La Route d'Istanbul (2016, R. Bouchareb)


Anticipant les attentats du 13 novembre 2015, le romancier Yasmina Khadra, les scénaristes Olivier Lorelle et Zoé Galeron, ainsi que le réalisateur Rachid Bouchareb écrivent  La Route d’Istanbul. Il n’emprunte pourtant pas le chemin de  La Désintégration (2011, Ph. Faucon), film également anticipateur, ou de Made in France (2014, N. Boukrief) qui abordent, eux aussi, le phénomène de la radicalisation djihadiste en Europe. Le franco-algérien Bouchareb, célèbre pour avoir réalisé deux œuvres pionnières et controversées (Indigènes  et  Hors-la-loi  qu’il faut voir à la suite), défriche, là encore, des terrains rarement fréquentés. Ce qui l’intéresse prioritairement, c’est cette mère, Elisabeth (Astrid Whettnall) qui découvre, avec consternation, le recrutement de sa fille, Élodie (Pauline Burlet), aux côtés de la mouvance salafiste radicale. Contrairement aux deux autres réalisations citées, Bouchareb ne visite pas le problème de l’intérieur, c’est-à-dire du point de vue des enrôlés. Il ne cherche aucune illustration de type sociétal ou politique. Dès l’abord, nous ne nous situons nulle part en terrain symptomatique : Élodie est une jeune femme, à peine majeure ("J'ai décidé, je suis majeure", affirme-t-elle), apparemment discrète et plutôt calme, qui vit au bord d’un lac, en Belgique, dans une villa retirée. Ce qui ressort néanmoins c'est son sentiment de profonde solitude, que le net et ses réseaux  sociaux peuvent partiellement combler ou, le cas échéant, contaminer.* Or, s’il est vrai que la fille – où donc est le père ? – peut paraître délaissée, tout indique que la mère a, de son côté, une histoire personnelle compliquée et une vocation absorbante - elle exerce le métier d'infirmière à domicile. Bouchareb abrège l'antériorité. Craint-il, peut-être, que nous concevions, à partir de là, de commodes interprétations ? Il explore, avant tout, le trouble d'une mère et laisse ouverte l'énigme que constitue la fille. De celle qui dérange, présentement et durablement, les observations et les analyses sociologiques, aussi justes soient-elles. D’aucuns feront grise mine : La Route d’Istanbul porte bien son titre ! Cette route, c’est, en effet, celle d’une mère qui tente de franchir d’improbables frontières pour retrouver sa fille en Syrie, à Raqqa plus précisément, siège de l’État islamique. Et cette traversée hasardeuse occupe la plus large part du film ! Or, sans doute, faut-il que ce chemin de croix soit effectué afin qu’une femme, Élisabeth en l’occurrence, ouvre les yeux sur une réalité et qu’elle puisse enfin prendre conscience que cette réalité n’est pas forcément en-dehors d'elle et qu’elle ne puisse pas l'interpeller, la concerner, au-delà des milliers de kilomètres qui sépare l’Europe du Moyen-Orient. Que manquait-il à Élodie pour qu’elle ressentît,  romantisme aidant - l'amour d'un Kader ? -, l’impérieux désir d’accomplir une pérégrination en territoires djihadistes ? Ainsi, la mère doit entériner l’insatisfaction d’une fille pour saisir ce qui conditionne sa métamorphose en Oum Sana récitant la sala (prière). Certes, « sa fille n’a rien à voir là-dedans », dit-elle : néanmoins Élodie s’y est laissée entraîner. Une dérive indéchiffrable aux yeux d'une mère et d'un microcosme douillettement installé dans l'indifférence. Qu'est-ce qu'Élodie comprenait du monde qui l'entourait ? Sa mère, tout aussi ignorante, ne lui en fournissait guère les clefs essentielles. On aurait, suivant ces raisons-là, souhaité qu'une suite naisse : le rétablissement, autant physique que moral, d'une fille. Bouchareb nous l'interdit : sortir du radicalisme djihadiste, ou de l'enfermement mystico-idéologique**, n'est pas chose aisée. À l'hôpital, le désarroi d'une mère - prise en plongée à l'étage inférieur et collée entre deux murs - et celui d'une fille sur son lit, la jambe mutilée, implorant le secours des frères, ne sont pas analogues : "Et Kader ? Et les autres ? Ils sont morts ? Je veux retrouver mes frères et sœursje ne serai jamais seule", s'écrie Élodie. Ils renvoient pourtant la même image, cruelle et révoltante, de l'insondable détresse humaine. Si Élodie est aveuglée, c'est forcément parce que sa mère l'était tout autant. Voilà donc incontestablement une figure d'aveuglement. Nous y détectons, chez celles-ci, ce que l'historien Marc Ferro*** appelle "le degré zéro de la conscience de l'Histoire." Celui-ci prend l'exemple du film de Losey, For King and Country, dans lequel  le soldat Hamp, accusé de désertion, répond à la question "N'étiez-vous pas engagé volontaire ?", de manière totalement déconcertante : "Oui, mon colonel. C'était pour en remontrer à ma belle-mère et à ma femme qui se moquaient de moi." En réalité, et, pour paraphraser l'historien, nous pourrions dire qu'Élisabeth et Élodie sont les actrices inconscientes d'une tragédie mise en scène au-dessus de leurs têtes. Toutes deux "s'assurent contre le vol et l'incendie, se vaccinent contre la grippe, mais ne s'assurent pas contre l'Histoire et ignorent souvent le fonctionnement de leur société." (M. Ferro). 

S.M. 


* "Pourtant, un djihad d'une tout autre nature se déroule tous les jours sous nos yeux. Il nous est accessible, c'est "la moitié du djihad ", le djihad médiatique. Les penseurs d'Al-Qaïda ont été les premiers à employer cette expression, mettant ainsi en avant l'importance d'une communication et d'une propagande qui s'émanciperait des médias traditionnels pour contrer le discours dominant. Ce nouvel impératif a été repris et repensé par les membres de l'EI, qui se sont appuyés sur les outils de communication élaborés qu'offre le XXIe siècle", écrit Wassim Nasr, diplômé de l'IRIS (in : État islamique, le fait accompli, Plon, 2016).

** Si la violence glorifiée est consubstantielle aux projets idéologiques totalitaires, elle s'accompagne toujours d'une mystique abondante, même lorsqu'elle ne procède point d'une explication de source religieuse. Ainsi, ceux qui tuent l'ennemi - l'impie chez les partisans d'Al-Qaïda ou de l'EI - et meurent au combat sont des martyrs. Le meurtre est légitimé. Des cérémonies sont organisées, à cet effet, empreintes d'une ferveur particulière. Enfin, les martyrs considérés bravent, par principe, et, à l'instar des membres des escouades fascistes, le danger et la mort. "La manipulation de Daesh (acronyme de l'État islamique), repose sur deux idées centrales : ledit martyr pourra se voir pardonner ses péchés à la première coulée de son sang, et, suivant la seconde promesse, aura la possibilité d'intercéder (chafâ'a) en faveur de 70 membres de sa famille le Jour du Jugement dernier (Akhira)." (Hasna Hussein, Hûr'in, fantasme de Daesh, 17/02/2017). Les djihadistes ont donc des rituels signifiants comme l'avaient aussi les fascistes italiens ou les nationaux-socialistes allemands. Cependant, là où les seconds placent l'appartenance à une patrie-nation au-dessus de tout, les premiers érigent l'islam, dans la littéralité des textes sacrés non historicisés, comme seul vecteur essentiel. Qu'Élodie soit d'origine belge est un facteur purement secondaire pour les djihadistes, qui de leur côté rejettent leur propre appartenance nationale, même lorsque celle-ci est séoudienne, patrie du wahhabisme et contrée d'origine du Prophète. Question récurrente cependant : dans ce serment messianique illusoire, injustement favorable aux hommes, quelle place occuperait donc notre Élodie ? 

*** M. Ferro : L'Aveuglement, Tallandier, 2015.

 

 


 

La Route d'IstanbulFrance, Belgique, Algérie. 2016. 92 minutes. Réal. Rachid Bouchareb. Scénario : R. Bouchareb, Z. Galeron, Y. Khadra, O. Lorelle.  Montage : Emmanuelle Jay. Musique : Éric Neveux. Costumes : Julie Beca. Scénographie : Noureddine Benahmed, Mira Van den Neste. Production : R. Bouchareb, Jean Bréhat - 3 B Productions, Arte France, Scope Pictures, Tassili Films. Int. Astrid Whettnall, Pauline Burlet, Patricia Ide, Abel Jafri.