Le Dictionnaire subjectif : Amants (Les) (1958, Louis Malle)


 

Un vendredi soir, un film et deux ou trois critiques (29/06/2018)

 

  • Les Amants ( France - 1958, Louis Malle) ****

 "Dans "Les Amants", il n'y a pas à vrai dire d'érotisme, parce que "l'érotisme est une frustration". Or, Louis Malle ne dérobe jamais Jeanne Moreau à nos regards. Sa nudité est aussi belle, aussi âpre, aussi entière que son élégance. Il n'y a rien là qui flatte une sensualité de mauvais aloi : seul le sens esthétique est satisfait. De sorte qu'on peut reprendre l'adage platonicien qui veut que tout ce qui est beau soit forcément bon et moral." (H. Chapier).

"Louis Malle a réalisé le film que tout le monde porte en son cœur et rêve de concrétiser : l'histoire minutieuse d'un coup de foudre, le brûlant "contact de deux épidermes" qui n'apparaîtra que beaucoup plus tard comme "l'échange de deux fantaisies". (F. Truffaut).


 Scénario : L. Malle et L. de Vilmorin, d'après "Point de lendemain" de Dominique Vivant, baron de Denon (œuvre parue en 1777). Photographie : Henri Decae. Interprètes : Jeanne Moreau, Alain Cuny, Jean-Marc Bory, Judith Magre, José-Luis Villalonga. 88 minutes. Prix spécial du jury au Festival de Venise 1958.

 


 


 

Les Amants. J.-M. Bory, J. Moreau, A. Cuny

J.-M. Bory, J. Moreau

Le Dictionnaire subjectif : America America (1963, Elia Kazan)


Un vendredi soir, un film et deux ou trois critiques (6/07/2018)

 

 

  • America America  (États-Unis - 1963, Elia Kazan) ****

« America America, c’est la boîte de Pandore. Quand on l’ouvre, le pire survient. Et le pire contraint ce jeune Grec, si pur, si désintéressé, en ses débuts dans l’existence, à tendre la main, à quêter le quartier qui, s’imagine-t-il, lui permettra d’humilier son prochain. Kazan est catégorique : « Le petit cireur de chaussures deviendra un dur des rues de New York. » Et il ajoute : « Je pense toujours qu’un riche est forcément un salaud. » (G. Guégan)

« C’est à la fois une autobiographie déguisée, le scénario d’un film qu’il avait peine à monter et le décorticage, un peu laborieux, de personnages qui ne prendront vraiment corps qu’au tournage : un pense-bête à l’usage d’un réalisateur parvenu au faîte de sa carrière, qui voit refluer brusquement tous les fantômes de sa jeunesse et souhaite y mettre bon ordre avant de les faire revivre à l’écran. » (C. Beylie)

« À la violence de l’oppression ottomane répond la cruauté de l’American Way of Life, où les pauvres et les minorités sont des victimes toutes désignées. Si Stavros (ndlr : le héros) a retrouvé son sourire, c’est au nom du Keep smiling ! Un sourire qui proclame : « Je suis devenu américain. » […] le sourire malin d’un gars qui a compris la musique, selon le découpage du film. […] Autrement dit : Stavros est devenu assez dur, assez amoral pour survivre dans une société où l’argent est roi. Pour Kazan, il représente tous les immigrants qui ont bâti l’Amérique depuis ses origines […] » (M. Henry Wilson).


Réalisation et scénario : E. Kazan, d’après son roman autobiographique. Musique : Mános Hadjidákis. Photographie : Haskell Wexler. Interprétation : Stathis Gialellis (Stavros), Frank Wolff (Vartan), Harry Davis (Isaac). 168 minutes. « Mon nom est Élia Kazan, je suis Grec par les origines, Turc par la naissance et Américain parce que mon oncle a fait un voyage. »


 


 

America America. S. Gialellis.

Le Dictionnaire subjectif : Antoine et Antoinette (1947, Jacques Becker)


Un vendredi soir, un film et deux ou trois critiques (13/07/2018)

 

 

  • Antoine et Antoinette (France - 1947, Jacques Becker) ****

"Au travers d'une anecdote simple [...] J. Becker propose une chronique juste, chaleureuse, tendre et humoristique de la vie d'un couple d'ouvriers parisiens de l'après-guerre [...] description sociale toute en nuances, rythme nerveux, beauté et précision des gestes, des mots et des objets : un film fragile, tout en grâce et en légèreté." (J. Magny).

"On retrouve dans ce film la passion de Becker pour les personnages féminins : Antoinette, contrairement à Antoine, est détachée des problèmes financiers et matériels, elle trouve la liberté dans leur amour." (Présentation Institut-Lumière 2011). 

"Autre étiquette associée à Antoine et Antoinette, celle du film gai. Un réalisme gai : c'est en ces termes que Françoise Giroud définit le projet partagé avec Becker, en l'opposant au réalisme poétique venu des années trente - et au fatalisme écrasant qui le gouvernait. D'autres interprétations, plus récentes, font prévaloir la "liberté" que prônerait le récit, et qui passerait paraît-il par le personnage féminin... Qu'on nous permette d'y voir moins un exercice de la liberté qu'une observation, minutieuse et fine, des mécanismes de l'aliénation. [...] Libres, les prolétaires d'Antoine et Antoinette ? Pas davantage que les hors-la-loi du Grisbi ou les prisonniers du Trou. Mais regardés avec amour." (N. Herpe in : L'Écran Rouge, Syndicalisme et cinéma..., Les Éditions de l'Atelier, 2018).


Réalisation : J. Becker. Scénario : F. Giroud, M. Griffe, J. Becker. Photographie : Pierre Montazel. Musique : J.-J. Grunewald. Interprétation : Roger Pigaut (l'ouvrier typographe, Antoine), Claire Mafféi (l'employée de Prisunic, Antoinette), N. Roquevert, A. Poivre, G. Modot. 84 minutes. Grand prix d'Honneur au Festival de Cannes 1947.


 


 

 

Antoine et Antoinette. R. Pigaut et C. Mafféi.

Le Dictionnaire subjectif : Arbre aux sabots (L') (1978, E. Olmi)


 

Un vendredi soir, un film et deux ou trois critiques (20/07/2018)

 

  • L'Arbre aux sabots / L'albero degli zoccoli (Italie - 1978, Ermanno Olmi) *****

 


 

- Avant-propos :

« Mal payé, mal logé, mal nourri, accablé par un travail écrasant qu’il accomplit dans les conditions les plus insalubres qui soient, pour le paysan chaque conseil d’épargne est une ironie, chaque loi qui le déclare libre et égal à tout autre citoyen est un sarcasme amer. À lui qui ne sait rien de ce qui se trouve au-delà de sa commune, le nom même d’Italie signifie service militaire, signifie impôt, signifie toute-puissance des classes aisées. […] Le percepteur et le carabinier : voilà les seuls missionnaires de la religion de la patrie au milieu des masses abruties de nos campagnes. » (Baron Sidney Costantino Sonnino, futur Président du Conseil, intervenant au Parlement en 1880).


Seuil :

Cour 

Ermanno Olmi chérissait, au fil des ans, et, au coin secret de son âme, « L’Arbre aux sabots ». Sans doute, devint-il réalisateur afin d’y traduire en images cette chronique merveilleuse, d’en conserver les sortilèges d’une poétique de l’oralité contadine ; afin justement de rendre à l’intime, le personnel dirions-nous, sa vocation instantanée à l’intemporel et l’universel. Nos histoires, entrelacées et multipliées, aussi surprenantes et variées qu’elles puissent être, ne sont au fond que l’expression de notre humanité. Comment pourraient-elles survivre si nous cessions d’en alimenter le feu ? Question : Par quel détour miraculeux aurait-on pu préserver, dans leur pureté inaltérée, l’exacte mémoire de ces récits ?  « Je n’en sais rien, affirmait le cinéaste lombard. De toute évidence la mémoire opère ses choix : elle maintient certaines choses plus vivaces ; mieux encore, elle vous les restitue au moment même où vous avez besoin qu’elles soient restituées. Peut-être existe-t-il une forme de « biologie de la mémoire » : quand on a besoin de certains corps ou de certains anticorps, la mémoire les sécrète… […] Le village où nous avions tourné se trouve à peu de kilomètres de celui de mon enfance. Mon père était de Romano, à côté de Brescia, et ma mère de Treviglio, à côté de Bergame. » (in : « Positif » n° 210/1978). Bien sûr, « L’albero degli zoccoli », situé dans une province de l'Italie du Nord, insinue l’extinction regrettée et préjudiciable d'une conception panthéiste de la vie, de la terre et du travail. Le circonscrire dans l’espace étriqué d’une veillée funèbre serait néanmoins erroné : l’actualité immédiate – celle d’un environnement, d’une agriculture et d’animaux contaminés - rend de plus en plus troublante la contemplation d’un réalisateur – décédé ce 7 mai 2018 - qui perpétua, jusqu’à son dernier souffle, la foi en un monde épris de respect et de dignité.   

 

S.M.

 

              

 

"Avant tout, ce n'est pas une reconstitution rigoureuse, scientifique. Je suis retourné dans cette ferme de ma mémoire comme il y en avait beaucoup quand j'étais enfant." (E. Olmi).

"Cette sérénité du ton, accordée au rythme des saisons qui découpent le film, fait toute sa force. Sans décoller du quotidien pour faire la leçon à l'histoire, ou à ces paysans qui l'écrivent, sans charger de positivité un héros ou un commentateur éclairant les perspectives, il dit, d'une voix unie, ce qu'eut d'irrémédiable le gâchis de cultures anciennes, de destins personnels et d'intelligences, qui marqua l'introduction à la campagne de rapports fondés sur le rapide profit." (E. Breton).

"Parlée en dialecte, cette chronique est une bouleversante méditation lyrique sur la civilisation terrienne du siècle dernier : elle met en évidence une dimension spirituelle que nous avons perdue. [...] Cette archéologie passionnée débouche au cœur d'une beauté sublime que d'aucuns, trop hâtivement, ne manqueront pas de qualifier [...] de passéiste idéaliste, alors qu'elle interroge, au contraire, avec une force exceptionnelle, notre présent et notre avenir. [...] À cet égard, le titre, apparemment folklorique, dégage d'emblée le sens profond de l'œuvre [...]" (F. Buache).

 


 

Réalisation, scénario, photographie et montage : Ermanno Olmi. Musique : J.-S. Bach. Interprètes : Des paysans bergamasques de la région natale du réalisateur. 190 minutes. Palme d'or au Festival de Cannes 1978.

 


 


 

 

L'albero degli zoccoli - F. Moriggi

Le Dictionnaire subjectif : Argent (L') (1928, M. L'Herbier)

Un vendredi soir, un film et deux ou trois critiques (27/07/2018)

 

 

 

On avait longtemps sous-estimé le film. Il s’impose aujourd’hui comme l’un des ultimes témoignages d’un cinéma muet parvenu au faîte de ses recherches avant-gardistes. Esthète, homme d’une intelligence et d’une culture raffinée, Marcel L’Herbier (1888-1979) était issu d’un milieu bourgeois très en contact avec le monde de la politique et des affaires – son père, directeur d’une importante entreprise de transports, exerça la fonction de magistrat consulaire et de conseiller au Commerce extérieur. Le jeune homme suivit par ailleurs les cours de l’École des Hautes Études Sociales. De par ses origines, on aurait pu croire qu’il fût réfractaire au cinéma. Ses premiers contacts artistiques et ses dons initiaux le poussèrent vers la poésie, le théâtre et la musique. La rencontre de l’actrice Jeanne Roques alias Musidora (1889-1957), la légendaire Irma Vep des « Vampires » (1915) de Louis Feuillade, fut pour lui décisive. Il s’enthousiasme dès lors pour le Septième Art, à la suite de sa vision du « Forfaiture » de Cecil Blount De Mille. Il s’engage, cette année-là, et sera affecté au Service cinématographique de l’armée. Sans doute, découvrit-il là ces « merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines ».

 

Certes, « L’Argent » conserve l’essence de Zola. Toutefois, si le réalisateur s’en inspire c’est aussi parce que Zola lui parle et qu’il s’ajuste à son époque. Du reste, L’Herbier lui fait accomplir, et, à juste raison, un bond historique. Des personnages principaux demeurent, tandis que d’autres se modifient au profit de protagonistes plus actuels. Ainsi, du Jacques Hamelin aviateur (Henry Victor). Zola qui n’entendait rien à l’argent et qui conçut son œuvre de façon imprévisible, Zola dont les romans ne cessait de tourner autour du monde de l’argent sans l’aborder au cœur même de l’immense contradiction entre son utilité et son utilisation ; Zola, dirions-nous, ne bénéficiait pas, à l’origine, des dispositions naturelles octroyées à Marcel L’Herbier.

 

Le film de L’Herbier sort un 25 décembre 1928. Un an plus tard, ou presque, le Jeudi noir de Wall Street précipite le système capitaliste dans une crise financière sans commune mesure. Un an plus tôt, en revanche, un 21 mai 1927, Charles Lindbergh traversait, à bord de son avion, « Le Spirit of Saint-Louis », l’Atlantique de New York au Bourget. Nous étions à l’aube de l’aviation commerciale et postale. Lindbergh réussissait là où Nungesser et Coli avait échoué douze jours auparavant. Mais, nous étions aussi à l’aube du cinéma parlant. « L’époque de toutes les audaces », dira Jean Dréville dont le film documentaire consacré à « L’Argent » de L’Herbier connaîtra un égal succès. Dréville qui tournera, en 1942, « Les Affaires sont les affaires », d’après Octave Mirbeau, scénarisé par Léopold Marchand, ami fidèle de la romancière Colette. L’œuvre fut un encore un réquisitoire du culte de l’argent. Ce Léopold Marchand qui avait donné au théâtre, en association avec Paul Armont, « Ces Messieurs de la Santé » qui inspira, en plus gigantesque, le film présent. Mais, le sexe et l’amour n’y étaient, là encore, point absents. L’Herbier, comme Dréville, et comme Zola surtout, partageaient ensemble cette conviction : « Il n’y a rien de plus important que le sexe et l’argent ! » La misère affreuse, l’immoralité en somme, tient au fait que nous les maltraitons. Il n’y a encore point de récréation, humour excepté, dans cette histoire, nous en sommes désolés. Nous n’exhumons, en outre, rien. Le film n’a nulle vocation au tombeau : la ruche des actionnaires bourdonne plus fort que jamais ! Les passions amoureuses tout autant. Au-delà, la roue tourne… et nous propose, toujours et encore, d’autres Saccard, Gundermann et Hamelin. 

 

S.M.   

 

 

  • L'Argent (France - 1928, Marcel L'Herbier) ****

"Avec cette magistrale adaptation (actualisée) de Zola, L'Herbier a signé ce qui est probablement son meilleur film : la peinture du monde de la Bourse en proie à la fièvre du profit, la description des caractères dominés par la saisissante composition d'Alcover, l'ampleur des décors de style Arts Déco du grand Meerson et l'extraordinaire brio de la caméra lancée dans de vertigineux mouvements aériens en font une puissante et tumultueuse tragédie de la vénalité et du pouvoir." (M. Martin).

"Dans les décors le plus souvent gigantesques, la caméra (ou plutôt les caméras) enferment les personnages dans une frénésie dont ils ne sont pas les maîtres. Cette frénésie exprime la toute-puissance de l'argent sur les lieux, la société, les individus. [...] C'est comme si l'argent, loin d'être le sujet passif et inerte de la mise en scène, mettait lui-même en scène le film, ordonnait et contrôlait les allées et venues des personnages, ce qui est après tout le propos essentiel de L'Herbier. [...] Par son caractère volontairement négatif et polémique, le moteur du film - à savoir la haine de l'argent et de la spéculation - a écarté du récit toute sentimentalité, toute grandiloquence pour donner lieu à une allégorie brûlante et glacée, à une vaste fresque abstraite et intemporelle résultant de l'actualisation du roman de Zola." (J. Lourcelles).


Réalisation et scénario : Marcel L'Herbier d'après l'œuvre éponyme d'Émile Zola. Photographie : J. Kruger, J. Lefort, L. Le Berre. Décors : L. Meerson, A. Barsacq. Costumes : J. Manuel. Interprètes : Brigitte Helm (la baronne Sandorf), Pierre Alcover (Nicolas Saccard), Yvette Guilbert (la Méchain), Alfred Abel (Gundermann). muet, 3 700 m (environ 2 h 15).


 


 

 

L'Argent. B. Helm

L'Argent. P. Alcover, B. Helm

L'Argent. P. Alcover, A. Artaud.