La viaccia (1961, M. Bolognini) : Le Mauvais chemin


«Oui, dans ce jardin d'Italie, sur cette terre sacrée de Dante, fleurissaient la mesquinerie, la tromperie, l'hypocrisie, la bêtise et les ragots. Je ne crois pas qu'il y ait de pays où le ciel soit plus haut et plus pur ; pourtant, on y respirait alors la plus plate et la plus arrogante servilité. [...]

Et pourtant, quelle belle époque en vérité ! Ah, les cigares toscans à deux quattrini, avec lesquels aucun cigare en Europe ne pouvait rivaliser ! Et pour cinq paoli on pouvait se procurer un tonneau de vin - et quel vin ! Les impôts, alors, étaient presque inexistants et les fonctionnaires tous honnêtes. Au théâtre, on s'amusait grâce à Stenterello et à ses vers ambigus. Mais on pouvait se permettre une autre distraction : celle du commerce des femmes. Il y avait alors une prostitution délicate, un peu maniérée ; elle se cachait bien, mais se laissait deviner. Tout ceci, il faut le dire, était dissimulé sous un grande décence, une dignité sociale largement exhibée.»

M. Pratesi, L'eredità.


 

 1.    Le roman et l’écrivain :

 

 L’eredità, publié en 1889, est le roman qui inspire le film de Mauro Bolognini, sorti en 1961. Cet ouvrage s’impose désormais comme un classique de la littérature italienne. Son auteur resta, en son temps, méconnu. On le classait, avant tout, comme un prosateur typique de la Toscane. C’était sous-estimer sa valeur réelle. Un roman comme L’eredità traverse à la fois les époques et les publics et, de fait, offre un réel intérêt pour le cinéma. Le décorateur Pierino Tosi mit Bolognini sur la piste. Il avait lu l’œuvre éditée chez Bompiani et revue par l’écrivain florentin Vasco Pratolini. Ce dernier participa ensuite à l’adaptation scénaristique, aux côtés de Massimo Franciosa et Pasquale Festa-Campanile. La conjonction entre Mario Pratesi (1842-1921), Vasco Pratolini et Mauro Bolognini est chose logique si l’on connaît ces trois personnalités.

Mario Pratesi n’abandonna jamais sa province. L’homme fut cependant un chaud partisan de l’unité italienne. Il considérait celle-ci comme l’unique perspective fondée sur une réalité intangible, au-delà d’une multiplicité d’aspects régionaux, de cultures particulières et de dialectes composites qu’il eût été sage de ne pas étouffer. Ancré en Toscane, Pratesi n’en demeura pas prisonnier. Il jetait sur celle-ci un regard qui la situait dans une perspective plus élargie et non compassée. Il est vrai qu’il eut l’occasion de voyager à travers la péninsule – il fut inspecteur d’Académie – et d’approfondir son horizon culturel. L’influence de Zola, des frères Goncourt et de Charles Louis Philippe sur son œuvre a déjà été signalée. Pietro Bianchi rappelle ce qui constitue une des particularités de Pratesi : « Unique, l’écrivain l’est aussi parce qu’il a intensément souffert de « l’aliénation capitaliste ». Vivant dans les années de la crise, quand notre pays passa de l’économie artisanale somnolente à l’économie impitoyable de l’industrie moderne, Pratesi, bien qu’il fût personnellement hors de cause grâce aux traitements ministériels (la simple réalité éthique de l’État !) avait un œil assez aigu pour voir la faillite de l’impulsion romantique qui avait amené l’unité. C’est un regard mélancolique et profond qu’il pose sur l’Italie nouvelle. » [1] Ce regard mélancolique et profond sur une Italie plus récente, Bolognini, quant à lui, ne s’en départira qu'en de rares instants. Une autre caractéristique mérite d’être soulignée : Pratesi tempère le naturalisme d’un Zola ou le vérisme d’un Verga d’un romantisme discret et équilibré qui laisse la place à un idéalisme raisonné. C’est là encore un penchant qui le rapproche de Mauro Bolognini. S’agissant de L’eredità, le livre repose essentiellement « sur la confrontation de deux mondes : le monde agricole et le monde citadin – le premier disparaissant peu à peu au profit du second. » (J. Dupré) [2] Harassée d’un labeur piètrement récompensé, la paysannerie rejoint la cité dans l’espoir d’une vie meilleure. Mauro Bolognini aborde là encore un thème qu’il connaît et qui le touche personnellement.

 

2. L'adaptation à l'écran : De L'eredità à La viaccia

 

 Dans l'œuvre de Mario Pratesi, on y découvre incontestablement les germes d'une histoire aux résonances toujours contemporaines. Campé en 1822-1823, le roman fut écrit en 1880 et l'esprit de l'époque ressortait nettement. Le romancier avait en réalité déplacé les dates. Mauro Bolognini, Piero Tosi et la producteur Alfredo Bini prirent la décision intelligente de le replacer à la fin du XIXe siècle. Au demeurant, une pareille résolution avait l'avantage de faciliter la recomposition d'un décor et d'ameublements adéquats. Enfin, l'action du film se plaçait dans une période historique plus passionnante, plus riche en événements : les balbutiantes années de l'unité italienne, l'émergence de troubles sociaux, l'anarcho-communisme qui, à travers l'AIT (Association Internationale des Travailleurs), définit à Florence, en 1876, les principes d'un communisme libertaire. « À ce moment-là, explique Alfredo Bini, le film n'avait plus qu'à courir : nous avions l'histoire d'amour, l'arrière-plan historique et cette confrontation de paysans toscans qui nous tenait à cœur. [...] » 

S'il existe bien chez Pratesi une ferme rurale inhospitalière, située en face d'un cimetière - les Casamonti sont des paysans-fossoyeurs, donc des paysans périphériques ; les catacombes indiquant la proximité avec les murs d'une commune -, le domaine n'est, en revanche, jamais nommément désigné. La viaccia est donc une idée imputable au scénario. On en saisit d'emblée le double sens contradictoire. Où donc se trouve le mauvais chemin Un conflit se joue entre générations - celle de Stefano (Pietro Germi) et celle d'Amerigo/Ghigo (Jean-Paul Belmondo). Ce mauvais chemin n'est-ce pas ces terres ingrates et sans avenir auxquelles s'attache le paysan fruste et têtu ? Amerigo ressent l'impérieux besoin de s'en émanciper. « Je n'ai pas votre maladie, dit Ghigo à son paternel. Pour vous la terre est la prunelle de vos yeux. Vous asserviriez le monde pour un bout de terre. » N'est-ce pas également cette Florence mesquine que Bolognini et son opérateur, Leonida Barboni, filment, essentiellement sous son aspect humide, blafard et pluvieux (la Florence noire et hivernale de Stendhal) - les parapluies féminins, réminiscence de Seurat et des peintres de l'époque ? Et, tout autant, cette ruelle obscure - Via dell'amore -  s'abrite le lupanar qui tient prisonnière la jeune Bianca (Claudia Cardinale) dont s'est amourachée Ghigo ? Il est parfaitement clair qu'on retrouve un thème cher au cinéaste. Aussi, la jeune prostituée incarnée par la Cardinale ne pouvait pas se limiter à la Zaïra schématique que brosse Mario Pratesi. Du reste, elle n'occupe, à vrai dire, dans le roman qu'un chapitre - le 6e - et ce qu'il faut retenir, avant tout, c'est la distance et le pragmatisme que toute femme du bordel doit avoir à l'égard du client. La Bianca de Bolognini n'oublie pas cet aspect. Toutefois, le cinéaste, en homme moderne, ne veut pas réduire son observation. Il s'attache, bien plus que le romancier, à voir une femme derrière la prostituée (« La putain qui réfléchit », affirme Bianca, et le propos ne se trouve nulle part dans L'eredità.)  On découvre un récit dans le destin de Bianca - il n'existe point chez Pratesi : chez l'écrivain, la dame est uniquement « une pâle Psyché » campagnarde métamorphosée en « Junon à la Rubens » dédaigneuse et arrogante. Bolognini ne peut évidemment pas nous montrer l'ancienne domestique. Mais, il ouvre, en revanche, la porte qui lui permet d'épancher son cœur.  Aussi, la Bianca de La viaccia préfigure d'autres visages de femmes chez Bolognini : en premier, la couturière Berta de Bubu de Montparnasse (1971), jouée par Ottavia Piccolo. De fait, Bolognini ne désinscrit pas le phénomène de la prostitution de la question cruciale de la condition féminine en Italie et au-delà. Au final, c'est bien d'amour qu'il s'agit et d'amour entre un jeune homme et une jeune femme, tous deux étouffant sous la gangue des rapports socio-économiques d'une Italie encore asservie et moyennâgeuse.  C'est leur propre histoire et leurs propres rêves, illustrés par la Rhapsodie de Debussy, qui rapprochent Bianca et Ghigo (« Existent-elles ces routes où l'on peut marcher main dans la main ? », interroge Bianca.) On renoue ici avec l'éternelle aspiration à la liberté individuelle, celle-ci ne pouvant être déconnectée de la problématique des conditions concrètes qui la favorisent. 

La viaccia est donc une réapropriation intelligente du roman. L'infidélité de Bolognini est salutaire dans la mesure où elle lui permet d'explorer un arrière-fond que Pratesi n'intègre pas. Le noyau obsédant demeure pourtant. La tragédie de la cupidité - l'héritage - n'occupe certes pas l'espace entier du film, mais celle-ci est directement définie : dès la première séquence, et assez brutalement, la mort du patriarche Margaritone, rappelée ensuite, en image-miroir, à travers l'agonie du marchand de vin, l'oncle Nando (Paul Frankeur). À chaque fois, on remarquera l'attitude impertinente d'Amerigo Casamonti, pourtant désigné comme héritier définif et exemplaire. Gian Piero Brunetta (« Mauro Bolognini », Rome, Istituto Poligrafico dello Stato, 1977) en soulignait jadis la signification profonde en tant qu'aperçu des mutations sociologiques et anthropologiques de la société italienne. « Dans La viaccia, écrivait-il, le sens du conflit entre la ville et la campagne, qui dans L'eredità Ferramonti sera le conflit entre la désagrégation d'une famille patriarcale et l'apparition d'une nouvelle classe d'arrivistes, de bureaucrates et d'hommes politiques, porteuse d'une nouvelle moralité, offre déjà les termes de l'affrontement entre les structures d'un passé à transformer et le visage d'une société contemporaine avide jusqu'au vol. [...] » En humaniste éclairé, Mauro Bolognini mesurait la nécessité des transformations, mais aussi les risques et les dégâts effectifs. Or, la figure d'Amerigo interpelle forcément : qu'est-ce qui permettra à ce jeune homme-là, d'être autre chose qu'un rural borné transmué en citadin parvenu et corrompu ?  « S'il lui reste la moindre lueur en elleà toi de la transformer en flambée », lance, au sujet de Bianca, l'anarchiste Dante à Amerigo. Croit-il néanmoins qu'Amerigo n'en soit point concerné ? Le fils Casamonti n'est pas encore prêt à rejoindre cet idéal. Mauro Bolognini insère là un personnage, l'anarchiste, et une réalité que Mario Pratesi n'avait pu inclure. Le cinéaste esquisse, tout autant, un motif, celui de l'éveil hypothétique de la conscience politique du paysan devenu ouvrier. Lequel motif surgira, de manière plus affirmée, dans deux réalisations ultérieures, Metello (1970) et Libera, amore mio (1975). 

 

3. L'esthétique chez Mauro Bolognini

 

 Jacques Lourcelles jugeait, à propos de Bubù, que Bolognini avait été l'un des grands plasticiens du cinéma contemporain. Sans doute conscient des griefs dont celui-ci était ponctuellement l'objet, le critique français ajoutait, en même temps, que ses capacités s'exprimaient aussi sous l'angle social et politique, et avec une rare intensité. Au fond, la qualité du cinéma de Bolognini provenait justement de la synthèse miraculeuse entre ces deux dimensions. 

Dans tous les cas, réussi ou moins achevé, le travail de Bolognini procédait d'une identique volonté, d'un effort patient et persévérant de vérité. Une forme de réalisme au service de l'art ou une tentative artistique au service de la réalité. S'agissant de La viaccia, Bolognini, secondé par des collaborateurs au talent immense - Piero Tosi, Flavio Mogherini, Leonida Barboni -, quêta avec minutie l'authenticité des lieux, des situations historiques, des décors, des vêtements et plus encore des personnages, non pour elle-même évidemment, mais pour accroître l'indispensable cohérence et le frémissement intérieur nécessaires à la compréhension d'une époque. Cette tâche recouvrait un autre objectif, d'ordre éminemment psychologique et artistique. Gian Piero Brunetta établit dans cette démarche, et, à juste raison, une opération d'anamnèse quasi proustienne. « Il y a, note-t-il, dans la recréation de la campagne et de la Florence fin de siècle une sorte de point de départ d'un itinéraire de la mémoire. » 

Le réalisateur plaça La Dame au petit chien (1960), film de Iossif Kheifitz, inspirée de la nouvelle d'Anton Tchekhov, en tant que modèle de sa propre démarche. Il n'y avait rien là, affirmait-il, que de plus discret, de plus élégant et de plus vrai que les vêtements portés par Iya Savvina campant le rôle de l'Anna Sergéïevna du dramaturge russe. Bolognini et Tosi avaient une connaissance ahurissante des modes pratiquées à chaque période de l'histoire. Tosi confiait ainsi : « Quand j'ai demandé au bottier les chaussures pour femmes, il ne voulait pas comprendre que les bottines et escarpins devaient avoir une forme XVIIIe et non fin XIXe. Il y eut à ce moment-là une mode particulière qui eut du succès. C'était un retour au XVIIIe, la pointe était légèrement recourbée à l'orientale et le talon bobine. Ce sont les chaussures des femmes peintes par Longhi. »  La viaccia intercepte donc un art pictural - Toulouse-Lautrec ou les macchiaioli comme Telemaco Signorini ou Cecioni - , de la photographie d'époque - les séries de clichés Alinari datant de 1880, et un art vestimentaire ou d'intérieurs toujours très pertinents. Mauro Bolognini fut également soucieux de contrevenir aux stéréotypes : les prostituées n'ont pas le physique qu'un cinéma paresseux leur donne et qui n'est autre que le reflet des conditionnements masculins du XXe siècle. Tosi confie : « Mauro a voulu des femmes correspondant à celles qui devaient habiter les maisons closes de l'époque. Des femmes sans réelle beauté, grassouillettes, sans âge, au corps déjà abîmé mais rehaussé par tous les artifices du plus facile sex-appeal : poitrine remontée grâce au bustier, hanches accusées, coiffures riches et compliquées. [...] des femmes jamais vues au cinéma, de ces femmes que, personnellement, nous n'avons rencontrées que chez Toulouse-Lautrec. »

Avec Mauro Bolognini, nos temps disparus se raniment. Alors, parce que nous les entendons un peu plus distinctement, notre âme renaît à la vie. Restauré, La viaccia produira sûrement ce prodige.

Le 28/10/2019.

MiSha.  

 

  •  Au cinéma le 6/11/2019, en version restaurée

 

 


 



[1] Le mauvais chemin de Mauro Bolognini, P. Bianchi, trad. M. Causse, Buchet/Chastel, Paris, 1961.

[2] Postface à l’édition du roman publié en français, La viaccia. La fosse aux ours, Lyon, 2013.

 

 

 

 

 

 


La viaccia (Le Mauvais chemin). Italie, France - 1961. 106 minutes. Noir et blanc. Réalisation : Mauro Bolognini. Scénario : Vasco Pratolini, Pasquale Festa Campanile, Massimo Franciosa, d'après le roman L'eredità, de Mario Pratesi (1889). Photographie : Leonida Barboni. Opérateur : Ajace Parolin. Décors : Flavio Mogherini. Costumes : Piero Tosi. Son : Mario Amari. Montage : Nino Baragli. Musique : Piero Piccioni (extrait de Rhapsodie pour saxophone et orch. de C. Debussy). Production : Alfredo Bini (Arco Film), Lionello Santi (Galatea), Goffredo Lombardo (Titanus Rome), Société Générale Cinématographique (Paris). Directeur de production : Gianni Minervini. Interprétation : Jean-Paul Belmondo (Amerigo Casamonti), Claudia Cardinale (Bianca), Pietro Germi (Stefano, le père d'Amerigo), Emma Baron (Giovanna, la mère d'Amerigo), Paul Frankeur (l'oncle Ferdinando), Marcella Valeri (Beppa), Gabriella Pallotta (Carmelinda), Romolo Valli (Dante, l'anarchiste), Paola Pitagora (Anna, la compagne de Dante). Sortie en France : 13/06/1961.

Préambule :

1885. Dans une ferme agricole, exploitée en métayage et située aux environs de Florence, le patriarche Margaritone Casamonti se meurt. Le vieillard réunit sa famille et leur confie ceci : "Ouvrez bien vos oreilles parce que je n'ai plus beaucoup de souffle... La Viaccia a toujours été aux Casamonti. Aussi, moi mort, je ne veux pas qu'on la perde. Il ne faut pas la vendre ! Jamais !", s'écrie-t-il. De fait, il lègue le domaine à celui de ses fils qui le cultive avec lui, Stefano, le père d'Amerigo. Plus tard, l'aîné, Ferdinando, se propose toutefois de le racheter à son propriétaire, en déclarant qu'ayant ni femme, ni enfants, La Viaccia reviendrait forcément aux Casamonti. Il retourne ensuite en ville, en compagnie d'Amerigo, lequel travaillera désormais dans sa boutique de marchand de vin. À Florence, où il fait quelques escapades, Amerigo est fasciné par Bianca, une jeune femme d'une beauté exceptionnelle. Il découvre qu'elle vend ses charmes dans une maison close. Dès le premier soir, il vole de l'argent dans la caisse de son oncle pour continuer à la fréquenter...   

T. Signorini (1835-1901). Via de' Malcontenti, Firenze.

T. Signorini. Via Torta, Firenze. 1870.

T. Signorini. Settignano (Firenze)

T. Signorini. Bottega di fornaio di Settignano. 1899-19

T. Signorini La toeletta del mattino, 1898.

«La viaccia» 1961 Claudia Cardinale
«Mauro (Bolognini) et Pierino (Tosi) étaient deux poètes à la recherche du temps perdu : ils évoluaient, absorbés, au milieu des vieux vêtements, des dentelles et des falbalas comme ensorcelés par la poésie du souvenir. Claudia entra dans la danse, elle fut prise par le rythme de l'histoire, elle oublia le reste, les filles de joie et tout.»