1922. Battling Siki : Un boxeur venu du Sénégal

Le destin de Baye Fall ou Battling Siki (1897-1925)

 


 

« Battling Siki… Dans les années vingt et trente, Hô Chi Minh, Paul Vaillant-Couturier, Hemingway et Henry Miller ont écrit sur lui, exaltant ses prouesses. Plus près de nous, un lieutenant de Che Guevara lui a rendu hommage en prenant « Battling Siki » pour nom de guerre, dans la clandestinité. Un groupe de rock alsacien et un quatuor de blues de Denver ont aussi choisi de se baptiser comme lui. » Qui était cet homme et qu'a-t-il fait pour devenir un symbole de l’oppression et du combat antiraciste ?

Un livre magnifique, celui de Jean-Marie Bretagne, conte le récit peu ordinaire de l’Africain Baye Fall alias Battling Siki. À 7 ou 8 ans, cet enfant, natif de Saint-Louis (Sénégal) – ce qui lui confère, au passage, la nationalité française - est kidnappé par une danseuse hollandaise, qui s’est entichée de lui. Il arrive à Marseille, s’y retrouve bientôt abandonné, commence une carrière précoce de boxeur… à 14 ans, en 1912 exactement. La Guerre mondiale surgit comme un coup de tonnerre interrompant une carrière prometteuse. Comme nombre de ses compatriotes, il est incorporé sur le Front. Il y gagne la croix de guerre et la croix du mérite. Il retourne sur les rings, dès 1919. À l’automne 1922, François Deschamps, le manager de Georges Carpentier, organise, au stade Buffalo de Montrouge, un match opposant Siki au héros du sport français. Or, à la surprise générale, Battling Siki bat Georges Carpentier, grâce à un uppercut droit décoché au 6e round, et devient ainsi champion du monde. Toutefois, ce match provoque également son malheur : afin de défendre l’idole nationale, on accuse bientôt Siki d’avoir triché. Le boxeur sénégalais, qui venait d’aligner 44 victoires sur 47 rencontres, est ostracisé et exclu de la Fédération française de boxe. Les journaux se déchaînent contre lui. On l’accuse d’avoir fait perdre de l’argent – surtout celui des parieurs, complices des promoteurs du fameux combat. Mais, à vrai dire, ce sont les préjugés racistes qui tiennent lieu de justification.  « Orang-outan », « championzé », symbole de la dangereuse race noire… voilà ce qu’incarne, à leurs yeux, le jeune Siki qui avait peut-être adopté ce surnom à partir du wolof* « Siggil ! » qui signifie « Relève la tête ! »  Sikki déclare, de son côté : « Beaucoup de journalistes ont écrit que j’avais un style issu de la jungle, que j’étais un chimpanzé à qui on avait appris à porter des gants. Ce genre de commentaires me fait mal. J’ai toujours vécu dans de grandes villes. Je n’ai jamais vu la jungle. »

Battling Siki n’aura d’autre choix que de partir boxer aux États-Unis – pays où la ségrégation raciale y était encore instituée. Comme on pouvait s’y attendre, la presse l’agressera plus violemment. Par bonheur, Siki ne sera pas le « nègre » résigné et soumis. « Vous avez une statue à New York et vous l’appelez Liberté, déclare-t-il publiquement, en 1923. Mais c’est un mensonge. Il n’y a pas de liberté ici - il n’y en a pas ! Aucune ! En tout cas pas pour moi. » La seule liberté dont un Noir pouvait alors bénéficier c’était celle de travailler le plus durement possible pour le capitalisme « blanc », et, dans des métiers les plus insalubres et les plus pénibles, ou, s’il possédait un talent exceptionnel, jouer le rôle d’ « animal » divertissant pour un public « blanc ». « Provoquant les autorités, il se promène en cape noire sur Broadway, un singe sur l’épaule, comme à Paris il se baladait, deux ans plus tôt, en tenant en laisse des lionceaux. Il se marie avec une Américaine blanche, sans avoir divorcé de sa première épouse, de sorte qu’il est bigame !… Trop de vagues, trop de défis lancés : il est assassiné le 16 décembre 1925, à Harlem, de trois coups de revolver. Il n’a pas trente ans… »,  c’est ce qu’on lit par ailleurs.

Plus haut, nous évoquions quelques personnalités lui ayant rendu hommage. Nous rappellerons, en conséquence, l’article de l’un d’eux, publié le 11 décembre 1922, c’est-à-dire quelques mois après le fameux combat Siki-Carpentier. Le journaliste, c’est Paul Vaillant-Couturier (1892-1937), un des fondateurs du Parti communiste français, et le quotidien, l’illustre « Humanité », fondée par le grand Jaurès. L’article, titré « De Siki à la révolution mondiale », interroge, au préalable, son lecteur : « Avez-vous remarqué qu’un mouvement caractérisé contre les races de couleur est en train de se développer en France ? » Ramené au temps présent, la question ne souffre d’aucune obsolescence. Mais, il serait injuste, voire même profondément injuste, de la planter en France… Je ne vous fais pas un dessin : L’Europe est tout entière dans le rétroviseur. Revenons en 1922 : Paul Vaillant-Couturier poursuit, quelques lignes plus loin : « À première vue, il paraît assez étrange que ce soit précisément au moment où la métropole demande à ses colonies un contingent renforcé de troupes de couleur et de travailleurs coloniaux, que se précipite une aussi curieuse évolution. Pour peu qu’on examine attentivement la question, on s’aperçoit que c’est précisément l’utilisation toujours plus étendue des troupes et des travailleurs de couleur qui est la raison même de l’impopularité qu’on leur crée. »

Voilà donc le fond du problème. Tant que les autres, les différents ne sont pas ici, ils sont plutôt sympathiques, pittoresques et, au fond, la bonne conscience humaniste admet qu’ils puissent être des frères. Certes, il en reste beaucoup, fort heureusement, qui ne varieront point. Or, d’un point de vue social, d’un point de vue économique, à quelle réalité sommes-nous confrontés ? En 1922, le journaliste communiste argumente de cette façon : «Avant la guerre, en dehors de nos ports, un nègre, un arabe ou un indochinois était toujours une curiosité sans plus. […] La guerre a changé tout cela. À ce point de vue, on peut considérer qu’elle a organisé « l’invasion de la métropole par les races colonisées ». […] Et pour le risque encouru l’ « indigène » commença à réclamer des droits égaux. »

Deux idées fondamentales traversent cette citation :

  1. Les  émigrés n’ont pas choisi leur propre exil, ni forcément les conditions de leur nouvelle situation ;
  2. À plus ou moins brève échéance, ceux-ci constatent l’injuste ségrégation qu’ils subissent et empruntent, à leur tour, les voies revendicatives.

 

Face à la menace d’une nouvelle contestation sociale, le capitalisme, organisateur de ce flux de main-d’œuvre, a-t-il les moyens de modifier sa politique ? Les lois propres à son développement le lui interdisent. S’il a recours à cette main-d’œuvre, c’est essentiellement pour garantir la croissance sans frein de ses taux de profit et instruire une division du travail inégalitaire qui perpétue indéfiniment sa domination terrestre. Si la concurrence entre travailleurs « étrangers » et travailleurs « nationaux » est une arme aux mains des exploiteurs, elle peut être déjouée et se retourner précisément, et, avec une puissance décuplée, contre les exploiteurs, en l’occurrence le capitalisme transnational, le seul qui ait acquis un pouvoir transgressif apte à déjouer les lois mêmes des États-nations. De fait, Paul Vaillant-Couturier s’adresse au travailleur « national » en ces termes : « En acceptant de haïr ou de mépriser le nègre, l’Indochinois ou l’Arabe qui travaillent à côté de toi, c’est contre toi-même et contre tes propres intérêts que tu agis en croyant les défendre et te défendre. Tu réalises, en effet, les conditions idéales d’exploitation de votre travail en commun par ton patron. »

Qu’est-ce que cela signifie dans les conditions de notre époque, en 2018 ? Que les travailleurs, les salariés d’Europe doivent impérativement défendre les intérêts de leurs jeunes frères d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’ailleurs, face à la situation qui les a contraints à l’exil et contre l’exploitation éhontée qu’ils subissent maintenant en Europe. Les « migrants » ne sont pas des adversaires, ni non plus des « étrangers » ce sont de précieux alliés, des frères d’armes contre le capitalisme des multinationales. Marx avait décidément raison : le capitalisme creuse objectivement son propre tombeau ! Car, s’il n’y avait plus de « migrants » et d’ « étrangers », que resterait-t-il au capitalisme pour exploiter, diviser et régner ? Vous m’avez compris : ce serait la « Chronique d’une mort annoncée » !

Il serait dommage que la majorité des citoyens européens de modeste condition ne le comprennent toujours pas. Il serait dommage qu’une partie d’entre eux continuent de s’égarer sur les chemins électoralistes mensongers et mortifères qu’entretiennent les représentants de l’extrême-droite nationaliste.

Qu’est-ce que Siki aurait à faire dans ces propos ? Battling Siki, le boxeur auquel Montand, enfant d’immigrés italiens, songea, lorsqu’il chanta son fameux « Battling Joe » ? En 1922, Vaillant-Couturier, que le mouvement ouvrier considérait avec respect, écrivait ceci : «Retenez bien les incidents qui ont suivi le match Siki-Carpentier. Il y a là quelque chose de beaucoup plus grave que le trucage d’une épreuve sportive. Il y a là un symptôme caractéristique de la campagne organisée contre les hommes de couleur, il y a là le symbole même du colonialisme. Carpentier, sorte de drapeau national, gant de boxe tricolore et casserolier patriote, ne pouvait pas sans danger être battu par un nègre. S’il était battu, il fallait châtier le nègre. On n’y a pas manqué. » Or, le Nègre considéré était quand même Français. On ne le répètera jamais assez… À l’heure, où le fantôme de Paul Déroulède semble tenailler l’âme débile de moult chroniqueurs et politiciens.

 24/09/2018.


Misha.

 


 * Le terme wolof désigne à la fois une langue et une ethnie. Le wolof est surtout parlé au Sénégal (9,8 M de locuteurs). L'ethnie wolof représente plus de 40% de la population de ce pays. Elle est essentiellement musulmane. Le nom de Baye Fall, celui du boxeur, interpelle dans la mesure où celui-ci est aussi l'appellation d'une branche de la confrérie musulmane des Mourides, fondée par le Cheikh Ibrahima Fall (1855-1930). Les Mourides sont une des expressions du soufisme en Islam. 

 

 


 

Paul Vaillant-Couturier