Devil's Doorway (1950, A. Mann) : La terre des ancêtres

Robert Taylor, Paula Raymond


 Recruté en 1938 par le producteur américain  David Selznick, Anthony Mann (1906-1967) réalise son premier long métrage en 1942. ll s'illustre tout particulièrement dans le film noir (Strangers in the Night, 1944 ; Strange Impersonation, 1946 ; Desperate, 1947 ; T-Men/La Brigade du suicide, id.), avant d'imprégner, et, de manière exceptionnelle, l'histoire déjà remarquable du western. En 1950, il donne, coup sur coup, The Furies, avec Barbara Stanwyck ; Winchester 73, avec James Stewart, qui deviendra alors son interprète d'élection, et Devil's Doorway/La Porte du diable. Une entrée fracassante dans un genre auquel Mann donnera désormais une ampleur, une modernité et une beauté inhabituelles - celui-ci réalisera, en tout et pour tout, onze westerns. Trois d'entre eux - Winchester 73, Bend of The River, The Far Country - bénéficièrent de l'apport unique et irremplaçable du romancier et scénariste Borden Chase (1900-1971), fabuleux exégète de l'Ouest américain.  

Winchester 73 s'imposera, aux yeux des cinéphiles, comme un classique incontournable. La situation de Devil's Doorway est plus complexe : très souvent cité, il restait pourtant moins connu. Ce n'est plus le cas fort heureusement*. Ne serait-ce que parce qu'il s'agit du premier film, avec Broken Arrow/La Flèche brisée (1950) de Delmer Daves, qui observe les peuples autochtones avec le plus grand respect. Le film d'Anthony Mann va même plus loin : il partage, avec lucidité et sincérité, le désespoir tragique d'une tribu destinée à un sort funeste. En second lieu, et, suivant une esthétique que le réalisateur ne cessera d'affiner, l'élément naturel n'est sublimé non pour lui-même, mais pour ce qu'il peut révéler du drame qui se joue. On comprendra aisément pourquoi, au détour de séquences névralgiques, l'émotion affleure très souvent. La noblesse de Devil's Doorway trouble aujourd'hui. 

Mann a choisi un acteur blanc, une star consacrée (Robert Taylor), pour incarner Lance Poole, l'Indien devenu sergent-major dans l'armée nordiste, décoré, de surcroît, de la médaille d'honneur du Congrès. Faut-il le déplorer ? Robert Aldrich en fera de même avec Burt Lancaster, quelques années plus tard, pour Bronco Apache. C'est un signe pourtant : l'Indien est le héros désormais. Héros hollywoodien ? Voire. Or, présentement, dans Devil's Doorway, Lance est vraiment un héros ! Il a accompli un acte de bravoure en faveur des États-Unis d'Amérique. Or, Lance est aussi fidèle à son peuple : en ce sens, il est aussi brave pour les siens que pour le rêve qu'il caresse. Lui et son peuple seront-ils enfin honorés ? Pourrait-il exister un univers de justice, de paix et de fraternité entre le pionnier (ou le colonisateur) et les native people ? Comment, à l'inverse, un peuple (des peuples) peu(ven)t-ils se sentir brutalement ailleurs sur sa(leur) terre natale ? Devils Doorway brûle : il agite notre inconscient, il secoue notre mémoire, il réveille l'actualité. Comme sa terminaison, bouleversante, prononcée par une femme qui assiste, émue, au sacrifice du Chef shoshone (Robert Taylor) et à l'exode des survivants, dont les habitations ont été incendiées : "Je vous donne ma parole de ne jamais oublier." Ces paroles ce sont celles d'Orrie Masters (Paula Raymond) qu'Anthony Mann a choisie pour incarner ce nouveau regard sur l'Ouest et sur le drame d'un peuple banni. Une femme, dans une fonction inattendue, celle d'avocate débutante chargée de plaider la cause d'une tribu. Tout un symbole ! 

Au fond, l'Ouest est terre de cruauté et d'injustice. Là, où les uns rêvent d'une contrée radieuse et fertile ("le mirage de la terre promise", selon Michael Henry Wilson), d'autres, maussades, affirment : "Les rites et les coutumes de nos tribus, les danses sacrées et les cérémonies ne peuvent être assimilées par les usages des Blancs. Laissez-nous suivre la route de nos pères. Laissez-nous veiller sur les terrains de chasse de notre peuple." Les uns, franchissant Devil's Doorway, aboutiront à Douce Prairie où "le bleu du ciel est plus profond et  l'herbe plus verte", tandis que les autres, meurtris et ostracisés, psalmodieront la plainte et la mélancolie de Douce Prairie où le ciel était pur et l'herbe accueillante ("Aucun homme ne trouvera la porte close", lance Poole à son père). Que restera-t-il de la terre des ancêtres ? Devil's Doorway est le western le plus pessimiste de son auteur : "Des écailles aveuglent tes yeux. Notre peuple est condamné. Un Indien sans terre perd son âme", répond, à son fils, un Thundercloud (Chef Big Tree) à l'agonie.

Je cède, à présent, la parole à Michael Henry Wilson qui, à travers Anthony Mann, exprime ceci de Devil's Doorway :

"À son début, Robert Taylor contemple, depuis un défilé, son domaine qui s'étend jusqu'à l'infini : Douce Prairie, 50 000 arpents de vallée fertile [...]"

"Paysagiste hors pair, Mann sait, comme Albert Bierstadt ou Thomas Moran, nous faire admirer la majesté des sites naturels (ndlr : nous sommes ici dans l'État du Wyoming récemment constitué)."

"Leur splendeur proclame : "N'abandonnez aucune espérance, vous qui entrez."

"Espoirs le plus souvent déçus. Ces sites sont édéniques, mais les hommes qui y pénètrent, sont, pour la plupart, des rapaces. À la fin de Devil's Doorway, Taylor/Lance Poole aura perdu Douce Prairie, et son peuple y aura été exterminé."

"La révolte intime de Lance est parfaitement résumée par le plan où son regard se porte de son ancienne tunique bleue, constellée de médailles, au vieux calumet de son père : il ne lui reste  qu'à revêtir son uniforme et à livrer un baroud suicidaire - l'ultime forme de protestation contre un siècle de déshonneur."

Devil's Doorway, vous le comprendrez, est un de mes films. 

Autre part, je surprends des dialogues qui me frappe : Lance a acquis honnêtement 18 000 dollars. Le shérif, en ami, lui conseille d'être discret. En bref, il n'est pas indiqué d'être un Indien riche. Or, le récent ouvrage de David Grann, La Note américaine**, nous raconte la triste destinée des Indiens Osages. Alain Frachon écrit pour Le Monde*** : "À l'origine, la tribu s'étendait sur ce qui est aujourd'hui le territoire combiné de trois États : la Louisiane, le Missouri et le Kansas. Elle était sortie décimée des guerres contre les Blancs. La Conquête de l'Ouest l'avait chassée de ses terres. Une mauvaise paix conclue avec le gouvernement fédéral, en 1870, l'avait reléguée sur un coin de collines rocailleuses surplombant une prairie poussiéreuse, quelque part dans l'Oklahoma. L'exode et la variole avaient ramené le peuple osage à quelques dizaines de milliers d'âmes [...]." Pourtant, les anciens avaient superbement conclu un accord : la tribu devint propriétaire du sol et du sous-sol. On constata bientôt qu'ici, à Gray Horse, le pétrole coulerait à flots. Les Osages devinrent très riches. Mais, au printemps 1921, le malheur arriva. Les familles indiennes furent la proie de meurtres violents : 24 tués en quelques mois et, peut-être, plus... Le travail de recherche de David Grann mérite d'être connu.  Le réalisateur Martin Scorsese entame, pour sa part, une adaptation d'une partie de ce récit. En dernière analyse, s'il est juste de soulever la part sombre de l'histoire américaine, et, nous sommes certains qu'au fur et à mesure que le temps s'écoulera, écrivains, sociologues et historiens œuvreront en ce chemin, il nous paraît plus important d'en tirer des leçons d'humanisme conséquent. Qui peut prétendre, qu'en notre planète, d'autres génocides ne seraient plus en préparation ? Autre idée à méditer : ceux qui perdent ne sont pas systématiquement ceux qui se trompent. Des civilisations disparues enseignent et enseigneront toujours.

S.M.   

 


 * En particulier, avec la publication du livre-DVD Blue Ray, La Porte du diable, la terre promise de Wild Side (analyse de Bernard Eisenschitz). Parution : 4/07/2012.

** D. Grann : La Note américaine (Killers of the Flower Moon. The Osage Murders and the Birth of the FBI). Traduction de Cyril Gay. Globe, 326 p.

*** Le Monde, des livres, cahier supplément du 20/04/2018.

 


 

Devil's Doorway/La Porte du diable. E.-U., 1950. 84 minutes. Noir et blanc. Réalisation : Anthony Mann. Scénario : Guy Trosper. Dir. artistique : Cedric Gibbons, Leonid Vasian. Décors : Edwin B. Willis. Costumes : Walter Plunkett. Photographie : John Alton. Musique : Daniele Amfitheatrof. Production : N. Nayfack, MGM. Sortie en France : 23/05/1952. Int. : Robert Taylor (Lance Poole), Louis Calhern (Verne Coolan), Paula Raymond (Orrie Masters), Marshall Thompson (Rod MacDougall), James Mitchell (Red Rock), Edgar Buchanan (le shérif Zeke Carmody).

James Mitchell, Robert Taylor.