de fermeté, peuvent les aider à surmonter leurs lésions psychologiques." Autre idée inspiratrice qu'Annie/Kristin Scott-Thomas découvre dans un ouvrage : "Un million d'années avant l'homme, les chevaux pâturaient déjà les vastes plaines, obéissant à des voix secrètes. Ils connurent l'homme comme la proie connaît le chasseur. Leur alliance avec l'homme est demeurée fragile. La peur était trop ancrée dans leur cœur pour en être durablement déracinée." 

Fort heureusement, le film de Redford n'est pas un plaidoyer en faveur de l'animal méconnu. C'est toujours une histoire d'êtres vivants. Chacun des protagonistes a sa part de souffrance et de lutte personnelle à mener. De Pilgrim, l'équidé qu'il ne faut point séparer de sa cavalière, à l'adolescente Grace (Scarlett Johansson, à l'orée de sa carrière) - tous deux symétriques et inséparables -, en phase de rééducation et de réinitiation à la vie. D'Annie - Pourquoi, au fond, cherche-t-elle à sauver, coûte que coûte, le cheval ? - qui redécouvre, dans les contreforts grandioses du Montana, l'étourdissement vertigineux de l'amour, en la personne de Tom Booker, l'homme qui n'a plus entrevu, et, depuis des lustres, le souffle d'une passion différente de celle qu'il prodigue à ses canassons : "Trouver un point de chute où m'étendre/Le goût tendre d'un amour éteint depuis si longtemps", dit la chanson. Plus épisodique, le portrait de l'époux (Sam Neill), brûlant d'une flamme plus haute pour sa conjointe, n'est pas tracé sans tendresse. On doit, de ce côté-ci, féliciter les acteurs précités, tous impliqués et impeccables. The Horse Whisperer est incontestablement une histoire d'amour. Grace et Pilgrim s'aiment : ils ne peuvent s'imaginer ainsi. Cependant, Grace a failli : qui aimait le plus ? Sinon Pilgrim que son écuyère, pour satisfaire un caprice, a baladé dans un sous-bois enneigé et périlleux. La victoire du chuchoteur est donc surtout la leur. L'amour est vainqueur, même si quelquefois les choix sont paradoxalement déchirants. "Ce sera toujours en moi. Je t'aime", répond Booker/Redford à Annie/Kristin Scott-Thomas. Toutefois, l'un comme l'autre ne se sentent pas le droit de briser l'amour d'une fille et celui de son père. 

La morale de Horse Whisperer étreint dans son évidence substantielle. L'amour des bêtes et des hommes ne se divise point. On ne peut aimer les bêtes si l'on n'aime plus les hommes. La douleur, la tristesse et la peur sont partagées. Leurs origines également : Tom (Robert Redford) ne peut comprendre et aider Pilgrim s'il ignore les fondements d'un trauma. En libérant le cheval, il libère Grace. Il lui faut savoir ce que Grace a intérieurement vécu, et, de fait, il appréhendera justement la méthode appropriée pour sauver Pilgrim. Il n'existe pire handicap que celui que l'on ajoute à celui que l'on pourrait avoir. Croire en soi, c'est franchir le regard des autres, infliger un démenti à leurs préjugés et leurs propres hantises. Le chuchoteur a raison : la patience, la volonté et la foi y sont absolument nécessaires. The Horse Whisperer est une magnifique leçon d'humanité. Je ne peux m'empêcher de le murmurer à vos oreilles : comme vous, je l'ai beaucoup aimé !

S.M.

 


 

L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux/The Horse Whisperer. E.-U., 1998. Technicolor, 162 minutes. Réalisation : Robert Redford. Scénario : Eric Roth, Richard LaGravanese d'après le roman de Nicholas Evans. Décors : Jon Hutman. Costumes : Judy L. Ruskin. Photographie : Robert Richardson. Musique : Th. Newman. Montage : Hank Corwin, Freeman A. Davies, Tom Rolf. Production et distr. : Wildwood Entr. - Touchstone Pictures. Sortie en France : 2/09/1998. Int. : R. Redford (Tom Booker), Kristin Scott-Thomas (Annie MacLean), Sam Neill (son mari), Scarlett Johansson (Grace, leur fille de 13 ans), Chris Cooper (Frank Booker), Cherry Jones (Liz Hammond), Dianne Wiest (Diane Booker).