"La Moisson", le tableau de Modesto Cadenas acquis par le poète.

Georges-Emmanuel Clancier (1914-2018) : Le Temps d'apprendre à vivre


Le décès récent de l'écrivain Georges-Emmanuel Clancier*, auteur du célèbre roman Le Pain noir, adapté en feuilleton TV par Serge Moati en 1974-75, nous a incité à diffuser un poème** et un extrait de ses ultimes mémoires publiées en 2016. Le Temps d'apprendre à vivre - le titre inspiré d'un poème de Louis Aragon, issu de La Diane française - relate des souvenirs couvrant la période des années 1935 à 1947. C'est en réalité le quatrième tome de ses ouvrages autobiographiques après L'Enfant doubleL'Écolier des rêves et Un jeune homme au secret.

 


 


 

 

Georges-Emmanuel CLANCIER : Le Temps d’apprendre à vivre - Mémoires 1935-1947

 

 

 Prologue

 

Fut-ce la date de l’an 2000 qui déclencha en moi le besoin de me retourner sur quelques années particulièrement prégnantes (notamment en ce qui me concernait) du siècle passé ? Je me mis à rappeler puis à noter mes souvenirs d’« adolescence » et disons des années 35-37 à 45-47. C’était en gros mes années d’apprentissage mais elles étaient avant tout marquées par des événements qui dépassaient considérablement mon histoire personnelle, ceux de l’Histoire qui était celle d’un certain déclin de la France, en fait de la fin des illusions de sa « victoire » de 1918, de sa valeur exemplaire pour l’ensemble de l’Europe et enfin de son malheur sous l’Occupation nazie. Certes, il y eut alors en France des destinées, les unes infiniment plus sombres, voire tragiques, d’autres véritablement héroïques mais enfin, il me semblait qu’il pouvait ne pas être inutile d’évoquer la vie quotidienne en ces années-là du poète que j’étais, dans la mesure où mon existence, mes pensées, mes craintes et mes espérances appartenaient aussi à l’ensemble des poètes de ma génération, à savoir celle que j’appelais « les enfants de 14 ». Cette génération m’apparaissait soumise dans son adolescence à deux forces contraires : d’abord celle de l’enthousiasme d’une jeunesse qui attendait que la poésie, comme le voulait Rimbaud, vînt « changer la vie » ; la force contraire étant celle, hélas, de la chute de l’Europe dans la criminalité mortelle des nations totalitaires : en premier, l’Allemagne d’Hitler, l’Italie de Mussolini et l’Espagne de Franco. Il m’importait aussi de me ressouvenir et de rappeler l’élan de renaissance en France qui avait succédé à la fin de la guerre et à la victoire des démocraties, et d’évoquer comment les poètes avaient participé à cet élan et à sa réussite.

 

 No pasarán

 

 « L’été rayonne sur les blés. Pas de ciel. Lever les yeux vers lui serait les aveugler tant le soleil doit flamber en ce début d’après-midi. D’ailleurs, il incendie d’un or pâle le champ qui s’élève en pente douce où la moisson a déjà ménagé des angles, des percées, même une sorte de clairière. Là, les moissonneurs font la sieste un moment avant de reprendre le travail. Sur une gerbe, la jeune femme s’est assise. Sa jupe verte s’évase au niveau des chevilles. Dégrafé, le corsage d’un blanc bleuté laisse à nu le sein droit. Un marmot s’abreuve au beau fruit doré cependant que sa menotte pétrit l’autre téton encore voilé. De ses yeux bleus, elle me regarde – semble me regarder. Une coiffe orangée ne laisse apercevoir qu’une ou deux mèches de ses cheveux châtains. Aux pieds de la mère-enfant, l’époux est à demi couché à même l’éteule où repose sa faucille près d’un panier d’osier – tout à l’heure, la jeune paysanne a dû l’apporter de la ferme empli de quelques vivres. L’homme se soulève un peu sur un coude. De biais son regard grave, amoureux, guette le sein gonflé, tendu, dévoré. Épanoui derrière le trio familial, un vaste parapluie noir ombrage la scène. Un peu au-delà, les autres moissonneurs émergent lentement de la somnolence où chaleur, fatigue, peut-être aussi les quelques bouchées et goulées avalées les ont plongés. Ces deux femmes d’abord : la blonde en jupe orange, chemisier rosé ; la brune, ou plutôt celle aux cheveux noirs, noirs et raides, au visage anguleux, et qui tient une faucille contre sa jupe mauve. Et puis, affalée de tout son long sur le sol, la grande paysanne endormie. Un groupe, encore : un couple – elle, d’un bras enlaçant le cou et l’épaule de son compagnon – et deux paysannes, taches grises, bleues, violines, marron devant la muraille drue des blés. Enfin, là-bas, en une brèche que le travail matinal des moissonneurs a déjà creusée dans la masse blonde du froment, deux petits ânes gris, un sombre, un clair, endurent, résignés, la fournaise dont un couple, un peu au-delà, se protège, allongé lui aussi à l’abri d’un grand riflard blanchâtre. Je contemplais longtemps ce moment de silence et de plénitude, sa rêverie paysanne, son bonheur sous l’éclat d’août et l’odeur chaude des épis mûrs. Dans ma petite enfance, j’avais pu observer de telles scènes de moissons sur les terres des cousins Défeuillas, près du village de La Roche-l’Abeille, bien avant l’ère des moissonneuses-batteuses-lieuses. L’homme assis aux pieds de la jeune mère, par sa tendresse grave a pu me faire penser au vaillant Célestin Défeuillas dont j’aimais écouter naguère les récits qu’il me faisait, pleins d’histoires d’oiseaux, de garennes, de lièvres, de renards. Mais à présent, je n’étais point dans la campagne qui m’était familière. Ce jour-là, je visitais une galerie d’art. Un miroitier, M. Dalpayrat, l’avait aménagée dans son arrière-boutique. Elle attirait tout ce que ma ville natale comptait d’amateurs de peintures et de sculptures dites modernes. La scène champêtre que je viens de décrire occupait une assez grande toile carrée dont la luminosité, la structure rigoureuse et le sentiment de pudique bonheur émanant des couleurs et des formes m’avaient dès l’entrée appelé. Les autres toiles, de dimensions plus réduites, présentaient la même lumière épandue sur des villages aux murs ocre ou blancs, sur des paysans, des pêcheurs, des marins, des femmes à la jeunesse austère et paisible. De toute évidence, une seule et même terre, un seul et même peuple à la pauvreté empreinte de noblesse hantaient la vision du peintre. Je découvrais progressivement la construction géométrique de l’œuvre, alors que d’emblée elle m’avait ému par une fraîcheur et une grâce spontanées. Ainsi, le couple du premier plan, avec l’arrière-fond noir du parapluie-parasol, s’inscrivait-il très exactement dans le triangle isocèle que délimitait une diagonale partant du coin droit au sommet du tableau pour aboutir en bas à gauche à l’extrémité opposée. Les autres personnages, les deux petits ânes et, là-haut, l’autre parapluie aux ailes blanches éployées emplissaient de leurs formes allant decrescendo de bas en haut, du proche au lointain, le triangle symétrique de l’autre côté de l’invisible diagonale. Je remarquais aussi que visages et corps semblaient comme taillés à coups de serpe. Tout dans le tableau : les carrés de blé laissé sur pied, les parties du champ déjà moissonnées, les triangles dessinés par l’étoffe tendue des parapluies, les torses, les bras, les jambes, les figures des personnages et jusqu’à la date marquée en bas à droite en chiffres romains, XXXV, tout, à l’exception du cou, de la taille, des hanches et du sein charmant de la jeune mère, formait un ensemble d’angles, de triangles, de losanges, de trapèzes qui situait l’œuvre dans une lointaine postérité du cubisme. Cela dit, cette recherche constructive sous-jacente à la représentation immédiate et que mon regard peu à peu s’attachait à déceler, ne diminuait en rien l’enchantement que continuait à exercer sur moi le lyrisme solaire de la toile. Je demandai au patron de la galerie quelques renseignements sur l’auteur des toiles exposées. Il s’agissait, s’agissait, me dit-il, d’un Espagnol. « Son épouse est là », ajouta-t-il. Il me quitta, passa dans un bureau voisin d’où il revint accompagné d’une belle jeune femme aux cheveux noirs, aux yeux noirs, aux vêtements noirs. D’une voix chantante bien qu’un peu rauque parfois où roulaient les r, et passant du français à l’espagnol, revenant à notre langue, reprenant celle de Cervantès, elle me parla du travail du peintre, de leur vie pauvre, difficile, heureuse pendant quelques années dans un village dont on voyait les gens, les murs, les animaux sur les huiles, sur les gouaches devant nous. Ce village, ils y étaient venus après leurs études puis leur mariage à Barcelone. Elle baissa la voix, ou plutôt celle-ci parut s’étouffer dans la gorge quand elle dit : « Ceux de la Phalange, un soir, ils sont arrivés, ils ont cerné le village, ils ont pris mon mari, ils l’ont fusillé. » Elle se taisait. Je ne savais que lui dire. Nous restions tous les deux silencieux devant la toile des moissons. Je me suis penché, j’ai regardé le coin droit du tableau, en bas. J’ai lu de nouveau les chiffres romains, XXXV. Cette image de paix dans l’été, le jeune artiste l’avait peinte un an à peine avant que Franco ne déclenchât sa guerre. L’Espagnole suivit des yeux mon regard qui, à présent, déchiffrait la signature. « Modesto Cadenas », prononça-t-elle, toujours de la même voix assourdie. Elle reprit : « Modesto, il était socialiste. » Plusieurs jours de suite, je revins à la galerie. Un certain nombre de toiles trouvaient preneurs. Je m’en réjouissais pour la jeune veuve dont l’exil serait ainsi moins dur, mais je craignais que la toile des moissonneurs à son tour fût vendue. Parfois, j’avais l’impression qu’à travers les yeux des personnages, les regards même du peintre assassiné et de sa jeune épouse m’appelaient. Bien que le prix du tableau fût élevé pour moi, je parvins à l’acheter, le propriétaire de la galerie ayant accepté un paiement échelonné sur un semestre. Une fois l’exposition terminée, j’installai la toile dans mon bureau. Elle y régnerait seule sur les murs. Tout au long de la journée, je ne me lassais pas de venir et revenir à sa rencontre : elle ne cessait de naître et de renaître telle une promesse comme en ce jour d’été où le peintre l’avait conçue ; elle ne cessait en même temps de rappeler la mise à mort de l’artiste assassiné pour avoir osé rêver d’une fraternité de la beauté. Telle m’apparaissait en cette année 1937 cette œuvre allègre et tragique, telle je la vois en ce moment dressée devant moi soixante ans plus tard, toujours aussi jeune de la jeunesse qui fut alors la nôtre et qui nous paraissait la jeunesse même du monde. Que devint la veuve en exil ? Je l’ignore. À elle et à son époux martyr, à leur pays martyrisé, je pensais avec respect, avec douleur. J’admirais un Malraux qui combattait aux côtés du peuple espagnol. Il menait une existence certes plus exaltante, plus noble et plus glorieuse que celle du « rescapé » que j’étais après cinq ans d’un pneumothorax achevé depuis peu, mon poumon gauche demeurant en quelque sorte à l’essai, essai contrôlé tous les trois mois par une radiographie. Plus tard, c’était, je crois, dans un numéro de la revue Esprit, en 1939, je lus un poème intitulé Prise de Barcelone – je ne connaissais pas encore l’auteur, Max-Pol Fouchet, qui me deviendrait si cher –, je lus ces vers avec l’impression que j’eusse pu très exactement les écrire moi-même. Mes cinq années de combat contre la maladie – de mes seize ans à l’âge de majorité – m’avaient jeté en solitude. Contraint d’abandonner mes études peu de mois après mon « premier bac », je m’étais trouvé désormais séparé de mes condisciples qui, eux, partaient préparer examens ou concours, certains à Paris, d’autres à Poitiers. Ainsi isolé, écarté du monde à l’instant même où l’adolescence m’eût poussé à en faire la découverte avide, je partageais mon temps entre l’ivresse de la lecture et l’adoration de la poésie : l’une et l’autre passions étant bien sûr vases communicants. Lire les poètes – de Nerval, Baudelaire, Verlaine à Valéry ou Claudel –, les romanciers – de Balzac ou Stendhal à Romain Rolland, Gide, Proust, Giraudoux, Malraux ou Louis Guilloux – me permettait sans doute de m’évader de mon existence quasi monacale de malade, de sa grisaille et de sa monotonie, mais cela me donnait aussi la possibilité de percevoir le monde – dont j’étais exclu – par les yeux, l’expérience, l’imaginaire et la parole des poètes et des écrivains devenus, sans qu’ils puissent le savoir, des amis souvent fascinants, voire des complices de mes fantasmes. Et voilà que les progrès de ma convalescence, puis la guérison enfin, allaient me replacer directement, concrètement, dans ce monde dont seuls m’étaient parvenus, pendant ces cinq années, d’une part des échos assourdis et lointains quand ils arrivaient jusqu’à ma chambre ou me frôlaient au cours de mes promenades essoufflées par les rues pentues de ma ville natale, d’autre part les images riches, certes, mais complexes et variables, et de ce fait souvent déconcertantes, issues de mes livres bien-aimés. Je me souvenais que le héros de l’un d’eux, Hans Castorp, à la fin de son long séjour au sanatorium de La Montagne magique, était parti guéri de ses lésions pulmonaires ; mais cela n’avait été que pour passer de cette guérison… à la guerre, la Grande, celle de 1914-1918, celle de mon père. Quant à moi, guéri à présent comme Hans Castorp, ce monde que je m’apprêtais à rejoindre enfin comme il l’avait fait, au même âge que lui mais vingt ans plus tard, ce monde dont je n’avais pu encore goûter l’éclat ni la saveur, ah ! j’aurais tant voulu pouvoir aller vers lui avec l’élan du prisonnier libéré. Mais le monde… Ne s’orientait-il pas de nouveau vers une récidive de la guerre où le jeune héros de Thomas Mann s’était sans doute perdu ? Mon enfance se déroula pendant la guerre que mon père faisait et subissait dans les tranchées pour qu’elle fût la dernière. « Ton père est sur le front. Il se bat pour que toi, toi et tous les autres enfants, vous ne connaissiez plus jamais ça. » De tels propos, combien de fois, au cours des premières années de mon existence, ai-je dû les entendre. Comme durent les entendre la plupart des enfants de ma génération – et, parmi eux, certains qui, dans les années trente, deviendraient poètes, écrivains, et dont plusieurs seraient des amis. Ainsi que je l’appris, maints d’entre eux traversèrent une expérience semblable à la mienne : à l’heure de l’adolescence, mis hors-jeu par quelque tuberculose, ils se jetèrent dans la découverte puis l’exercice de la poésie, attendant d’elle non seulement une illumination personnelle, mais qu’elle se révèle lieu d’émergence d’une promesse inscrite au plus profond de l’humain. L’espérance et le devoir des poètes – et, à leur exemple, ensuite, d’une collectivité toujours plus élargie – seraient donc de dévoiler, de faire rayonner et s’accomplir une telle promesse, comme l’avait voulu si intensément Rimbaud (en même temps d’ailleurs que Hugo) au lendemain du désastre d’une guerre puis d’une insurrection, puis, comme s’y étaient efforcés à leur tour, au sortir d’une autre guerre plus monstrueuse encore, les surréalistes, afin que l’homme devînt l’être de liberté dont il portait en lui le germe. Tels étaient donc l’élan et l’espoir poétiques de ces jeunes dont l’enfance avait entraperçu à la fois l’échec suicidaire et sanglant du monde des adultes et, caressé par les survivants, le rêve d’un avenir harmonieux. Or dans le moment même où s’affirmaient notre élan et notre espoir orientés par et vers une liberté créatrice, se développaient au contraire à l’étranger des poussées énormes de bellicisme, de barbarie militariste et policière acharnées à nier, à traquer, à détruire ce que nous vénérions et appelions de toute notre ferveur. Chez moi, le tableau du jeune Espagnol fusillé ne cessait de mettre sous mes yeux cet affrontement tragique. « Viva la vida », murmurait la lumière du tableau. « Vive la vie », « Vive la vraie vie » me semblaient chanter les poèmes. En même temps, je croyais entendre le cri noir et dément du général franquiste qui hurlait, qui clamait l’alliance épouvantable du fascisme et de la mort : « Viva la muerte ! » Longtemps, au nom même de la vénération que je vouais à l’œuvre des « dieux » de mon adolescence – que ce fût Nerval, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud ou Laforgue –, je m’étais interdit de continuer à écrire des vers – ce que je faisais pendant les premières années de mes loisirs forcés. Un éveil – ou un réveil ? – de l’esprit critique m’avait porté à rejeter ces pages dont je voyais soudain qu’elles n’étaient que pastiches inconscients ou exercices d’apprentissage. Et voilà que, mon traitement de mon pneumothorax ayant pris fin, à la faveur de cette « mise en liberté » et donc – si je puis dire – de « mon entrée dans le monde », voilà qu’il m’était venu soudain des poèmes au bout des doigts… comme au printemps feuilles viennent aux arbres. Qui sait ? Peut-être la sensation et le sentiment de respirer enfin librement, pleinement, à l’image de tout ce qui vit, mais aussi, et plus encore, à celle de l’univers dont l’alternance de jours et de nuits reprenait à l’infini celle de la diastole et de la systole, de l’inspiration et de l’expiration, oui, peut-être cela fut-il à l’origine de cette montée de poèmes qui me traversa. Le premier d’entre eux (comme je l’ai déjà noté ailleurs1) me surprit lors d’un moment de solitude heureuse au bord d’une mince rivière, cependant que se trouvait bouleversée ma perception de l’espace, du temps, et aussi de cet homme, ou plutôt de cet être que je me sentais devenir, tel un instant et un point, à la fois immobile en ce lieu de nature et d’été, et perdu, emporté à travers la durée et l’immensité sans limites.

 

Vie offerte aux reflets du ciel

 

Sur quoi le temps s’écoule…,

 

Au bout de mes doigts calmes qui pensent

 

Des visages caressent leur élan passé…,

 

ou encore :

 

Une tendre pulsation

 

Vie offerte où s’écoule le ciel.

 

Mes doigts calmes qui pensent crayonnaient, cet après-midi-là, sur un morceau de papier, ces images et ces mots dont j’avais l’impression qu’ils s’élevaient en moi comme une sève jusqu’au bout de ma main qui devait les inscrire et se sentait les porter, les penser. De même, les visages aimés dans le souvenir me rejoignaient en cette solitude, il me semblait qu’ils se laissaient, qu’ils se faisaient dessiner par mes mains. La vie était offrande. Elle battait d’un même cœur dans mon cœur et dans l’univers où j’étais immergé. Dans les jours et les semaines qui suivirent cet instant de plénitude dont le poème (que j’intitulai Regards et dédiai à ma sœur Jacqueline) demeurait l’humble écho, l’avènement de nouveaux poèmes se reproduisait avec bonheur tout en gardant à mes yeux un caractère énigmatique et quasi sacré. Je remis quelques-uns de ces « premiers poèmes » à Raymond d’Étiveaud, un écrivain qui accueillait mes textes dans sa revue locale. J’éprouvais une amitié déférente à l’égard de cet aîné : maigre hobereau ruiné, combatif et mélomane, il économisait sur son salaire de petit fonctionnaire pour assurer la survie de sa revue. Son livre, Une jeunesse, où il exprimait son témoignage indigné sur la guerre qu’il dut faire à vingt ans en 1918, avait obtenu l’estime de Romain Rolland et de Jean-Richard Bloch. Au lieu de publier mes vers, sans m’en avertir Raymond d’Étiveaud les envoya à Jean Cassou alors directeur de la revue Europe. Dans sa réponse, Cassou déclara aimer les poèmes, les retint pour sa revue et assura qu’il rencontrerait volontiers l’auteur. Lorsque Raymond d’Étiveaud me montra la lettre, grandes furent ma surprise et ma joie. De Jean Cassou, le livre Pour la poésie m’était évangile avec les Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke. Un troisième essai viendrait bientôt confirmer, et parfois compléter, l’enseignement que je puisais dans ces livres de chevet, ce serait Destins du poète de Roger Secrétain. La lettre de Jean Cassou m’aida à sortir un peu plus de l’isolement où m’avait confiné non seulement la maladie mais aussi le fait d’être devenu cet être singulier pour qui écrire était une seconde vie, et qui ne connaissait point d’autre spécimen de sa génération et de son espèce dans son entourage. Je savais Jean Cassou à demi espagnol par sa mère, et qu’il admirait les artistes, les poètes, le peuple d’Espagne. J’aurais aimé pouvoir lui montrer le tableau de Modesto Cadenas. Je regardais la toile, longtemps, et un poème cheminait en moi. Il me semblait naître peu à peu des visages, des mains de ces hommes et de ces femmes immobiles, attentifs à jamais dans le carré de la toile dont les blés et le soleil éclairaient ma chambre. Je les regardais et j’écrivais. J’écrivais à celui qui les avait recréés et qui n’était plus : À vivre leur ombre et leur soleil / Tes hommes sont là / Aux visages purs / Comme si toute chose les baignait /D’une eau plus vive que le vent… Je les regardais ces témoins, ces messagers. Leur image, leur lumière, j’aurais voulu les capter, les retrouver dans mes mots, les sauver une fois encore, comme le peintre, avant de tomber sous les balles, avait sauvé les signes de leur vie – devenus, depuis qu’il n’était plus, ceux de sa propre vie. Mon poème s’achevait en célébrant cet humble et bouleversant miracle que les tueurs n’avaient pu effacer :

 

Terres d’Espagne sont là-bas autour de ta mort

 

À vivre leur ombre et leur soleil,

 

À mourir de tous leurs hommes […] Mais tu as sauvé ces plages

 

Chaudes et rondes comme un chant […]

 

Et tous les hommes,

 

Tous leurs visages, graves,

 

D’où se délivre ton visage.

 

Ensuite, j’ai inscrit au-dessus du poème le titre Les Visages sauvés et cette dédicace : « À la mémoire du peintre espagnol Modesto Cadenas, fusillé. » Quelques jours plus tard, dans un autre poème que j’écrivais, la femme au regard de feu noir aurait pu se deviner sinon se reconnaître, la trop belle et malheureuse Catalane, la jeune veuve dont je me reprochais de ne pouvoir oublier la sensualité que gardaient, sous le deuil tragique, les prunelles, les lèvres, la voix. Ces « visages sauvés » continueraient à veiller, à s’éveiller en moi bien longtemps. Les rejoindraient, jusqu’à se confondre avec eux, en eux, tous les visages des êtres aimés. Ils deviendraient désormais à mes yeux l’horizon vers lequel l’art, la poésie s’orientaient. Sauvés de l’usure des jours, de la pesante médiocrité, de la trahison continue de l’humain par l’homme ; sauvés de la mort et de ses innombrables complices ; sauvés avec ce qu’un être pouvait receler en lui depuis l’enfance – souvent sans le savoir lui-même – de souveraine beauté, de mystère sans nom, d’amour innommé. Sans doute avais-je appris, en lisant Vendredi ou Marianne, l’assassinat par les franquistes de l’un des plus grands poètes espagnols, Federico García Lorca, mais ce fut seulement quelques mois plus tard que cet événement me laissa meurtri comme eût pu le faire la mort d’un ami. Lors de mes passages à Paris, j’avais toujours plaisir à visiter la librairie de José Corti face aux jardins du Luxembourg. Après la traversée du parc que peuplait la jeunesse étudiante – et le temps de ma flânerie, je m’imaginais volontiers, moi l’autodidacte solitaire, semblable à l’un de ces étudiants qui musardaient et devisaient au sortir de la bibliothèque Sainte-Geneviève ou de la Sorbonne, paradant, docte et libertin, devant les filles –, après donc cette rêverie dans les allées chères aux amoureux, la simplicité austère de la librairie m’attirait. Je trouvais à José Corti l’allure d’un monarque à la fois altier et familier. Il régnait, derrière son comptoir-bureau, sur le plus beau royaume que je pusse concevoir, celui des livres. Et quels livres ! Ceux de la modernité lyrique, qu’elle fût poésie, fiction ou philosophie, du préromantisme au surréalisme dans ses expressions les plus actuelles, les œuvres et les chefs-d’œuvre propres à offrir à ma jeunesse, avec les clés du monde, les itinéraires menant vers – sinon à – la vraie vie, devaient – je n’en doutais pas un instant – se trouver là. Corti était le correspondant à Paris des Cahiers du Sud, et sans doute m’étais-je hasardé à lui confier que la revue allait publier quelques-uns de mes poèmes, si bien qu’il me témoigna d’emblée une bienveillante attention, me demandant si j’avais lu ceci ou cela : que ce fût Le Château d’Otrante, Le Moine de Lewis, Aurélia, Les Chants de Maldoror, La Chasse au Snark ou Les Yeux fertiles, ou « tenez, ce numéro du Surréalisme au service de la Révolution » ? Quel orgueil me venait de me sentir ainsi agréé comme… Comme quoi ? Comme apprenti client ? Apprenti lecteur ? Apprenti poète ? Je me sentais tout cela à la fois en ce lieu de tentation et d’initiation. Je devais observer et écouter José Corti comme s’il eût été l’un des personnages de ces Contes d’Hoffmann dont il se plaisait à me recommander une édition nouvelle. Oui, un personnage hofmannien entre songe et magie, avec parfois quelques inflexions de voix, quelques mimiques mêlant bonhomie et majesté à la Sacha Guitry. Son épouse se tenait, petite, attentive, presque invisible dans son ombre. C’était bien là le lieu même du savoir et de la paix. « Connaissez-vous l’espagnol ? » interrogea le maître libraire. Lui avais-je parlé de Jean Cassou ? De son amour de l’Espagne ? Dans son bureau d’Europe où il m’avait reçu, l’écrivain, alors qu’il me parlait de mes poèmes, avait été interrompu par un appel téléphonique, bientôt il s’était mis à crier à son interlocuteur sa colère, sa douleur, sa rage suscitées par la décision prise par Blum pour la non-intervention. (Il m’avait tout à fait oublié, et j’éprouvais une sorte de panique à me trouver ainsi le témoin ignoré d’une telle passion.) « Oui, je connaissais un peu l’espagnol. Je l’avais étudié en seconde langue au lycée. – Et vous avez continué vos études ?… Non ? » Voilà qui paraissait laisser perplexe le savant libraire. Son fils, lui, poursuivait ses études, il était un brillant élève. Il ferait Normale sup. Et, certainement, il écrirait. Enfin, bien sûr, on pouvait tout de même écrire sans passer par la rue d’Ulm, la poésie, n’est-ce pas, surgissait là où elle voulait… « Eh bien, tenez, puisque vous lisez l’espagnol… » Il me tendit une plaquette d’un assez grand format. Sur la couverture, la typographie était belle. Je lus :

 

Federico García Lorca

 

Llanto por Ignacio Sánchez Mejías

 

J’achetai l’ouvrage. « Vous verrez, quel poète, Lorca !… Quel poète ils ont tué… » Ce chant funèbre pour pleurer la mort dans l’arène d’un toréador, combien je l’ai admiré et aimé, combien de fois me le suis-je, en silence ou à mi-voix, récité dans sa somptuosité et sa nudité bouleversantes :

 

No te conoce el toro ni la higuera…

 

No te conoce el niño ni la tarde…

 

No te conoce el raso negro donde te destrozas

 

No te conoce nadie

 

Porque te has muerto para siempre

 

Ce chant funèbre devenu celui de la mort même, de la mise à mort de Lorca, ce solaire et noir tombeau du poète, du porteur de lumière et de joie tué par la bête stupide et sauvage à masque humain, par le Minotaure inversé qui ne sait que haïr et détruire. Pour les poètes de ma génération, comme pour moi, le meurtre de Federico sonna le glas de cette espérance que nous avions d’un futur orienté par l’exigence poétique. Désormais, quand je regardais le tableau de Modesto Cadenas, j’entendais – et aujourd’hui encore j’entends – les paroles, les adieux du poète andalou à son ami, à lui-même, à la vie :

 

Porque te has muerto para siempre

 

Como todos los muertos que se olvidan en un monton de perros agrupados

 

Yo canto para luego tu perfil y tu gracia

 

Et, à mon tour, je chantais la grâce de Federico comme j’avais chanté la grâce et le martyre du peintre fusillé et des tendres personnages de ses toiles. Au fur et à mesure que mourait sous les bombes Guernica, que Machado le poète, Casals le musicien s’exilaient dans nos Pyrénées, que les rejoignait l’interminable, lamentable défilé du peuple vaincu, le tableau de Modesto Cadenas et le Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías me disaient, me redisaient sans fin, à travers leur louange d’une vie de liberté fraternelle, toute la haine, toute la férocité acharnées à détruire à jamais une telle vie. Il y eut, en France et ailleurs, bien des gens pour se réjouir avec Franco, Mussolini, Hitler et Cie de cette défaite mortelle d’un peuple. Ne pouvait-on y voir une préfiguration de ce qui attendait notre pays ? Sans doute m’efforçais-je de ne point me formuler cette pensée. Ce dont à présent j’étais sûr, c’était que mus par leur peur et leur haine de toute aspiration populaire à plus de liberté, de pensée, de bonheur, les tenants de l’Ordre établi – et si volontiers et si promptement militarisé – visaient en premier, instinctivement eût-on dit, ceux des poètes, des écrivains, des artistes, des penseurs pour qui l’accomplissement même de leur œuvre impliquait, d’une façon quasi consubstantielle, la recherche et la défense d’un autre accomplissement, celui de tout être humain. Celui-ci devait être rendu susceptible par la culture et le loisir d’accéder, s’il le désirait, à la perception et à la préhension ou la compréhension de l’œuvre à laquelle, justement, se vouait le poète, l’écrivain, l’artiste, le penseur. Ainsi le « destinataire » potentiel de l’œuvre, le lecteur, l’amateur, le spectateur se trouverait-il spirituellement enrichi par la beauté, la force, l’intelligence de l’œuvre et par là même porté vers plus de plénitude. Bref, cette connivence naturelle entre création poétique, artistique, intellectuelle et l’incitation au développement toujours plus étendu d’un public éclairé (donc d’une humanité indépendante et lucide) pouvait devenir – comme en Espagne, en Italie, en Allemagne – l’objet d’une répression barbare. Lors d’un de mes retours de Paris – ce devait être en 1937 –, je me trouvais dans le train du soir qui me ferait arriver à Limoges un peu après minuit. Sur la banquette en face de la mienne, une voyageuse avait pris place. Une blonde d’une trentaine d’années, élégante dans son tailleur sombre. D’un sac de voyage, elle sortit un dossier qu’elle se mit à feuilleter plutôt qu’à lire. De temps à autre, elle le refermait, le laissant posé sur ses genoux. À un moment, un feuillet glissa hors du dossier, tomba sur le sol où je le ramassai. En le tendant à la voyageuse, je pus remarquer qu’il était rédigé en espagnol. Elle le saisit d’un geste vif. « Gracias », me dit-elle, se reprenant aussitôt pour ajouter : « Merci, monsieur. » Après m’avoir jeté un regard où je crus voir de la méfiance malgré le sourire qui l’accompagnait, elle reprit sa lecture. Qui était-elle ? Rentrait-elle en Espagne malgré la guerre ? Ou bien allait-elle s’installer à Toulouse que des émigrés avaient déjà choisie pour lieu d’exil ? Je n’osais lui adresser la parole. Je pris dans mon bagage le numéro de la Nouvelle Revue française du mois en cours, en commençai la lecture. Nous devions être en automne car, je m’en souviens, le jour tombait vite. Avant même d’atteindre Orléans et la Loire, je dus allumer les lampes du compartiment. Ma voisine me remercia d’un sourire plus franc, me sembla-t-il. Il me rendit sensible à la beauté sévère du visage auquel il donnait soudain un éclat de jeunesse. Bientôt, l’express Paris-Barcelone s’enfonça dans la nuit. Je ne sais plus comment ni à quel moment la conversation s’engagea, du moins ai-je encore dans l’oreille l’accent de la voyageuse. Il me rappelait un peu celui de la veuve de Modesto Cadenas, mais le français de l’inconnue n’était point parsemé de mots espagnols. Elle me pria de lui prêter la revue que j’avais posée sur la banquette. Après en avoir parcouru le sommaire, elle me la rendit en hochant la tête. Silencieuse, elle m’observait, me semblait-il, et ce regard comme son mutisme me mettaient mal à l’aise. « Alors, finit-elle par dire, vous lisez, vous lisez de la littérature… Les jeunes Français continuent à écrire et à lire de la littérature… » Comme je m’étonnais de sa remarque, elle me confia qu’elle avait été envoyée en mission à Paris – elle ne précisa pas l’objet de cette mission – et qu’elle rentrait à Barcelone. Elle me regarda de nouveau. Il y avait de la tristesse dans ce regard en même temps qu’une ironie amère sous son propos. « Oui, vous, votre jeunesse se préoccupe de littérature pendant que nous nous battons… Vous ne voyez pas que nous combattons pour vous aussi, là-bas ? Pour que, demain, vous puissiez continuer à lire, à vivre, libres ?… Et pourtant, si jamais nous étions vaincus, ce serait votre tour… » Plus tard, elle me demanda où je me rendais. « Ah ! fit-elle, c’est loin de la frontière… Nous allons bientôt nous séparer… Moi je n’arriverai que demain en Espagne… Quand vous serez dans votre ville, souvenez-vous… Vous vous souviendrez ?… Souvenez-vous de moi, de ce que je vous ai dit, répétez-le autour de vous, dites-le à vos amis. Tenez… » Elle me remit une carte de visite. « C’est mon nom, mon adresse. On peut me trouver là, à Barcelone. On pourra me trouver si… » Elle haussa les épaules. Lorsque, passé minuit, le train entra en gare de Limoges-Bénédictins et que je me levai pour prendre mon bagage, elle se leva elle aussi. Elle m’accompagna jusqu’à la portière. Elle esquissa un sourire en me prenant la main. « Adios ! » dit-elle à voix basse. Puis, comme je me retournais sur le quai pour la voir penchée un peu à la portière du wagon, elle lança : « No pasarán ! »

G.-E. Clancier.

 


* Né à Limoges, le 3 mai 1914, Georges-Emmanuel Clancier est décédé le 4 juillet 2018. 


 

"J'écris en sachant que la mort peut frapper à n'importe quel moment. Je m'y prépare sans crainte. D'autant que je ne crois pas en Dieu. Si d'ailleurs il existait, ce serait le diable." (G.-E. Clancier)

 


 

** Les Visages sauvés 

Poème à la mémoire du peintre espagnol

Modesto Cadenas, fusillé

 

À vivre leur ombre et leur soleil

Tes hommes sont là,

Aux visages purs

Comme si toute chose les baignait

D'une eau plus vive que le vent.

 

Sans sourire, sans un mouvement des lèvres,

Justes dans la chair de leur pensée,

Dans leur chair,

Ils sont là, penchés entre la moisson et la tendresse,

Leurs bras à peine levés,

Entre leur femme et la mer.

Je sens leur force attentive

Caressée d'enfants, d'amour, et portée de souvenirs.

Tous ces paysages de la campagne,

de la maternité,

Toutes les couleurs où se crée la nuit

Fraternelle,

Et la nuit de toute étreinte,

Tous ces paysages sont là

Comme autant de naissances perdues.

 

Ton cœur n'est plus pour les pousser vers la vie

Actes éblouis avant l'élan,

Chemins devinés suivis sous les herbes ;

Il n'est plus d'herbe ni de chemin,

Plus de joie pour t'y faire rouler

Nu, et battant l'air de tes mains ouvertes,

Plus de mains pour lancer les lumières

Que charriait ton sang,

Plus de sang.

 

Il t'a fui par le grand cri

Rouge

De tes os de tes muscles de ton sexe, de ta voix et de tes yeux,

De tes oreilles,

De ton amour,

De ta fatigue aussi où s'étaient perdues haine et peur, 

De ton cœur.

 

Terres d'Espagne sont là-bas autour de ta mort

À vivre leur ombre et leur soleil,

À mourir de tous leurs hommes.

 

Mais tu as sauvé ces plages

Chaudes, et rondes comme un chant,

Avec leur plus légère présence

D'événements :

Une femme, une femme qui dit adieu,

L'enfant pâle,

Et tous les hommes,

Tous leurs visages, graves,

D'où se délivre ton visage.

G.-E. Clancier, 1937.