L'Aventurier du Rio Grande (1959, R. Parrish) : The Wonderful Country


Dimanche 22/04/2018, à 20 h 55, Arte diffuse un des westerns les plus lyriques de l'histoire du cinéma américain, The Wonderful Country de Robert Parrish, suivi d'un portrait de l'acteur-titre, Robert Mitchum le mauvais garçon d'Hollywood.

 

"Oh, how I wish I had the power to describe the wonderful country as I saw it then."

("Comme j'aurais aimé décrire le magnifique pays que je vis alors.")

James B. Gillett, Texas Ranger.


La chaîne franco-allemande rend ainsi triplement hommage au western, genre mythique intrinsèquement américain, au réalisateur Robert Parrish (1916-1995), petit maître méconnu et maltraité par les producteurs, et à l'immense acteur Robert Mitchum (1917-1997), homme-miracle des studios hollywoodiens. Nous ne reviendrons pas ici sur certains aspects du western ou sur le talent spécifique de l'interprète de The Night of The Hunter (1955) de Charles Laughton. Bien d'autres l'ont fait, et, sûrement mieux que nous ne le ferions. Attardons-nous, en revanche, sur l'auteur du tendre Mississipi Blues, co-réalisé avec Bertrand Tavernier, entre 1982 et 1984. Né à Columbus (Géorgie), territoire immémorial des Indiens Creeks, une des cinq tribus autochtones civilisées, Robert Parrish est issu d'un milieu modeste : son père travailla sur les chemins de fer puis dans l'industrie, tandis que sa mère fut une actrice de second plan. Cette dernière caractéristique lui ouvrit, sans doute, et, de la façon la plus naturelle, les portes du cinéma. En réalité, Robert Parrish grandit à Hollywood - le titre de son ouvrage de souvenirs, publié en 1976, est suffisamment explicite : I Grew Up in Hollywood. Ainsi, débute-t-il, comme acteur, dès 1927. Trois ans plus tard, l'adolescent figure au générique de trois réalisations marquantes : The Iron Mask (A. Dwan), À l'ouest rien de nouveau (L. Milestone, d'après l'œuvre de Remarque) et City Lights de Chaplin. Étape importante : il commence à s'exercer aux divers métiers de la profession aux côtés de John Ford. Enfin, en 1947, il obtient une récompense pour le montage de Body and Soul/Sang et Or, film sur l'univers de la boxe, réalisé par Robert Rossen dans lequel apparaît, en vedette, John Garfield. C'est donc un professionnel aguerri qui est intronisé réalisateur, à partir de 1951, avec Cry Danger/L'Implacable, produit et joué par Dick Powell, et The Mob/Dans la gueule du loup, avec Broderick Crawford, thriller sur les syndicats du crime, au regard assez peu conventionnel, où policiers et gangsters paraissent être jumeaux dans leur brutalité et leur absence d'humanité. Cette dénonciation de la violence systématique anticipe les deux westerns de la fin des années 50 : Saddle The Wind/Libre comme le vent et The Wonderful Country, présentement annoncé. Au-delà du technicien, l'artiste, à la vision originale et indépendante, se manifeste très vite. Or, précisément, cette vocation contrecarre les routines de l'industrie cinématographique. La plupart des producteurs, confortablement incrustés dans leurs préjugés, modifieront, sans remords, la forme et la substance des œuvres de Robert Parrish, quand ils ne lui imposeront pas des travaux de commande au piètre scénario. C'est l'unique explication d'une filmographie ponctuellement captivante - 19 fictions, hors le documentaire sur le blues, cité plus haut - mais régulièrement inaccomplie. The Purple Plain (1954), Saddle The Wind et The Wonderful Country, le chef-d'œuvre, y font aisément exception

Le choix d'un roman et d'un auteur s'explique, l'inclination d'un interprète aussi. The Wonderful Country*, magnifiquement écrit par Tom Lea (1907-2001), écrivain aux dons multiples - peintre, historien, anthropologue -, passionna Robert Parrish qui en acquit les droits. Le récit, en majeure partie autobiographique, se situe à El Paso, commune qu'avait dirigée le paternel de l'écrivain, au moment de la révolution mexicaine. Tom Lea montre à quel point l'incompréhension entre deux cultures peut engendrer d'incalculables ravages. Pour incarner le rôle-titre, le cinéaste s'adressa à Henry Fonda puis à Gregory Peck qui déclinèrent l'offre. De son côté, Robert Mitchum aima le projet et ne voulut point laisser passer cette chance : il en devint aussi son producteur. Ce qui prédomine dans The Wonderful Country c'est l'enchantement des lieux décrits et l'art inégalable de raconter une histoire. Toutes notions qui entrent en correspondance étroite avec le tempérament et l'inspiration des deux Bob - Parrish et Mitchum qui, deux ans auparavant, travaillèrent ensemble pour Fire Down Below/L'Enfer des Tropiques, dans lequel émergeaient également Rita Hayworth et Jack Lemmon. Il est intéressant de noter ce que Parrish dit de Mitchum, qu'il rencontre sur le tournage de The Lusty Men/Les Indomptables (1952) de Nick Ray : "C'est l'un des derniers héros romantiques de notre siècle, un personnage digne de Joseph Conrad. [...]."** 

Selon un autre angle de vue, Parrish manifeste une faveur envers des protagonistes que la destinée a rendu solitaires. Ils sont désormais à la recherche d'une voie salutaire. En bref, leur parcours débouche à une croisée des chemins. Le problème est autant d'ordre culturel voire géopolitique que d'ordre moral et spirituel.  Comme Bill Forrester (G. Peck) de The Purple Plain/La Flamme pourpre, le chef d'escadron américain traumatisé par la disparition de son épouse en Asie ou comme le tueur repenti Steve Sinclair (Robert Taylor) de Saddle The Wind/Libre comme le vent, Martin Brady (Robert Mitchum), le "pistolero au tir infaillible" - c'est une affiche qui le proclame ! - est, lui aussi, un héros fatigué : il a envie, consciemment ou inconsciemment, de changer de peau. Du reste, l'amour y contribue largement : Bill découvre Anna, la jolie birmane ; les deux Robert (Taylor et Mitchum) laisseront leurs armes aux vestiaires pour la belle Julie London, présente dans les deux réalisations précitées. Si l'Aventurier du Rio Grande flâne - c'est le reproche qui lui a été, jadis, communément adressé -, n'est-ce pas pour soutenir, dorénavant, les états d'âme d'un protagoniste certes rompu, mais, en cours de transformation ? Martin Brady n'observe déjà plus le monde comme naguère. C'est ainsi qu'il pourra enfin revivre, parce qu'il communiquera plus profondément et plus intensément avec la vie. Robert Parrish est un poète : s'il récuse la violence et la guerre qui s'en suit, c'est parce qu'il croit à la paix comme facteur de respect de la vie. S'il contemple celle-ci, en son menu détail,  d'apparence anodine, c'est parce qu'il considère, à juste raison, que le secret du tout se tient encore dans l'accessoire. Musarder avec Parrish c'est fréquenter, sans présomption, la candeur des origines. L'extrême humilité, coutumièrement louée chez le cinéaste, s'explique en conséquence. De fait, Tom Lea et, avant tout, Mark Twain*** sont les écrivains chéris du réalisateur. 

La critique l'aura souligné, The Wonderful Country assure sa cohérence suivant deux éléments puissamment stabilisateurs :  d'un côté, la thématique principale - itération périodique chez Robert Parrish -, ici finement articulée, celle de la régénérescence d'un personnage, en l'occurrence Martin Brady/Robert Mitchum, confronté à l'alternative entre deux modes de vie, deux cultures et deux patries ; de l'autre, une composition picturale (Floyd Crosby et le grand opérateur mexicain Alex Phillips) qui, tout aussi accomplie qu'elle puisse être, est essentiellement en osmose avec les pérégrinations du héros. Dans un courrier adressé à J.-P. Coursodon, Bertrand Tavernier note que le "sens cosmique" inhérent au livre de Tom Lea, et, surgissant dès l'orée du texte, est intelligemment capté par le réalisateur qui, en évacuant le surcroît purement littéraire du roman, a su en conserver et traduire en images la substance fondamentale.****  Une fois encore, Parrish bouscule les conventions du genre, gommant ou amoindrissant, en reflets atténués, les attributs classiques du western et les rebondissements qui lui sont accolés : chevauchées glorieuses, incursions de Peaux-Rouges, duels épiques, bagarres de saloon, vols de bétail etc.  Du coup, même la fracture de Tom Brady apparaîtrait comme purement accidentelle et non déterminante.

Les cinéphiles avertis reconnaîtront en Robert Mitchum l'interprète rêvé pour camper notre Tom Brady. Sans sous-estimer le flair et la direction d'acteurs du réalisateur, il est clair que "Mitchum croit en Brady, cet homme perdu qui vit par les armes, mais recherche la paix, qui se veut cynique, mais se trouve confronté au problème de l'engagement personnel, qui se croit solitaire, mais trouve sa rédemption dans l'amour. (F. Guérif)***** Mitchum, l'homme qui exerça tous les métiers, qui émailla son existence de beuveries, de fumées de marijuana, de bagarres et de séjours en prison ; Mitchum l'indocile, au demeurant paresseux, désinvolte et blasé, se demandant pourquoi il s'évertuerait à grimacer sur les plateaux des studios ("le complexe du clown"), prêt à tout lâcher après une dispute ou un coup de gueule ; Mitchum, l'artiste, qui chantait, écrivait des poèmes et jouait d'un instrument ; Mitchum, dépositaire d'une culture prodigieusement raffinée en somme, obtint, avec The Wonderful Country, l'un de ses plus beaux rôles. À dire vrai, la distribution avait été intelligemment choisie : à commencer par Julie London, par ailleurs remarquable chanteuse de jazz, toujours fascinante. "Un chef-d'œuvre", écrira Bertrand Tavernier, poursuivant ainsi : " l'un des plus beaux westerns de l'histoire du cinéma, l'un des plus romanesques aussi, dont deux scènes, parmi les plus belles, furent l'œuvre d'un scénariste de la Liste noire, Walter Bernstein (non crédité au générique)." 

S.M.     

 


 

* T. Lea : L'Aventurier du Rio Grande (The Wonderful Country), 1952. Trad. française d'Arthur Lochmann, postface de B. Tavernier, Actes Sud Littératures, L'Ouest, le vrai, 2015. 

** in : B. Tavernier, Amis américains, Actes Sud - Institut Lumière, 1993.

*** Le cinéaste rêvait d'adapter à l'écran Huckleberry Finn.

**** Lettre datée de 1999.

***** F. Guérif : Robert Mitchum, Denoël, 2003.

 

 

 

 






L'Aventurier du Rio Grande (The Wounderful Country). E.-U., 1959. 98 minutes. Technicolor. Réalisation : Robert Parrish. Scénario : Robert Ardrey d'après le roman de Tom Lea. Photographie : Floyd Crosby, Alex Phillips. Musique : Alex North. Montage : Michael Luciano. Décors : Harry Horner. Costumes : Mary Wills. Production : Cherster Erskine, DRM Prod., distribué par United Artists. Interprètes : Robert Mitchum (Martin Brady), Julie London (Helen Colton), Gary Merrill (le major Stark Colton), Pedro Armendariz (Cipriano Castro), Jack Oakie (Travis Hyte), Albert Dekker (le capitaine Rucker), Victor Manuel Mendoza (le général Marcos Castro), Charles McGraw (le docteur Herbert J. Stovall), Anthony Caruso (Santiago Santos), Mike Kellin (Pancho Gil). Sortie en France : 30/01/1960.

 

Liminaire :

L'Américain Martin Brady (R. Mitchum) a naguère abattu l'assassin de son père et s'est réfugié ensuite au Mexique pour échapper à la justice. Là, il est devenu le garde du corps des frères Castro, dont l'un, Cipriano (Pedro Armendariz), est à présent le gouverneur de la province qui jouxte le Rio Grande. Brady doit se rendre au Texas afin d'acheter des armes pour ses employeurs. Or, son cheval, effarouché, s'emporte et retombe sur son corps. Brady a la jambe fracturée et doit donc rester dans la région durant un certain temps... Un ami de son défunt père, capitaine des Texas Rangers, lui propose de combattre dans leurs rangs. Brady lie aussi connaissance avec le commandant du fort et son épouse, Stark et Ellen Colton...


 Robert PARRISH : "Cela dit, j'ai fait ce film en espérant que la morale ne voulait pas signifier que le Mexique vaut mieux que les États-Unis, ou vice versa. Le "pays merveilleux" est dans votre cœur, non dans votre corps. Il existe quand vous appartenez profondément à quelque chose. Il n'a rien à voir avec des racines, les antécédents, l'éducation, simplement avec vous-même, avec ce que vous avez décidé." 

 


 

The Purple Plain (1954), G. Peck, W. Min Than

Saddle The Wind (1958), R. Taylor, J. Cassavetes

The Wonderful Country. Robert Mitchum, Julie London.

Robert Mitchum : bad guy and complete actor

Secret Ceremony (1968), avec M. Farrow.


Robert Mitchum était un comédien exceptionnel et, en même temps, un personnage haut en couleurs. Alcoolique impénitent et réfractaire perpétuel, la simple vue d'un képi le mettait en rogne. Il adorait cogner les flics, d'où ses nombreux séjours en prison. À vrai dire, Bob - on va l'appeler ainsi, question d'être complice - n'était jamais à jeun. Son comportement demeurait pourtant résolument pacifique - il se contentait de frapper ! -, pas de revolver, ni d'arme tranchante, perforante ou contondante. En outre, Bob n'invoquait jamais Dieu : de Dieu ou d'autre maître à penser, il s'en tamponnait allègrement. Il invoquait sa liberté et, notamment, celle de se saoûler la gueule ! Quoi qu'il en soit, au sein de l'immense confrérie des ivrognes, Mitchum occupait une place à part. Il avait pratiqué tous les métiers et son talent d'artiste s'exprimait dans tous les registres : acteur certes, mais aussi chanteur, instrumentiste, poète, dessinateur, que sais-je encore ? Il surpassait tous ses confrères. Pourtant, il avait l'air de s'en foutre éperdument d'être le meilleur ! Il était comme Errol Flynn, le Robin Hood de Curtiz et Keighley, seule sa bouteille de whisky semblait lui apporter quelque réconfort. C'était sa religion. Du reste, il brillait par son flegme et son humour légendaire : une fois sur le plateau, même chargé à fond, il était au top. Il ne confondait pas ses distractions (ou sa religion) avec son travail ! 

Deux anecdotes : deux seulement, me direz vous, parmi une ribambelle d'incartades de toutes sortes. En 1968, en Grande-Bretagne, sur le tournage de Secret Ceremony de Joseph Losey. Le réalisateur de M. Klein avait pour coutume d'organiser des réunions de travail préliminaires avec ses acteurs. Mitchum, comme il était normal qu'on s'y attende, regimba. "Tes réunions, tu sais où je me les mets, dira-t-il au cinéaste, indique-moi plutôt l'endroit où se trouve le pub le plus proche ! Quand le tournage commence, tu me fais signe !" "Comme tu parles à Monsieur Losey, Toi !", aurait pu s'écrier Robert Castel, avec son accent de Bab-el-Oued. Jamais Monsieur "Il", alias Alain Delon, ne se serait adressé ainsi à l'Éminence Joseph Losey, y compris pour interpréter l'invraisemblable Ramon Mercader, militant stalinien, missionné pour trucider Trotski, le leader bolchévik.  

Revenons à Bob, je vous prie. Sur Secret Ceremony, il fut parfait. Losey s'y attendait, et, c'est pourquoi, il ne le bassina jamais plus. Bob n'avait pas besoin de leçons, l'existence lui en avait suffisamment appris. 

Des années plus tôt, Bob, comme la plupart de ses collègues, traversa la drôle d'histoire que fut la Guerre froide. Convoqué devant la Commission de la HUAC (commission des activités anti-américaines) qui mettait en cause, parmi d'autres personnalités, le sieur Losey (encore lui !), un dangereux marxiste, Bob ne se démonta guère et lâcha tranquillement : "J'ai très peu de principes dans la vie mais il y en a un auquel je tiens : c'est de ne jamais parler longtemps avec des gens avec qui je n'aurais pas envie de prendre un verre. Et, derrière votre comptoir d'épicerie, je ne vois personne avec qui j'ai envie de prendre un verre. Alors, messieurs, vous m'avez entendu, vous savez où j'habite, au revoir !"

Pour Bob, les tribunaux américains étaient parfois comme un saloon dans une cité de malfrats. La société exigeait hélas qu'on demeurât seul plutôt qu'entouré de cons et de salauds. En outre, les communistes étaient comme les curés, il fallait qu'il y en eût un peu pour que l'on puisse se marrer un bon coup ! 

S.M