Gente di Roma (2003, E. Scola) : Au-delà des coupoles et des colonnes...

"Surtout on lui recommandait de ne pas juger Rome sur ses apparences. [...] On le conseillait, on l'adjurait de ne pas céder à des désillusions fatales, de persister, d'attendre que Rome lui révélât son âme."


(E. Zola, Rome)

 


 

Rome serait ville lourde. L'architecture massive, qu'elle soit païenne ou chrétienne, l'étouffe pour une éternité. Les Romains le savent et l'oublient tout autant. Il ne faut guère se fier aux apparences : Rome a toujours su trouver sa liberté. Elle a changé et changera encore. Le cinéma d’Ettore Scola, plus qu’aucun autre, l'aura suggéré. Depuis Dramma della gelosia (1970), l'Urbs entretient le souffle créateur du cinéaste. Le titre de son film sous-entend une démarche : Rome n’est pas qu’un décor. S’il n’y avait pas eu Rome, les films n’auraient pu s’ébaucher. Nous en citerons quelques-uns : C’eravamo tanto amati (1974), Brutti, sporchi e cattivi (1974), Un giornata particolare (1977), La terrazza (1980), La famiglia (1987), Concorrenza sleale (2001)…

Rome, c’est-à-dire une métropole, ce sont essentiellement des populations diverses et nombreuses. La sociologie y enregistre(ra) forcément des mutations. Voir Gente di Roma c’est en jauger la réalité à l’orée d’un siècle convulsif : depuis les œuvres des années 70 jusqu’aux bouleversements actuels,  c’est-à-dire dix ans après ce premier film testamentaire. Les circonstances l’auréolent d’une dimension élégiaque. Scola concrétise, au soir de son existence, un vieux projet et, enfin, Alberto Sordi, Romain incontournable, absence inguérissable, n’est plus de ce monde. Décédé l’année même de Gente di Roma, l’acteur a fatalement droit à une dédicace et à la fabulation qui clôture Gente di Roma, la calèche qui conduit l'artiste auprès des siens, Romains d’en bas prioritairement. Le saltimbanque magnanime saluant, une dernière fois, le vagabond familier - un frère ? - est une idée communément préméditée. De fait, Scola n’a rien perdu de sa tendresse mais la mélancolie et l’amertume n’ont plus cessé depuis Splendor (1988). L’Italie – et Rome, par conséquent -, la politique, la culture et le cinéma évidemment, que de désillusions en perspective ! Tout le monde connaît le refrain : « Nous voulions transformer le monde, le monde nous a transformés. » Justement, dans Gente di Roma, le regard n’est plus corrosif ou joyeusement incisif. Ici ou là, on a cru pouvoir le déplorer. Et, pourtant, le constat accusateur persiste. Les mendiants de la vie n’ont pas disparu, ils ont même envahi les artères de la ville et croissent au bord des routes ou dans les refuges autour des monuments. À présent, Rome s’est gonflé de nouveaux « extra-territoriaux ». Ainsi, les nomme-t-on. Ils sont de « passage » - les vieux Romains en sont persuadés - tandis que le « saccage » de la ville est désormais annoncé. Pourtant, Rome a sûrement de l’avenir. Qui croira à son déclin ?

Scola livre, quant à lui, la déclaration d’amour d’un artiste viscéralement attaché à  un fragment d’histoire romaine. Gente di Roma devait logiquement éclore. En avril 1987, ne déclarait-t-il pas à Jean-Antoine Gili, l’interrogeant au sujet d’un film sur Rome : «Ce ne sera pas un film de fiction et ce ne sera pas non plus un documentaire : je ne suis pas capable d’être en permanence détaché et objectif comme doit l’être un documentariste. Ce sera donc une formule composite dans laquelle entreront du document, du fait divers, mais aussi certainement de la fiction, de la fiction non confiée à des acteurs professionnels mais confiée, comme je l’ai fait d’autres fois, par exemple dans Trevico Torino ou dans Vorrei che volo, à des gens qui vivent dans la ville. J’aurai des histoires de solitude, de travail, d’amour, interprétées par ceux qui les vivent dans leur quotidienneté. C’est un portrait de Rome fait avec amour et donc, pour maintenir cet amour, je ne dois pas partir avec un programme déjà défini et précis. »

Aussi, faut-il nécessairement distancier l’enquête du journaliste métis auprès d’un usager du « 716 – Via Teatro Marcello » - en l’occurrence, le « professionnel » Valerio Mastandrea ! Cette filature revendiquée – le pedinamento cher à Cesare Zavattini – est surtout un rappel : Scola n’oublie rien de la leçon enseignée par le néo-réalisme. Car, c’est ainsi qu’il découvrit le cinéma : la Piazza Vittorio, de laquelle le réalisateur n'habita guère loin*, quarante ans durant, cette place a été lieu de tournage au départ du Ladri di biciclette de Vittorio De Sica. « Je suis resté en adoration devant De Sica toute une matinée au lieu d’aller au lycée », confesse Scola. Au demeurant, le cinéaste n’aurait jamais pu fantasmer Rome comme Federico Fellini le fit, ni choisir une Rome circonscrite comme en décida Pasolini. Rome l’inspirait à coup sûr, mais il attendait, avec un flair consommé, ce qu’elle lui délivrerait au jour le jour. Ainsi, faut-il retenir également la durée couverte par le film : 24 heures, celle que Zavattini proposa pour son Voleur de bicyclette. Le fil conducteur : le 716, précédemment évoqué – on y verra en conséquence sa conductrice et son silence obligé. C’est l’autobus considéré qui conduit aux mini-tableaux qui constituent l’agrégat incroyablement fluide d’un film où l’instantané n’a rien d’un brouillon. Où débute le savamment maîtrisé et où s’achève la fraîche imprévisibilité des « portions de vie » ? On dira certainement qu’en Italie le miracle fut encore possible… Les comédiens n’étaient – le sont-ils encore ? – jamais hors de la vie… Voir Arnaldo Foà, frappé de démence chronique et débitant dans une osteria un passage déchirant du Corsaro Nero d’Emilio Salgari, n’a rien d’habituel, mais on se dit qu’à Rome tout est encore possible ! Comme il est toujours plausible de croiser dans un jardin d’enfants, naturelle comme personne, la nonna Sandrelli, l’actrice tant aimé du cinéaste ! Même les comédiens, ici présents, ne sont plus dans leurs rôles.

L’affiche pointilliste du film l’annonce. Gente di Roma est une mosaïque d’histoires : tranches de vie ordinaires, reliés sans couture apparente. Gente di Roma charrie le fleuve d’une journée, « choses vues et entendues » par un réalisateur déployant tantôt ses dons d’illustrateur, tantôt la causticité et la richesse d’une langue savamment populaire. Scola ne joue jamais le jeu des citations d’auteur. Il croit à la créativité de l’idiome local. Enfin, rien ne semble devoir, a priori, encercler le film. Un art consommé de la digression rend impuissante une thématique discoureuse oblitérant la spontanéité des témoignages. « Tout ce que vous avez voulu savoir sur Rome » n’est pas la tasse de thé d’Ettore Scola. « Contentez-vous de ce que je filme ! », nous suggère-t-il en toute modestie. L'oraison liminaire est ironique : servez vous-en pour mémoire.  N'en faites pas l'éloge, et, surtout auprès du public concerné. L’usager, incarné par Mastandrea, l’apprendra à ses dépens. C’est vrai, cependant : Rome ne « ghettise » pas et l’étranger ne se sent pas « ghettisé ». Hélas, si le Romain affecte de l'impassibilité – les « intrus » ne s’incrustent pas ! -, il conserve son sentiment de supériorité. « Tu seras même philosophe, tu auras huit doctorats ! De toute façon tu es noir, tu as des petites perles autour du cou et des plumes dans le cul pour te faire remarquer… Mais moi, je ne te regarde même pas. Considère un peu ce que j’ai derrière moi et donne toi une règle de conduite », voilà un extrait du monologue de l’Éthiopien-italien, cité plus haut. Savoureux n’est-ce pas ? Ailleurs, le cinéaste confirme une disposition innée au croquis caricatural : la confrontation d'un "extra-communautaire" qui, aux feux rouges, tente de laver le pare-brise d'un conducteur revêche ; plus loin, un mendiant de la même origine fait la manche : l'automobiliste interpellée, une dame quinquagénaire abandonnée, brandit une pancarte signalant sa détresse et assène au quémandeur : "Comment veux-tu que je t'aide ? Alors que faisons nous ? Qui fait l'aumône à l'autre ?"** En maints endroits, Ettore Scola reste fidèle à lui-même : "Le sujet est sérieux mais le regard est comique", ainsi s'exprime-t-il. On pourrait ajouter d'autres instants - toujours très courts - où le raccourci édifiant fait merveille, cet abrégé que le cinéaste range comme une vignette

Quoi qu'il en soit, plusieurs thèmes sensibles installent Gente di Roma dans un climat assombri : le chômage, la vieillesse, la maladie (la séquence dans la clinique de gérontologie), la mort (le cimetière de Verano) ou encore la disparition des salles du cinéma de quartier transformées en salles de jeu (La séquence du bingo). Les vicissitudes éprouvées entretiennent, au demeurant, des rapports de voisinage. À cinquante ans, les employeurs vous jugent improductifs : il est dur d'expliquer ces choses autour de vous. Le film ouvre sur un homme qui dissimule sa situation de licencié : de fait, il se lève, dès l'aube, pour emprunter l'autobus cité plus haut. Il ira retrouver un ou deux amis dans un jardin public. Plus loin, un autre sans-travail tente vainement de retrouver un peu de chaleur humaine du côté de son ex-épouse... Bien entendu, au cœur de ces récits, il y a la solitude et le désarroi. Si la capitale n'est certes pas la plus intolérante des cités italiennes, en revanche, son indifférence est diablement effrayante. Scola dresse, avec dextérité, un panorama des maux qui plongent l'humain dans la marginalité : c'est un retour vers cette pauvreté souvent mal comprise et mal analysée. 

À dire vrai, Gente di roma - le constat n'a rien d'étonnant - relance des problématiques abordées auparavant.*** Plusieurs saynètes renvoient, d'une façon ou d'une autre, aux fictions de Scola : les problèmes socio-politiques de l'Italie d'après-guerre ("Je voulais donner cette orientation sociale, représenter cette société qui n'a pas résolu le problème du travail", affirme le cinéaste), le fascisme, la Shoah (La scène du tournage d'un film sur le ghetto de Rome), l'idéal politique (La manifestation de la Piazza San Giovanni, où Nanni Moretti (re)prend la parole), l'amitié et l'amour. Pour toutes ces raisons, Gente di Roma ne pouvait être un film univoque et la musique d'Armando Trovajoli traduit cette oscillation entre chagrin et sérénité. La lucidité du réalisateur l'oriente vers un optimisme raisonnable, quelles que puissent être les déchirements incurables du cœur. 

De ce point de vue, la séquence de la reconstitution d'une scène issue de '43-'97, un court-métrage de 9 minutes, réalisé en 1997, constitue un moment exceptionnel. Elle confirme le statut d'antifasciste du cinéaste qui, avec Un giornata particolare et Concorrenza sleale, n'a jamais traité cette période avec superficialité. Or, ce que nous (re)voyons, ici, mérite d'être retenu : la technique néo-réaliste y opère des jonctions avec le souvenir, la mémoire... et la douleur forcément ! Je laisse le réalisateur s'exprimer : "Cet épisode m'est arrivé pendant la réalisation du court-métrage où l'on voit initialement la rafle destinée à arrêter tous les juifs du ghetto de Rome. Pendant que nous tournions, une petite vieille s'est évanouie. Évidemment, on a arrêté les prises de vues, elle a été secourue, on l'a amenée dans un bar à côté. Elle s'appelait Spizzichino, elle était une des dernières survivantes de la rafle de 1943, une rescapée d'Auschwitz, elle avait encore le tatouage sur le bras. Cela m'avait marqué, je m'étais senti coupable d'avoir indirectement ravivé le malheur de cette vieille dame, alors j'ai voulu refaire la scène." Ce qui bouleverse également, c'est que la séquence du marquage sur le bras, est annoncée au moyen de ce pedinamento, cher à Zavattini. En première instance, la vieille dame qui est seule chez elle, et, qui s'apprête à faire ses courses, referme une porte sur laquelle est accrochée la mezouzah qui représente Shaddaï. En second lieu, et, pour ceux qui connaissent la Cité éternelle, on repère d'emblée la Synagogue et le quartier juif. Ettore Scola suggérait aussi les pouvoirs du cinéma. Cinéma qu'il découvrit chez De Sica, tournant, en 1948, son Voleur de bicyclette ? Aussi, Shoah ou pas, le film communique le drame universel de la vieillesse et celui de la solitude qui lui est souvent associée. En réalité, Ettore Scola n'a jamais cru que la période du fascisme puisse être, par l'opération d'un simple changement politique, une page tournée. Gente di Roma rappelle, à sa manière, que les rescapés de l'horreur peuvent affronter une autre survie dans un contexte d'ataraxie collective et d'affliction morale. "Lorsque le fascisme est tombé, il n'a pas emporté dans sa chute ce que nous pouvons appeler l'esprit fasciste. Les germes du fascisme sont restés bien présents dans notre vie quotidienne", déclarait Scola qui ajoutait aussi : "Chaque individu, au cours de sa journée, peut avoir une minute fasciste." Je suis persuadé qu'existent des minutes fascistes chez quelques protagonistes filmés dans Gente di Roma. Un tel constat n'est cependant qu'une incise, un trait cruel ou un soubresaut d'intelligence. L'essentiel ne se conclut pas ici. Gente di Roma est surtout l'ode vibrante  adressée à une ville chérie, parcourue d'alliances du cœur et de la raison. De celles qui ont nourri les grandes espérances d'une génération.  

Le 20/09/2018.

Misha

 


* Le cinéaste précise aussi : "[...] C'est un lieu qui m'a beaucoup marqué, et la rue où je logeais, Via Galileo, donnait sur la Via Tasso où se situait le siège de la Gestapo, et de notre balcon on voyait défiler les camions allemands qui arrivaient et qui transportaient des prisonniers. Et même si cela ne se savait pas que dedans c'était un abattoir, même si on n'entendait pas les cris des torturés, on se doutait qu'il se passait des choses graves..." (in : J. A. Gili, Ettore Scola, Une pensée graphique, Isthme Éditions, Paris, 2007).

** Sur la pancarte, il y est écrit exactement ceci : "Ho 52 anni 3 figli e una madre alcolizzata a carico mio marito è scappato con una venticin quenne e guadagno 1 000 euro al mese.  Che volemo fà ?"

*** Ettore Scola, interrogé en janvier 2004, déclarait ceci : "Même s'il y a dans Gente di Roma une quinzaine de séquences, elles pourraient toutes appartenir à d'autres de mes films, certaines y sont peut-être déjà. Gente di Roma n'est pas très différent ; ce qu'il y a de différent, c'est le découpage, les dimensions, mais pas la signification ou le style." (in : J. A. Gili, opus cité).


Gente di Roma. Italie, couleurs, 100 minutes. Réalisation, sujet et scénario : E. Scola. Collaboration de Paola Scola et Silvia Scola. Photographie (numérique HD) : Franco Di Giacomo. Décors : Ezio Di Monte. Montage : Raimondo Crociani. Musique : Armando Trovajoli. Costumes : Susana Soro. Production : Istituto Luce, Comune di Roma. Interprétation : Antonello Fassari (le barman "raciste"), Giorgio Colangeli (le travailleur au chômage), Fiorenzo Fiorentini (l'usager d'autobus prononçant le célèbre sonnet de Belli), Rolando Ravello (le personnage du cimetière), Arnaldo Foà (l'homme atteint de la maladie d'Alzheimer, et citant Le Corsaire Noir au restaurant),  Fabio Ferrari (son fils), Salvatore Marino (l'interwieveur d'origine éthiopienne), Valerio Mastandrea (l'usager interviewé), Sabrina Impacciatore (La jeune femme qui vit un drame d'amour), Stefania Sandrelli (elle-même), Nanni Moretti (le leader syndical).

 


 

 

  

 

 

 

 

 

Piazza del Campidoglio