Sionisme et judaïsme : La pensée de Nathan Birnbaum (1864-1937)


Né le 17 mai 1864 à Vienne (Autriche), Nathan Birnbaum est une figure singulière du judaïsme. Il figure, dans les annales de l’Histoire, comme l’un des fondateurs du sionisme. On lui attribue d’ailleurs l’invention du concept - il est utilisé, pour la première fois, dans son journal "Selbst-Emancipation", le 1e avril 1890. Son association – plutôt brève – avec Theodor Herzl, l’auteur de « Der Judenstaat » (1896) ne pouvait cependant durer… Jugeons-en : Tandis que Herzl dresse le constat d’impossibilité d’une assimilation des populations juives en Europe, Birnbaum, de son côté, la refuse par principe. En 1882, déjà, il avait publié un article argumentant en ce sens. Ainsi s’explique naturellement son évolution ultérieure. En 1898, il s’éloigne, de façon prévisible, du sionisme pour épouser, avec netteté, une optique identitaire en diaspora. Si nous souhaitons évoquer cet aspect aujourd’hui, c’est surtout parce qu’il est de nature à interroger de façon dialectique notre propre vision de la laïcité, vision qui ne saurait être indéfiniment figée. En outre, et, compte tenu de la présence de plus en plus affirmée dans la société européenne d’autres religions, il nous faudra soutenir des opinions plus nuancées à l’égard de certains courants religieux œuvrant en France. Ce qui pourra surprendre les novices, c’est surtout le fait que Birnbaum pose comme fondement identitaire la culture et la langue yiddish, qui est, comme nous le savons, un amalgame d’apports germaniques, slaves et juifs. Au fond, Birnbaum demeure pragmatique et s’il paraît conservateur aux yeux des sionistes modernistes et laïcs, il ne propose pas non plus une reconduction pure et simple au judaïsme des origines, si tant est qu’il en existât. Il défend l’idée d’adaptation et de développement de l’identité juive dans un cadre international : partout où vivent des juifs, des organisations juives dynamiques afin de maintenir la religion juive. Il est évident qu’une pareille orientation heurte de plein fouet non seulement le sionisme dans sa pensée essentielle (un État national pour un peuple juif), mais aussi les conceptions assimilationnistes, et, parmi elles, le marxisme, en tant que pensée a-religieuse, en constitue l’adversaire le plus farouche (lire Karl Marx : « La Question juive », ouvrage auquel n’importe quel Juif conséquent ne peut adhérer !). Birnbaum fonde donc, en 1912, « Agoudat Israël » (« Union d’Israël »)[1] à Katowice (Pologne), ville située, à l’époque, dans l’Empire tsariste. C’est incontestablement un courant d’expression religieux conservateur, le judaïsme orthodoxe principalement. Il veut être actif en Israël, mais aussi dans les pays où vivent des communautés juives conséquentes. La création d’une telle organisation, à la dimension internationale, a pour élément essentiel sa volonté de préserver la nature profonde du judaïsme, en le défendant contre des apports extérieurs, étrangers à sa dimension messianique. Il est donc foncièrement divergent avec le sionisme (le trop fameux, "Est Juif qui se sent Juif" de David Ben Gourion) et, plus encore, avec le socialisme. Pour ces raisons-là, « Agoudat Israël » ne se maintiendra pas en Europe de l’Est. On s’en rendra compte en reprenant ici des extraits de la pensée de Nathan Birnbaum. Ce dernier critique ainsi très fermement le sionisme laïc et ses défenseurs qu'il qualifie "d'idolâtres": "Ils ont élevé au rang d'idoles le bruit des machines, le vacarme des moteurs, le tintamarre des wagons et la cacophonie de la Bourse», écrit-il.

 
Dans un texte intitulé ''Où est la lumière?'', Birnbaum dresse le procès-verbal du sionisme laïc : « Le jour où certains juifs se disant éclairés ont eu l'idée que la lumière se trouvait parmi les non-juifs et que l'obscurité régnait dans notre camp, ils ont également décidé de faire pénétrer cette ''lumière'' au sein de notre ''obscurité''. C'est ce jour-là que notre Galout (ndlr : l'exode ou dispersion des enfants d'Israël), au sein même de nos frères, a débuté. Au début, eux, les éclairés, avaient pitié de nous, les obscurs indigents. Mais peu à peu, cette pitié s'est transformée en colère: comment osions-nous refuser la lumière, refuser de devenir des médecins, des spécialistes dans l'art du cinéma, dans celui de diriger des cafés ou des restaurants... Mais que faire: nous sommes forcés de refuser. Notre cœur s'y refuse. Notre religion ancestrale s'y refuse car elle ne croit pas dans le bonheur que cette ''lumière'' propose ».

Ensuite, Birnbaum propose de comparer les idées des sionistes laïcs avec celles véhiculées par la Torah: « Dans le domaine de la justice, ils nous proposent de gommer toutes les différences entre les hommes. Ce qui est à moi est à toi et ce qui est à toi est à moi. Ils veulent nous faire croire que sans eux, nous n'aurions pas su ce que signifie le concept de justice, ils agissent comme si la Torah ne nous enjoignait pas ''d'aimer son prochain comme soi-même''. Ils veulent nous faire croire que notre Emouna (littéralement : la foi) ne comprend pas la certitude qu'à la fin des temps, le Machia’h[i] ne se contentera pas de libérer le peuple juif, mais également toute l'humanité. Ils ne sont pas conscients que dans leur lutte contre le meurtre, le meurtre est un moyen légitime à leurs yeux. Ils veulent fonder leur monde sur l'anarchie, la débauche, la folie des grandeurs. Ils nous disent que nous sommes un peuple comme les autres. Mais nous savons que le concept de peuple est un concept élevé, saint. Le peuple juif a été élu parmi les autres peuples pour des raisons intrinsèques, parce que notre âme est celle d'un peuple ''humble, miséricordieux et rempli de 'Hessed''[ii]. Nous sommes fiers que ce monde dans lequel nous vivons ne soit qu'un couloir vers le monde futur. Car nous avons le mérite d'être le peuple du monde futur ». 

Quant à Eretz-Israël, Birnbaum se charge également de balayer toutes les croyances du sionisme laïc et sa conception nationaliste: « Ils considèrent la terre d'Israël comme un abri, comme une terre nouvelle dont on se rappelle uniquement lorsque les événement nous poussent à nous y enfuir. Mais pour nous, la terre d'Israël n'est pas une terre nouvelle. Nous ne l'avons jamais oubliée, nous n'avons jamais cessé de l'aimer et de la chérir ». Autrement dit, l’ « Israël » que vous chérissez, n’est pas le nôtre. Ce n’est pas un refuge et, encore moins, un État national. Le nôtre, en l’état actuel de la situation, n’est pas encore là. Il dépend de la volonté du Créateur. Il est synonyme de libération : toutes guerres, toutes souffrances auront alors disparu.

 
Toutefois, Birnbaum blâme également le monde « harédi » (« Craignant-Dieu ») dont il condamne ce qu'il appelle la ''fossilisation''. En effet, selon Birnbaum, l'attente du Machia'h au sein d'une partie du monde orthodoxe était devenue au fil de la Galout, une simple théorie. Birnbaum appellera donc à transformer cette attente passive en une attente active. » [iii]

Par là, s’éclaire notre interrogation : « La pensée de Birnbaum fut-elle simplement restauration d’une pensée des origines, à supposer qu’il en existât ? » Au-delà, que reste-t-il de sa pensée au sein même de l’actuel « Agoudat Israël » ?

Enfin, s’expliquent, en partie, et, présentement, les antagonismes trop souvent méconnus entre des courants orthodoxes juifs et le sionisme s’exprimant en banderoles contemporaines : « State of « Israël » does not World Jewry. »

Le 12/10/2018.

Misha.

 

 



[1] En dépit de son hostilité au sionisme, « Agoudat » participe depuis 1948 à toutes les élections parlementaires en Israël. Rappelons encore que son opposition n’a pas de caractère politique, celle-ci est essentiellement théologique. C’est pourquoi, les relations entre le monde politique laïc et l’ « Agoudat Israël » dépendront essentiellement des orientations et des relations qu’entretiendront lesdits pouvoirs politiques avec la sphère étroitement religieuse. Divisé entre plusieurs courants, « Agoudat Israël » a connu, au début des années 1980, deux scissions majeures : celle provoquée par des Juifs sépharades (le Shass) ayant rejoint momentanément l’Agoudat, mais pourtant régulièrement tenus à l’écart des décisions centrales de l’organisation, et celle du Degel Ha’Torah, parti ashkenaze « haredi » (litt. Craignant-Dieu, ultra-orthodoxe). À vrai dire, « Agoudat Israël » ne regroupe plus aujourd’hui que des religieux ultra-orthodoxes.



[i] Le « Machia’h » est décrit dans la prophétie d’Isaïe comme un être exceptionnel qui souffrira pour son peuple. Le lien entre Moïse et le « Machia’h » est viscéral : « Moïse est le premier libérateur, tandis que le Machia’h en est le dernier. »  « Et s’il s’élève un Roide la lignée de David, érudit dans la Loi, adonné aux commandements comme David son aïeul, selon les préceptes de la Loi écrite et de la Loi orale, qui amène tout Israël à en suivre les chemins et à en fortifier les positions, et qui mène les guerres de D.ieu, on présume qu’il est le Machia’h. S’il agit ainsi et réussit, et qu’il reconstruit le Sanctuaire à son emplacementet rassemble les exilés d’Israël, c’est le Machia’h avec certitude. Il corrigera le monde entier pour servir D.ieu ensemble, ainsi qu’il est dit "alors je donnerai aux peuples un langage clair pour qu’ils invoquent le nom de D.ieu et pour le servir d’un même élan", lit-on dans la Michné Torah du Rambam, formulée par Maïmonide (« Livre des Juges, Loi des Rois », Ch.II).

 [ii] Le Talmud fait remarquer que la Torah débute par du « Hessed » et finit par du « Hessed ». Les enfants d’Israël se distinguent pas trois qualités fondamentales : la miséricorde, l’humilité et la bonté.

 [iii] Citations extraites d’un article de L. Scemama in : « Hamodia », 12/08/2014.