Mon père, ce héros

Mon frère et moi. Alger, fin juillet 1962

 


 

« Le seul vrai bruit de maître qu’un homme fasse dans une maison, c’est, quand il est encore sur le palier, le tâtonnement de sa clef à l’entrée de la serrure… », Colette le fait dire à une de ses héroïnes, Charlotte, dans « Le Pur et l’Impur », d’abord publié sous le titre « Les Plaisirs… », remanié plus tard et édité, en 1941, sous le titre que nous lui connaissons.

C’était exactement le sentiment qui m’habitait lorsque mon père rentrait de son travail. Mon paternel exerçait, à cette époque, le métier de journaliste dans un illustre quotidien algérois. Nous nous situions autour des années 1963-64. Fait exaspérant : Je n’étudiais presque jamais. Rien ne m’intéressait plus que le sport – le football, la boxe, l’athlétisme et le cyclisme prioritairement –, les acteurs et les actrices de cinéma ! Ceux-ci – du moins les jeunes premiers - devaient être imités, tandis que les autres devaient se contenter d’être ravissantes, c’est-à-dire destinées à être, tout à la fois, adorées et séduites.

Je n’avais aucune admiration pour les hommes politiques, les philosophes ou les intellectuels : ils étaient essentiellement moches et assommants. Côté instituteurs ou professeurs, pour devenir leur studieux élève, je n’attendais qu’un miracle : qu’ils revêtent l’apparence d’un James Stewart ou d’une Audrey Hepburn, pas moins ! Quant aux femmes, puisqu’elles devaient être gracieuses, éclatantes, merveilleuses, raffinées et divines, en somme de véritables objets de culte, qu’iraient-elles faire dans pareil marigot ? En outre, comme tout mâle qui se respecte, je privilégiais l’action. Toute idéologie (ou toute exégèse) me répugnait, quelle qu’elle soit. Voilà pourquoi j’éprouverai, plus tard, une tendresse particulière à l’endroit de Louis Malle, de Pierre Blaise et de leur « Lacombe Lucien ». À vrai dire, j’enviais, en mon for intérieur, le dribble et la puissance de frappe d’un Ahcène Lalmas  – un footballeur algérien récemment décédé -, le rythme cardiaque d’un Jacques Anquetil, la vélocité souveraine d’un Bob Hayes – un sprinter afro-américain - ou le punch de Marcel Cerdan ou plus encore le jeu de jambes et le direct fulgurant de Mohamed Ali, mon idole. Pour ne pas parler de la détente-éclair du cowboy Gregory Peck – un mètre 90, muscles compris ! - dans le Gunfighter de Henry King…  Je trouvais mon père bien médiocre comparé à ces « géants » ! Petit, trop petit et pas assez fort, à mon goût. Une sorte de Lénine judéo-berbère, privé de casquette… et courant vers une révolution improbable !

J’aimais, par-dessus tout, la beauté, la majesté et la virilité masculine. « Voir Burt Lancaster en acrobate et mourir ! », était le songe de ma jeune existence. Quant à Alain Delon, Yves Montand, Maurice Ronet, Robert Taylor, Paul Newman et Henry Fonda – j’en omets sûrement - ils étaient, à mes yeux, terriblement fascinants. Le fait qu’ils soient fascistes ou libéraux m'importait peu. Je ferai néanmoins cette remarque : en règle générale, ils n'étaient, hélas, jamais comme mon père... c'est-à-dire communiste ! Quoi qu'il en soit, ils étaient beaux, classe et argentés, cela les mettait sur un piédestal. Je ne voyais chez les  « camarades » qui gravitaient autour de mon Père (« Le maître »), aucun homme qui ne leur ressemblât. Mon film préféré aurait pu s'appeler - le film sortit au printemps 1967 seulement - « Les Aventuriers » de Robert Enrico, avec Ventura et Delon : des hommes ingénieux, intrépides et prêts à tout, pourvu qu’il n’y ait dans leur destinée, aucune mission politique (ou religieuse) en jeu ! L’unique but étant de se dépasser soi-même. Si Lino Ventura – un fils ayant perdu son père ! - n’était pas un Apollon, encore était-il quasi-herculéen, gare à sa droite ! Voilà un homme calme, d’une intelligence élémentaire et doublement efficace ! Vive la mécanique Lino Ventura !

À cette époque, je m’imaginais qu’être beau, athlétique et sportif suffisait largement pour réussir, ce qui signifiait aussi plaire aux femmes. Car, les femmes aiment les hommes forts et charmeurs, tel fut autrefois mon point de vue. Du coup, souffrirai-je longtemps de n’avoir rien d’exceptionnel. J’avais beau fantasmer : je ne fus jamais – en dépit de réelles dispositions – un grand sprinter, un grand footballeur… ou un grand boxeur. Quant à ma beauté… Les copines m’appréciaient mais ne craquaient pas spécialement pour moi ! Je me défendais, avec effort, mais sans grand résultats ! J’ai fini par abdiquer. Il me parut plus simple d’apprendre mes leçons, de faire mes devoirs consciencieusement et d’écouter la pensée du maître. En somme, la lecture des Olympiques de M. Henry de Montherlant – un auteur qui ne figurait nulle part dans la bibliothèque de mon paternel - m’aurait sans doute un peu mieux équilibré.

Ainsi, suis-je entré, dix ans plus tard, et, par défi, dans la pensée du maître, constituée d’une large couche d’axiomes politiques irrécusables. « Lutter pour un monde meilleur», mon Père devait tenir le bon morceau, n’est-ce pas ? Je m’y accrochais à mon tour. Les disciples ne sont-ils pas destinés à surpasser le maître ? Dans le bien ou dans le mal, d’ailleurs, c’est suivant l’idée qu’on s’en fait. Staline ou Mao n’ont-ils pas outrepassé leur Maître, Lénine, qui prônait la dictature du prolétariat ? Staline et Mao, eux, ne se sont pas encombré l’esprit : ils ont jeté le prolétariat au cachot ! Revenons à mon père. Contre toute attente, j’aimais mon père : je n’allais pas, à nouveau, le fâcher.

Mon père était d’une sévérité inégalable. Et, d’une patience légendaire lorsqu’il s’agissait de nous éduquer. Les soirées mathématiques paraissaient, en sa compagnie, interminables voire cauchemardesques ! Il n’avait aucune pitié : Pas moyen de s’en sortir ! « Qui ne travaille pas, ne mange pas », répétait-il. Ainsi, comprendrez-vous pourquoi je cite Mme Colette. La contradiction réside dans ce fait-là : pour mon frère jumeau et moi-même, mon père composait un personnage de tyran bien-aimé. Nous le craignions et le vénérions tout autant. Or, cet homme-là ne se privait guère de discourir et, du moins le croyait-il, d’agir, pour l’avènement d’un monde débarrassé de l’oppression… mais, pas du travail hélas ! Du reste, « Le Droit à la paresse » de Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx, ne faisait point partie des lectures conseillées par le maître. Omission involontaire ? Dieu seul le sait. « Les révolutionnaires, au fond de leur cœur, sont excités par la tyrannie qu’ils exercent », disait un poète désormais disparu. Mon père mériterait-il ce jugement ? En réalité, celui-ci se contentait de prononcer l’invariable « Qui aime bien châtie bien ». Au fond de chaque âme, même la plus noble, gît forcément une partie détestable. « Well… nobody’s perfect ! », conclut Osgood Fielding (Joe E. Brown) dans Some Like It Hot de Billy Wilder (1959). La sentence vaut autant pour moi que pour mon père.

Le 2/09/2018.

 

Misha.