Joseph ROTH, correspondant à Berlin

 

  À la fin avril 1920, le journal viennois « Der Neue Tag » cesse sa parution. Le futur romancier autrichien Joseph Roth (« La Marche de Radetzky, 1932 ; « La Crypte des capucins », 1938 ; « La Légende du saint buveur », 1939) débarque à Berlin. Ses articles de correspondant de presse vont marquer une génération d’écrivains de langue allemande. Ces textes ont été publiés et traduits en français pour « Les Belles Lettres », dans le cadre d’une collection dirigée par Jean-Claude Zylberstein, ceci en 2013. Roth parcourut Berlin dans ses moindres recoins, « tenant la chronique de la vie qu’y menaient ses habitants oubliés, les infirmes de guerre, les immigrants juifs, les criminels, la faune qui hantait les bains publics, sans compter tous les cadavres anonymes qui remplissaient les morgues… » Roth décrit un paysage de décomposition à un moment critique de l’Histoire. Ses lignes ont, bien entendu, un caractère prémonitoire. Parmi ses tapuscrits, j’en choisis un, pas forcément très « berlinois » : « Méditation devant le mur des Lamentations », écrit pour « Das Tagebuch », daté du 14 septembre 1929. L’ironie amère et déchirée qui y transparaît reflète le désespoir qui habite l’auteur de « Juden auf Wanderschaft » (« Juifs en errance », 1927).

 

     

   › « En ces jours où l’on tuait les Juifs en Palestine[1], je suis allé dans la rue des Grenadiers – et pas à Jérusalem. J’avais le sentiment qu’il convenait d’être près des survivants, plus près que des morts. J’ai fait à la rue des Grenadiers une visite de condoléances. La journée était chaude. Toutes les portes et quelques fenêtres étaient ouvertes. Ça empestait les oignons, l’hydromel, le linge et les égouts. Les Juifs stationnaient et circulaient dans la rue avec une nette propension à se tenir plutôt sur la chaussée que sur le trottoir et, de préférence, sur la bordure du trottoir, lui faisant un liséré continu. Cette manière pour ainsi dire instituée de circuler, propre à la rue des Grenadiers, n’a ni raison connue ni but explicite – c’est comme si les gens, par exemple, avaient été recrutés par la communauté israélite pour présenter un rite. Devant les étalages de fruits en plein air, il y avait d’intempestifs attroupements de femmes et d’enfants. Les caractères hébraïques des enseignes, des plaques de porte et des devantures, dont la raideur sérieuse, anguleuse et figée interrompait la rondeur enjouée des caractères romains, donnaient l’impression, bien que ne louant également que des marchandises, d’être des inscriptions tombales, les formules d’un culte, d’un rituel, d’un exorcisme. C’est par ces signes, proposant ici des harengs, des disques de gramophone et des recueils d’histoires juives, que Jéhovah s’était un jour révélé sur le Sinaï. C’est avec ces terribles lettres aux angles durs qu’il avait un jour donné aux Juifs la première terrible loi morale de l’Europe, afin qu’ils la transmettent aux peuples de la terre, qui vivaient dans la gaieté et l’insouciance. Il faut, me disais-je, un amour véritablement divin pour faire de ce peuple le peuple élu. Il y en avait tant d’autres, sympathiques, dociles et instruits : les Grecs sereins, les aventureux Phéniciens, les Égyptiens au sens artistique éveillé, les Assyriens à l’imagination énigmatique, les peuplades nordiques à la belle fougue blonde et pour ainsi dire policée, à la rafraîchissante odeur de forêt. Mais non, aucun de ceux-là ! C’est au peuple le plus faible, et pas précisément le plus beau, que la plus terrible malédiction et la plus terrible bénédiction était échue en partage, la loi la plus dure et la mission la plus difficile : semer l’amour sur terre et récolter la haine.

  Non, quand on frappe les Juifs en Palestine, point n’est besoin d’aller à Jérusalem ni d’étudier la question du mandat britannique pour savoir pourquoi les Juifs sont frappés. Il n’y a pas qu’à Jérusalem que s’élève un mur des Lamentations. La main qui châtie s’appesantit visiblement sur le dos courbé de ce peuple. Aucun des milliers de chemins qu’il a empruntés, qu’il emprunte encore aujourd’hui et qu’il empruntera n’est une issue, aucun ne mène à un but concret, terrestre – à une « patrie », à un « foyer », à un « refuge », à une « liberté ». Il est maintes occasions de reconnaître ce que l’on appelle la « volonté de l’histoire ». Elle ne se manifeste nulle part de manière aussi importune que dans les multiples rues des Grenadiers, où les Juifs passent plus qu’ils n’habitent. (Cette continuelle agitation n’est pas de nature pathologique ni dégénérative, mais historique.) C’est manifestement la secrète « volonté de l’histoire » que ce peuple n’habite pas un pays, mais aille sur les routes. Et à cette inquiétante volonté correspond l’inquiétante disposition d’esprit des Juifs. Ils s’insurgent contre eux-mêmes, en cherchant un « foyer ».

  Ils ne sont pas une nation, mais une super-nation, peut-être l’anticipation de la forme future de toute nation. Depuis longtemps déjà, ils ont dépouillé ces formes grossières de la « nationalité » : État, guerres, conquêtes et défaites. Ils ont converti des incroyants, par le fer et par le feu, ont été eux-mêmes en grande partie convertis par le fer et par le feu à d’autres croyances. Ils ont déjà derrière eux les phases primitives de l’«histoire nationale » et de la « géographie politique ». Il ne leur reste que cette forme de « nationalité » ; l’épreuve de vivre en étrangers parmi des étrangers, parce qu’ils sont « autrement ». Leurs « liens nationaux » ne sont plus d’ordre matériel. Ils n’ont même plus de communauté de physionomie absolue, même plus une forme de foi déterminée. Car la religion des pères est pour ainsi dire passée dans le quotidien commun des petits-enfants, elle est devenue une forme de la vie, de l’alimentation, du sommeil et de l’acte sexuel, du commerce, du travail et des études. Cependant, les conditions de l’environnement extérieur étaient à la fois plus attirantes et plus contraignantes qu’une religion dissoute dans des règles. On ne peut s’y conformer si l’on veut vivre. Or, au-dessus de tous les commandements de la religion juive, il y a le plus impitoyable : celui de vivre. Chaque nouvelle journée exige une nouvelle concession. On ne se détache pas de la croyance des pères – c’est la croyance qui se détache des petits-enfants ou se sublime en eux, déterminant leurs pensées, leurs aspirations, leur manière d’agir. La religiosité devient une fonction organique de l’individu juif. Un Juif remplit ses « devoirs religieux », même lorsqu’il ne les remplit pas. Il est religieux du seul fait qu’il est. Il est juif. Tout autre doit, le cas échéant, faire profession de sa « foi » ou de sa « nationalité », elle n’est automatique que chez le Juif. Il est identifié jusqu’à la dixième génération. Là où s’arrête un Juif, surgit un mur des Lamentations. Partout où s’installe un Juif, naît un pogrome…

Que l’on comprenne enfin que le sionisme ne peut être qu’une tentative amère, qu’il signifie une dégradation momentanée et peut-être nécessaire du judaïsme ou, pour le moins, le retour à une forme d’existence nationale primaire et déjà dépassée. Il se peut qu’il ait empêché ou gêné l’ « assimilation » d’individus ou de groupes entiers, ce qui explique qu’il essaie de gagner à lui tout de suite le peuple tout entier. Et s’il revendique la tradition belliqueuse des Juifs, on est en droit de lui opposer qu’il a moins besoin de s’enorgueillir de la conquête de Canaan que de la Bible, des Psaumes et du Cantique des Cantiques ; que, en outre, le présent des Juifs est peut-être encore plus grand que leur passé, parce qu’il est plus tragique…  

  Peut-être serait-il même plus « pratique », plus « politiquement réaliste », que les jeunes Juifs qui « retournent » aujourd’hui en Palestine le fassent avec la conscience d’être plus les descendants des prophètes et des prêtres que ceux des Macchabées[2]. J’ai acheté, au cours de ma promenade dans le ghetto de Berlin, quelques journaux nationalistes juifs des pays de l’Est de l’Europe. Leurs comptes rendus des combats en Palestine ne se distinguent en rien des correspondances de guerre que nous nous rappelons avoir lues dans nos propres journaux.

  C’est avec les mêmes terribles caractères gras, en comparaison desquels le sang des hommes fait figure de liquide innocent, que ces feuilles ont parlé des « victoires sur les Arabes. » Et l’on a pu lire avec effroi et noir sur blanc, dans le jargon bien connu des chroniqueurs militaires, que, Dieu merci, il ne s’agissait pas cette fois de pogromes, mais de véritables « combats ». On a pu constater à cette occasion la fausseté de l’opinion selon laquelle les Juifs seraient plus intelligents, mais ils sont même parfois plus bêtes. Non seulement ils ne courent pas en avant du temps, mais ils restent derrière lui. Ils imitent la toute récente faillite des idéologies européennes. Ils commencent précisément aujourd’hui à prendre leurs bains d’eau ferrugineuse garantis d’origine juive. Qu’ils se soient défendus en Palestine, cela va de soi, de même qu’il est honteux qu’ils aient été attaqués. Mais qu’ils se fassent confirmer leur héroïsme par les journaux – eux qui ont été des héros hors du commun pendant de longs millénaires, et sans faire de phrases -, voilà qui prouve définitivement que les Sept Sages de Sion qui présideraient au destin du peuple juif n’existent pas en réalité. Il existe en revanche quelques centaines de milliers de Fous de Sion, qui ne comprennent pas le destin de leur peuple. »

Joseph ROTH

 

 

 



[1] À aucun moment, le Sultanat mamelouk (Égypte) puis l’Empire ottoman (Turquie) n’utilisèrent officiellement le terme de « Palestine » dont l’origine étymologique provient des  Philistins, peuples fixés jadis sur une bande côtière du sud-ouest de l’antique terre de Canaan, circonscrite entre la bande de Gaza et Jaffa [ hébreu : פְּלִשְׁתִּיםpelištīm]. Il n’existait pas, sous ces deux potentats, d’entité administrative distincte qui puisse s’appeler ainsi. Ce sont les puissances alliées qui ont appliqué cette définition (Conférence de San Remo, avril 1920) à une portion de territoires arabophones.  Le Comité supérieur de ladite Conférence, composé de représentants britanniques, français, italiens, grecs, belges et japonais, plaça la Palestine sous mandat britannique. Le mandat avait pour objectif la mise en place en Palestine d’un « foyer national pour le peuple juif sur la base du lien historique existant entre le peuple juif avec la Palestine dans le but de reconstruire leur foyer national dans ce pays, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existantes en Palestine », tel que défini par la Déclaration Balfour de 1917 et repris dans les dispositions du mandat. Il sera appliqué, comme les autres mandats, par la SDN (Société des Nations) lors du traité de Sèvres (10 août 1920). Avant 1947, date de l’Assemblée générale de l’ONU qui consacre la partition entre État juif et État arabe, le terme « Palestine » est aussi utilisé par les organisations sionistes. On évoque un « foyer juif en Palestine ». Cependant, avant 1947 également, et face à l’émigration régulière des populations juives, la Palestine mandataire est traversée de conflits intercommunautaires. Roth fait référence à une révolte arabe déclenchée en 1929. Quelques mois auparavant, la communauté juive sioniste organisait une commémoration devant le Mur des Lamentations. Elle fut interprétée comme une provocation par les organisations arabes. Ce qui provoqua des incidents. Des rumeurs circulaient, en même temps, au sujet d’un complot juif dont l’objectif serait de s’emparer des lieux sacrés musulmans (« Bayt al-Maqdis » بيت المقدس). Tout cela aboutissait à des émeutes brutales – massacres à Hébron puis à Safed (113 tués juifs). Il y en aura d’autres plus conséquentes. On peut effectivement constater la « renaissance d’une Palestine juive ». Autre phénomène, plus inquiétant celui-là : la fondation d’une organisation sioniste révisionniste en 1925, créée par Zeev Jabotinsky. qui s’oppose, tout à la fois, à la politique britannique et à la stratégie de conciliation de Chaïm Weizmann, président de l’Organisation sioniste mondiale. Weizmann (1874-1952), chimiste de renom, avait mis au point l'acétone qui servit à la fabrication d'un explosif utilisé par la Royal Navy, au cours de la Première Guerre mondiale. Lloyd George l'en remercia en offrant son appui à sa volonté d'édifier un Etat juif. Weizmann participa à l'élaboration de la déclaration Balfour qui ne tint aucun compte des avis et des inquiétudes des populations arabes de la région. Néanmoins, en homme lucide, Weizmann fut un des rares hommes de l'époque à tenter de comprendre les aspirations du nationalisme arabe. Cependant, les occasions de rapprochement entre le sionisme des origines - les sionistes généraux, situés au centre-droit, et le Mapaï plutôt de gauche - et le nationalisme arabe seront perpétuellement contrariées et mises sous le boisseau. Quant à Jabotinsky, défait à son époque, l'avenir lui aura assuré un bel "avenir" : il n’est ni plus, ni moins que l’ancêtre non uniquement de la Haganah puis du Hérout, mais du Likoud actuel de M. Netanyahou. Quoi qu'il en soit, depuis la fin du XVIIIe siècle, la Palestine sera modelée par des vagues d’immigration (aliya). Natif de Galicie, Roth a donc connu la vague de 1919-1923, composée essentiellement de Juifs de Russie et de Pologne puis celle de 1924-1928, deux fois plus importante. Au moment où Hitler accède au pouvoir, le phénomène prend encore plus d’ampleur – 225 000 Juifs dont 45 000 d’origine allemande. En 1934, Joseph Roth, désormais fugitif à Paris, y meurt, quatre mois avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, malade, alcoolique et désargenté (MiSha).

 

[2] Joseph Roth rappelle ici un chapitre de l’histoire de l’Antiquité. Les Macchabées  (en hébreu :Makabim), dont deux Livres de la Bible catholique y sont consacrés, sont une famille juive entrée en résistance contre la politique d’hellénisation promue par la dynastie Séleucide (IIe S. avant J.C). Le surnom de Maccabée fut aussi porté par Judas, le troisième fils de Mattathias, promoteur de cette révolte contre les Séleucides. Si l’écrivain autrichien y fait référence c’est parce qu’elle provoqua un conflit interne au peuple juif, opposant des traditionnalistes à des Juifs hellénisants plus ouverts au métissage culturel. Ces tensions ne sauraient, à elles seules, expliquer l’insurrection des Maccabées en Judée séleucide et leur avènement au pouvoir en 157 (ou 152) qu’on nommera royaume des Hasmonéens. En Judée, une guerre civile éclata entre les deux factions. Les troupes séleucides tenteront de remettre de l’ordre. Inquiet, Antiochos IV, le souverain de la dynastie, plus préoccupé de calmer ses arrières que de résoudre le problème en son fond, promulgue un édit catastrophique qui prononce la suppression de la Loi (Torah) [168 avant J.C]. Antiochos IV qui n’était pas foncièrement intolérant n’avait pas saisi qu’en supprimant les pratiques cultuelles juives, il prononçait l’abolition du judaïsme ! L’historien juif Flavius Josèphe a repris la relation de ces évènements dans sa « Guerre des Juifs » (MiSha).